Étienne DAHO – Caribbean Sea (1988)

C’est Noël dans quinze jours. Oui, c’est passé vite. Et on n’est pas forcément d’humeur. Entre les attentats islamistes en novembre qui ont fait du Bataclan une véritable fosse commune, les proclamations crypto-fascistes de l’État d’urgence et des élections régionales F-haineuses, la fac qui m’astreint à évaluation sur évaluation, les discussions de la COP21 qui pourraient alimenter le parc éolien mondial pour les dix années qui viennent, et les Girondins de Bordeaux qui perdent match sur match, l’atmosphère sent plus le sapin que les cotillons. Ne manquent plus que des problèmes personnels pour que mon seau à caca soit rempli à ras bord (je touche du bois ; bon, c’est mon bureau Ikea mais ça compte, enfin, j’espère).

Heureusement (c’est le moment où j’en ai marre de remplir l’auge des Jean-Désespoir), deux, trois petits plaisirs perso subsistent pour m’éviter de perdre trop de points de vie niveau moral et outrepasser une actualité aussi réjouissante qu’un paquet de chips aux crevettes périmé depuis trois semaines. Non, je ne parlerais pas des mouchoirs à foutre qui encombrent ma poub… Ah, on me signale dans l’oreillette que je viens de le faire. Bon bon bon, euh … Revenons à la musique, ça vaut mieux. Déjà, hormis la préparation et l’animation (sic) de mes émissions sur Radio Campus qui pour l’instant m’éclate, je vais d’ici peu de temps avoir une platine vinyle, ce qui me réjouis. Non que j’ai trouvé d’incroyables vertus à l’audiophilie, ou que j’ai souscris dans un réflexe ovin à un phénomène de mode aussi fugace que les scoubidous ou les libdubs de partis politiques, mais de plus en plus de références n’existent qu’en vinyle (disons, ceci, ou ça, ou encore ça). Et puis c’est quand même beau une pochette vinyle, davantage que le réduit des artworks CD.

Et puis, il y a ces mesures dans lesquelles je me love ces derniers temps, pour momentanément m’exiler de la rue principale de l’ennui et des ennuis. Je suis bloqué sur les trois premières chansons de Pour nos vies martiennes, d’Étienne Dada-O, pardon, d’Étienne Daho. A savoir, dans l’ordre : « Quatre Hivers », « Bleu Comme Toi » et « Caribbean Sea ».

« Quatre Hivers » : l’amorce crépusculaire, gelée dans le son avec ces lignes électriques gorgées d’écho et des paroles griffonnées sur un coin de table évoquant le désœuvrement, l’attente. On se croirait dans Psychocandy.

« Bleu Comme Toi » : LE tube de l’album, le crossover parfait, qui contente aussi bien radios FM et puristes indie ne jurant que par The House of Love. C’est carré, pop, ça roule superbe, filant dans le vent avec le ton juste, la touche subtile de romantisme et une goutte d’incertitude. On dirait un mélange d’« April Skies » et d’« Happy When It Rains », dans la langue de Molière, avec le petit hook de clavier en plus qui va bien. S’il ne doit rester qu’une chanson pour porter le drapeau du pop-rock français, ce sera celle-là.

« Caribbean Sea » : écrit par Edith Fambuena (des Valentins), c’est le prolongement de « Quatre Hivers », avec cette même lenteur et ces guitares précautionneuses, solitude banale et élégie douce-amère. Une ballade douce et chaloupée, sage, entremêlant beauté et résignation avec toutefois dans sa chaussure le caillou de ce désœuvrement amoureux. A cet égard, « Caribbean Sea » apparaît comme la petite sœur française de « Just Like Honey ». Habillée, apprêtée par la production de Darklands ; un verre de rhum coco à la main, chancelant un brin nostalgique.

Le point commun entre ces trois titres, pas besoin d’être Sherlock Holmes pour le voir, c’est donc l’empreinte de Jesus and Mary Chain. Au milieu des années 80, la Grande-Bretagne est tourneboulée par la noisy pop des frères Reid, qui sortent deux albums essentiels, Psychocandy en 85 et Darklands en 87, qui ont dû rendre fous bien des parents soucieux du bien-être auditif de leurs progénitures aux cheveux ébouriffés (surtout Psychocandy, dont les guitares agressives sonnent le plus souvent comme des disqueuses à métaux qu’on balancerait sur un mur en béton ; pour preuve, ici).

Daho, en bon fan du Velvet Underground et toujours attentif à ce qu’il se passe outre-Manche, a tout de suite accroché à J&MC. Les vinyles ont dû tourner tels la vis d’Archimède sous son diamant, car certains traits se sont nettement infusés dans les compositions et la production de Pour nos vies martiennes, album ayant été (capillarité supplémentaire) enregistré et mixé à Londres.

« Caribbean Sea », c’est Jesus & Mary Chain qui reprend en français le « Bordeaux » de The Durutti Column, quelque chose de cet ordre-là. La rencontre de l’électricité brumeuse londonienne et d’une langueur créole. Tropisme personnel, mon esprit divague moins vers des archipels caribéens que vers des formes polynésiennes, des voluptés entraperçues, des regrets diffus mais légers, qui ne font effleurer le mal. Une mélancolie coco. Dark mais avec retenue ; une poésie de l’impuissance.

Alors, à l’approche de l’hiver (oui, les fans de Game of Thrones, on sait …), quand l’humeur est down, down, down, voilà un morceau qui passe plus souvent qu’à son tour. Dans ces nuits à ne savoir qu’en faire, jusqu’à des heures indues, des heures hindoues. Mais après tout, toutes les nuits ne dureront pas toute la vie, n’est-ce pas ? (Sauf si vous êtes un ragondin né à l’extrême-nord de la Norvège avec trois mois d’espérance de vie, auquel cas je ne peux que vous féliciter pour avoir trouvé un accès à ce blog.)

PULP – This Is Hardcore (1998)

Il fallait une grande, une très grande chanson pour m’extirper du mutisme dans lequel diverses circonstances (la rentrée, le retour mi-figue mi-raison à la fac, de nouvelles occupations radiophoniques, une flemme exagérée) m’ont plongé. Deux mois sans écrire, c’est long, j’en conviens. J’ai failli renoncer à ce blog, le reléguer dans mon rétroviseur. Finalement, non. Pas encore, pas tout à fait. Qu’ai-je donc fait pendant deux mois ? Me faire cajoler à l’huile de monoï par des vahinés voluptueuses ? Pas vraiment. Mon lot a été plus banal : traîner à Bordeaux, bosser pour des exposés universitaires insignifiants, préparer mes émissions de radio, écouter des disques et des singles (on ne se refait pas). Parmi la foison de groupes et de morceaux qui ont transité plus nombreux que les bagnoles au péage de Saint-Arnoult un jour de chassé-croisé, un d’entre eux est revenu avec assiduité, œuvre d’un groupe qui, lui aussi, a failli jeter l’éponge prématurément ; une chanson psychodrame, belle comme la fin d’un monde. Ouais, Pulp. Et « This Is Hardcore ».

Pulp, c’est d’abord Jarvis Cocker. Celui qui a créé le groupe en 1978 (!), à 15 ans, l’a traîné durant les années de vaches maigres, de lose et d’obsessions avant de le porter vers la lumière au début des années 90, avec (par ordre chronologique et de succès croissant) « My Legendary Girlfriend », « Babies », « Razzmatazz » puis « Do You Remember The First Time ? » . Pour n’importe quel ado classe-moyenne fan de pop du milieu des années 90, il fut le modèle, l’exemple, la pop-star rêvée : le doux-dingue dégingandé qui emporte la mise, chantant des paroles fines et mordantes avec le charisme d’un prince de sang qui prendrait un ecstasy avec sa tassé de thé en écoutant Roxy Music. L’ancien grouillot du marché au poisson de Sheffield devenu sex-symbol étrange et pivot pop générationnel.

Parmi tous les morceaux de choix de Pulp, deux chansons sont à consigner parmi les plus illustrissimes des années 90.

Côté pile, brillant, « Common People », habile critique du misérabilisme cool (et de l’accent cockney forcé de Blur ?) emportée dans les tourbillons d’une pop flamboyante et plastique. Tour de force génial, qui renvoie Blur à ses études et Oasis au bonnet d’âne. La lignée directe de cette chanson, c’est Go-Kart Mozart, ce loser magnifique qui n’a hélas jamais connu le destin successfull de Pulp.

Côté face, crépusculaire, « This Is Hardcore ». Après le succès, les Unes du NME, le trollage de Michael Jackson, le phénomène de société, la démesure, la vacuité : le contrecoup. Le chant du cygne. Et le chef d’œuvre, allons-y pour ce terme galvaudé mais qui mérite ici toute sa place. Les pulpeuses rutilances discoïdes se sont dérobées au regard, remplacées par des lignes symphoniques et une douleur acide sublimée. La section de cordes, isolée sur le « End of Line Mix », est d’une sensibilité à tomber. Après « Death goes to the disco », disco goes to the death. De la boule à facette à la boule coincée dans la gorge, Pulp bascule dans les graves, dans la matière noire des introspections.

Le départ, en 1997, du guitariste Russell Senior (présent depuis 1983) a peut-être favorisé ce basculement. Le sommet est franchi, la suite ne peut être que descente et désenchantement, les fêtes devenant des routines lugubres. D’où cette Chanson, ample, splendide, tragique, intense, bouleversante. Cocker y lâche les chevaux lyriques tout en conservant un mal-être malaxé. Immense. Ultime. Apothéotique.

Les torsions noires de Freaks se combinent aux lueurs faiblissantes d’« Underwear ». Sexe sans sentiment, mécaniques désabusées, romantisme vain, poudre aux yeux, dépendance, aliénation, pièges tendus, jeux de rôle sisyphien où le forçat gamberge sur le bien-fondé de sa tâche. Tout est perdu, bascule vers le précipice. Tout ceci s’exprime dans un clair-obscur à la puissance romantique telle qu’elle tiendrait aisément le menton aux Dvorak, Beethoven et autres figures du genre. Si la musique populaire est un art mineur, alors, devant « This Is Hardcore », on se trouve devant une de ces plus belles gemmes.

Et que dire du clip, d’ordinaire parent pauvre ou cache-misère d’une chanson, sinon qu’il est à la mesure de la chanson. Quatorze tableaux à la patine classieuse et aux compositions étudiées, tournés dans les vénérables studios Pinewood. Somptueux.

« What exactly do you do for an encore ? » Hmm, je n’en sais rien, Jarvis, mais ça pourrait aller loin, « ’cause this is hardcore ».

WOLS – Bathyscaphe Finds a Music Box (2011)

La Russie. On n’en a pas beaucoup parlé en ces lieux. En même temps, hormis les petits corbeaux de Motorama (et, pour les plus nostalgiques, la musique de Tetris), les occasions de le faire semblent moins nombreuses que les apparitions du caviar de béluga aux repas d’un chômeur en fin de droits. Parce que, sérieusement, qui ? t.A.T.u ? Little Big ? Les Chœurs des Cosaques ? Ha, ha, ha, encore ha. Et pour toi au fond qui me tend un petit papier où il est inscrit « Et les Pussy Riot, alors ? », je te demanderai si tu as eu ne serait-ce que la curiosité d’écouter leurs chansons avant d’émettre cette objection. Oui ? Ah, ben c’est cool, tant mieux pour toi. Il n’empêche que dire que la pop-music n’était pas née sous une bonne étoile rouge me semblait une assertion pas trop fausse.

Jusqu’à ce que je tombe, en traînant du côté des recommandations de feue l’envoûtante émission « Glitch sur Le Mouv’ », sur une compilation intitulée Fly Russia. Un album téléchargeable gratuitement (je mettrai le lien à la fin de ce billet), ce qui me permettra d’y aller de ma bouteille de vodka à la prochaine soirée ; il n’y a pas de petit profit. Ces fichiers auraient pu pourrir indéfiniment dans mon disque dur, délaissés avant même une écoute pour d’autres tentations moins aventureuses, d’autres préoccupations moins dérisoires. Mais, heureusement, ce ne fut pas le cas. Car l’écoute a, entre autres, décelé ceci. Wols. « Bathyscaphe Finds a Music Box ». Une trouvaille.

Passée la petite seconde d’hébétude ravie, il a fallu faire quelques recherches rapides pour avoir les informations liminaires sur ce groupe inconnu. Alors, Wols est un duo de Krasnodar composé d’Alexander Tochilkin et Evgeny Shchukin (j’ai dû regarder à deux fois pour les écrire correctement), qui a sorti un unique album, chez Kompakt, en 2011. Et ? Bah pas grand-chose de plus. De fait, il ne reste plus qu’à laisser son imagination digresser sur ce nom, Wols. A l’endroit, ça a la laideur courte et pâteuse d’un aboiement, mais, à l’envers, ces quatre lettres dévoilent une rondeur lente et suave en devenant « slow ». Et « Bathyscaphe Finds a Music Box » confirme cet augure inversé.

Sans nul doute, Alexander et Evgeny (on va les appeler par leurs prénoms, ça sera plus simple) ont bien étudié leurs albums de Portishead qui tournaient sous le saphir (« Numbed in Moscow« , peut-être ?), ont capté le dosage si spécifique de ce trip-hop bleu sombre. Cette mission accomplie, ils sont allés noyer la voix de Beth Gibbons dans les eaux de la Mer Noire, ou, mieux, celles, plus froides, de la Baltique, jusqu’à ce qu’elle disparaisse tout à fait. Qu’il ne reste que l’épure de ces climats troubles d’abysses, ces battements, ces nappes, ces carillons infimes et ces cliquetis étouffés par l’obscurité, enveloppés d’ondes noires et indigo, des ondes sereines, trop sereines, prêtes à étouffer des secrets jusqu’à la nuit des temps.

Enfin, ultime étape, les voici qui enclosent cette magie dans un coffret, qui viennent le déposer au fond de l’eau, entre les rochers, les coquillages et des miettes de déchets rejetés par l’œkoumène. Il n’y a plus qu’à attendre qu’un explorateur en scaphandre vienne trouver cette mystérieuse boîte à musique ainsi dissimulée. Qu’il résiste à l’enivrante torpeur des profondeurs, au chant muet des sirènes, aux suggestions de sensualité aquatique. Qu’il la rapporte et l’ouvre sur la berge, au cœur d’une nuit sans lune au silence infini, que seul le ressac vient faire frissonner. Voilà une manière bien plus poétique, mais aussi bien plus malaisée, d’acquérir de la musique que d’aller en jogging à la Fnac d’à côté pour acheter une rondelle métallisée dans un boîtier carré en plastique.

Peut-être est-ce pour cela que Wols demeure encore aujourd’hui insaisissable. Rien de stars, de tsars, ou d’une « Glory Box ». Mais écouter ces trois minutes d’abstract hip-hop, où les mots n’ont plus leur place, ça vaut bien un peu d’eau salée dans les poumons.

Le lien de la compilation Fly Russia, chez Error Broadcast (EB009) : http://error-broadcast.com/index.php/tapes/show/release/ebc009

THE NAMES – Nightshift (1980) … et quelques considérations sur « 24 Hours Party People »

On me l’avait conseillé depuis un petit moment, avec chaleur parfois, et je l’ai enfin vu. 24 Hours Party People, le film de Michael Winterbottom, symboliquement numéroté FAC-401. J’étais curieux : comment retranscrire et tenir dans un même ensemble les racines punk, l’atmosphère cold des débuts, les doutes, l’effervescence, les soupçons de sympathies nazies, l’ombre du suicide de Ian Curtis, la profusion de groupes pop fabuleux, la dance-ification, les dissensions, l’Hacienda, la folie Madchester, les gabegies financières, les drames de Gunchester, l’agonie ?

Comment ? Je ne le saurais pas. Pas avec ce film, en tout cas. Car 24HPP a choisi un autre angle, décevant. Celui de prétendre tout embrasser mais ne se contente que de très mal étreindre. C’est un mauvais film, qui, hormis quelques fulgurances, m’a déçu de bout en bout. Truffé d’erreurs de casting, d’approximations et d’enjolivements, son seul intérêt repose sur le portrait fait de Tony Wilson, portrait double, qui le montre à la fois hâbleur, pédant, ambitieux, présomptueux mais aussi intelligent, audacieux, aventureux et enthousiaste.

Pour le reste, tous les échecs, les difficultés et les erreurs de Factory sont gommés au profit d’un panégyrique claironnant. Aussi, pour qui désire en savoir davantage sur Factory, ce film-là est une impasse fallacieuse. Il convient plutôt de se référer à l’extraordinaire monographie de James Nice, La Factory : Grandeur et décadence de Factory Records, un livre publié chez Naïve que j’ai emprunté à la bibliothèque et dont je tire la plupart de mes informations de ce billet sur The Names. Ayant lu l’un en voyant l’autre, j’ai pu mesurer l’écart qualitatif entre les deux productions.

Car, au-delà de ses qualités et de ses défauts cinématographiques, 24HPP ne dresse qu’un panorama historique coupablement réduit de Factory. Il laisse croire qu’il n’y a eu que deux groupes dignes d’intérêt sur ce label : Joy Division et Happy Mondays. Le film aurait d’ailleurs sans doute gagné à se consacrer exclusivement sur ces derniers (comme ce que fera Control sur Ian Curtis et Joy Division), au lieu de prétendre raconter l’histoire de Factory. Car seuls ces deux groupes-là sont mis en avant ; les autres sont relégués au rang de citation (New Order, A Certain Ratio, The Durutti Column), voire, pire, passés sous silence. Ainsi, nulle mention n’est faite des groupes moins « unicolores » du label comme 52nd Street, Section 25 ou Quando Quango, des francs-tireurs pop The Wake ou bien des Stockholm Monsters, épigones newordiens qui sont passés à ça d’être les « Mondays à la place des Mondays ».

Ce n’est guère mieux au niveau de l’organigramme. Dans 24HPP, Tony Wilson est dessiné en démiurge unique et superbe de Factory ; seul le producteur Martin Hannett parvient à se faire une petite place au moment d’évaluer les mérites, bien qu’on évacue totalement le fait qu’il a voulu intenter un procès pour couler Factory en 1984. Le rôle essentiel d’un Rob Gretton, qui découvrit nombre de pépites du label et fut un des seuls à rester lucide à la fin des années 80, est sous-évalué. De même, est totalement ignorée l’existence de la sous-branche continentale que Factory a implantée en Belgique : Factory Benelux.

Ce sous-label a été créé en 1980, après plusieurs concerts d’artistes Factory au Plan K, une ancienne raffinerie de sucre devenu la salle nodale du post-punk à Bruxelles (située, signe du destin, rue de Manchester). A la tête de Factory Benelux, deux des fondateurs du Plan K, qui travaillaient également pour le magazine belge En Attendant. D’un côté, Michel Duval, un économiste de formation, passionné de culture (et pas seulement musicale), qui après sa période post-punk publiera certains faits d’armes du hip-hop français des 90s, dont la B.O de Ma 6-T Va Crack-er. De l’autre, Annick Honoré, une séduisante fan de Siouxsie and The Banshees, secrétaire à l’ambassade de Belgique à Londres (pratique pour aller voir des concerts et être l’œil belge sur le post-punk anglais), que l’histoire retiendra comme celle qui fut la maitresse platonique de Ian Curtis.

Factory Benelux ne se contentait pas de simplement relayer les sorties de la maison mère mancunienne. Elle a permis l’émergence d’une poignée de groupes belges originaux, qui permettaient d’opérer un léger pas de côté vis-à-vis des sorties britanniques. Ces groupes avaient pour noms The Names, Crispy Ambulance ou Minny Pops. Si aucun d’entre eux n’a su égaler l’aura romantique d’un Joy Division, le succès commercial de New Order ou le culte discret voué à Durutti Column, un petit retour vers ces petites pièces pop égaye l’oreille.

Bon, venons-en enfin à « Nightshift » …

Produit par Martin Hannett, The Names y bénéficiera des trouvailles (ou des lubies, selon où on se situe) de l’artisan un peu fêlé du « son Joy Division ». Ainsi, Hannett, qui avait fait vivre un enfer au batteur Stephen Morris lors de l’enregistrement du si connu Unknown Pleasures, continuera sur sa lancée avec les Names. Il fera ainsi jouer du xylophone jouet au claviériste Christophe Den Tandt ou secouera la guitare de Marc Duprez pendant que ce dernier joue, sans parler de son habituelle autocratie lors du mixage final, lui qui ne supporte pas que les musiciens interfèrent lors de cette phase capitale.

Autant de détails infimes et loufoques, pourquoi pas, mais qui ici viendront illuminer ce beau single. Le groupe bruxellois aura même droit à une vidéo promotionnelle, chose encore rare à l’époque ; l’occasion de croiser le regard exorbité et légèrement effrayant du chanteur Michel Sordinia. On le croirait catatonique, traumatisé par une apparition surnaturelle, l’attaque d’une créature fantastique ou un meurtre sanglant de giallo …

Avec ce morceau, The Names vient s’intercaler entre Magazine et Echo & The Bunnymen. Hélas, ce sont ces derniers qui, deux ans plus tard, décrocheront la timbale avec « The Killing Moon », une chanson certes un peu plus triomphante, mais qui a beaucoup de cases cochées en commun : toute en mélodie, avec des arrangements nimbés d’une grâce magique, qui étoile le ciel nocturne et éclaire l’instant d’une lumière étonnante. Deux célébrations crépusculaires d’un flottement lacustre.

Ce n’est pas par hasard si le premier album des Names, qui sortira en juin 1982, s’intitulera Swimming. En raison de la rupture entre Hannett et Factory, il ne sortira pas sur Factory Benelux mais sur Les Disques du Crépuscule, l’autre label de Duval et Honoré. Cette bisbille, combinée à d’autres éléments défavorables – les gargouillis aquatiques liant les morceaux qui handicapaient la diffusion de singles en radio, le retournement de conjoncture de la noirceur post-punk vers la clinquante New Pop – ne fit pas de Swimming le succès que The Names méritait au pays des galettes noires. Mais pour une poignée de titres (« Calcutta », « Discovery », « Life by the Sea »), The Names aurait dû se faire un nom, accrocher la une.

Juste retour de l’histoire, on peut heureusement distinguer çà et là de discrets clins d’œil et de jolies rémanences. On retrouvera ainsi les inflexions vocales du refrain de « Nightshift » sur le « Mainstream » de Dominique A, lui qu’on sait amateur de post-punk belge pour avoir repris le « Je t’ai toujours aimé » de Polyphonic Size. De même, « Nightshift » se verra inclus dans la (large) liste des 1000 morceaux indispensables des Inrockuptibles. Ils n’ont pas été totalement oubliés. Sans doute grâce à cette sensation d’apesanteur miniature, ce ressenti d’un espace-temps fée voué à la dissipation.

Pour la cerner, je vais me la jouer cuistre à la Tony Wilson. Je ne vois aucune meilleure convocation que celle de Thomas de Quincey, qui écrivait, dans Du Heurt à la porte dans ‘‘Macbeth’’ : « Afin qu’un autre monde puisse faire son entrée, ce monde ci doit pour un temps disparaître. […] il doit nous être rendu sensible que le monde de la vie ordinaire est soudain suspendu – mis en sommeil – en transe – torturé jusqu’à subir un redoutable armistice ; le temps doit être annihilé, les liens avec les choses abolis ; et tout doit s’abstraire dans une profonde syncope, dans un suspens des passions terrestres. Il s’ensuit que quand l’acte est accompli, quand parfaite est l’œuvre des ténèbres, alors le monde des ténèbres se dissipe comme un spectacle de nuages. »

Pas mieux.

BLIP BLIP BLOUP, CADEAU POST-SCRIPTUM

Au passage, tant que j’en suis à faire des tartines sur Factory Records, voici une petite sélection personnelle – quinze titres, un par groupe, rangés par ordre de parution – parmi les merveilles de son catalogue. C’est loin d’être exhaustif ou gravé dans la pierre, certes, bien des incontournables ont été esquivés, je l’admets, mais ça me semble une bonne base pour commencer l’exploration de ce qui est peut-être le plus grand label indé de l’histoire de la pop.

Et dire que Factory est passé à deux doigts de signer Wire en 1980 … Ç’aurait été le must du must en matière de culte (surtout pour moi qui met Pink Flag sur un piédestal)

PET SHOP BOYS – West End Girls (Stephen Hague mix) (1985)

En 2015, à la faveur de son honorable album (F.F.S) avec Franz Ferdinand, Sparks est revenu dans le jeu. Il n’en est pas de même pour ceux qui furent leurs successeurs, Pet Shop Boys. Ils en auraient presque disparu des rétroviseurs. Et ceux qui s’en souviennent les amalgament souvent à des panouilles comme A-Ha, Duran Duran ou Spandau Ballet. Les garçons de l’animalerie sont aujourd’hui une valeur peu cotée à la Bourse du Bon Goût.

Pet Shop Boys a pourtant été un groupe important, jouant dans la même division que New Order[1] ou Depeche Mode – une certaine théâtralité gay en supplément. Ce sens adroit du dosage mélo, de la mélodie synthétique, des proportions de profondeur et de cheesy a par exemple hissé Pet Shop Boys dans le cœur des deux fondateurs de Sarah Records. Contaminant les dancefloors sans débrancher ni le cœur ni le cerveau, on les a même décrits comme les Smiths de la dance music. La comparaison, qui pourrait sembler incongrue au vu des positions anti-synthétiques de Morrissey, a pourtant sa part de pertinence ; mieux encore, elle est facilitée par les interviews du groupe, où Neil Tennant, ancien journaliste musical, ne mâche ni ses avis ni son ego, jusqu’à tenir des propos discutables, à la manière du Moz.

Ainsi donc, les deux pieds ancrés dans ces mid-eighties synthpop qui ont livrés tant de choses honteuses, Pet Shop Boys est arrivé à tirer son épingle du jeu. Ce n’est pas Olivier Cachin, grand fan du duo, qui me contredira. Les chouettes morceaux et les refrains marquants ne manquent pas à l’appel, tels l’addictif « Domino Dancing » (all day all day), l’emphatique « It’s a sin », ou encore ce monument de mélancolie pop qu’est « West End Girls », sur lequel nous allons suspendre notre vol.

Premier succès du duo anglais, « West End Girls » semble sonner la fin de la folie camp, du frivole hédonisme disco. En témoigne le changement de producteur : en 1983, c’était Bobby Orlando qui posait sa grosse patte Hi-NRG sur le morceau, deux ans plus tard, Stephen Hague vient donner une patine plus songeuse au morceau, une inflexion bienvenue.

Car en attendant la remontée aceeeeeeeed de la house, voici venu le temps de la déconfiture : journées blêmes, solitude sordide, envies suicidaires, panorama social pas jojo, avec en toile de fond le SIDA, le thatchérisme et l’ultime durcissement de la Guerre Froide. Sorti des boites de nuit, dont le voile enjôleur se dissipe, la chronique du monde extérieur est grise, anthracite, avec des reflets plombés. Première rime de la chanson, qui plante le décor, urbain, plein de smog et de pensées noires : « Sometimes you’re better off dead / There’s gun in your head and it’s pointing at your head ». Des diagnostics détonnant dans le royaume de la New Pop.

Pour éviter malgré tout la case suicide et traîner son baluchon en ces temps troublés, Pet Shop Boys recourt à des couplets à deux doigts du rap. Scandés d’une voix détachée, ils s’inspirent d’un des titres fondateurs du hip-hop, le pamphlet « The Message » de Grandmaster Flash, dont le propos s’avérait lui aussi d’une extrême pessimisme (refrain : « Don’t push me cause I’m close to the edge / I’m trying not to lose my head »). A cela s’ajoute une rythmique de précision et, surtout, un refrain ondulant qui porte la mention « inoubliable » en travers de son caryotype, s’infiltrant dans votre cerveau dès la première écoute. C’est d’ailleurs une réminiscence de ce refrain qui m’a ramené il y a quelques semaines vers ce morceau, dont la dernière écoute remontait à des temps effacés de mon disque dur interne. Je ne me l’explique pas vraiment ; sans doute, inconsciemment, la justesse efficace du tournemain mélodique, ainsi que le détachement fataliste des paroles pour narrer les tribulations du « dead end world »

Toujours est-il que, des caissières de Tesco aux boites gay de Soho, réconciliant branché et popu, « West End Girls » a eu un succès retentissant, atteignant le podium de tous les charts européens. Un immense succès, mérité de surcroit, ce qui n’est pas si fréquent. Un raz-de-marée commercial qui n’a connu qu’une seule exception. Devinez qui ? La France, bien entendu, où ce tube pop resta anonyme. Il n’y atteignit que le 75e rang. Y’a pas à dire, cocorico ! La France préférait sans doute ses Goldman et Lahaye à ces singuliers gâche-sauce qui invitaient, avec une retenue alimentant le cliché britannique, l’ombre de la Faucheuse dans la grande sarabande satisfaite de la pop.

Qu’importe cet échec anecdotique dans le pays de Marc Toesca. La chose importante, c’est que, même à trente ans de distance, « West End Girls » reste mille fois plus beau musicalement et plus pertinent socialement que ceux qui, actuellement, décrochent du disque de platine par wagons entiers. Voire que des undergrounds désorientés, perdus et dilués dans la masse (la nasse ?). Et cela seul compte, qu’on soit un « east end boy » ou non.

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[1] Neil Tennant et Chris Lowe seront d’ailleurs des invités récurrents lors des débuts glorieux du supergroupe Electronic que le chanteur de New Order, Bernard Sumner, avait formé en 1988 avec l’ex-guitariste des Smiths, Johnny Marr.

METZ – Acetate (2015)

Depuis que le rock est rock, sa mort est proclamée aussi souvent que revient le solstice. Et sa résurrection est avancée aussi régulièrement. Une chose peut être affirmée en tout cas : en tant que ferment de révolte globale et générationnelle, le rock n’a plus la même place prépondérante. Le dernier à avoir assumé, pour le meilleur et le pire, ce statut icarien, c’est Kurt Cobain avec Nirvana. Depuis, quelques-uns ont tenté de reprendre le flambeau : Thom Yorke, Julian Casablancas. Sans atteindre l’envergure du chevelu grunge (à la limite, tant mieux pour eux …). Tout cela s’est dissipé : au-delà de la musique, c’est la signification même du rock qui a changé. Ce n’est pas Ty Segall (qui a encore créé un nouveau groupe, Broken Bat) qui dira le contraire.

Ainsi, malgré tous leurs beaux efforts, Metz, comme ses condisciples, ne sera jamais en rotation lourde sur MTV, ne vendra jamais des millions d’albums, ne sera jamais l’idole d’une génération. Tant pis. On se consolera avec le défouloir souterrain. Et les pancakes. C’est bon, les pancakes. En revanche, il ne faudra pas compter sur Metz pour apporter le sirop, même d’érable.

Car le trio venu de l’Ontario ne fait pas dans la dentelle. S’ils doivent sans doute en avoir marre qu’on leur avance le nom de Nirvana en modèle, la référence est pourtant incontournable, de la formation power trio à l’écorchure des distorsions, du label d’appartenance au boucan généré. Metz, ce serait Nirvana de la période primitive, de l’album Bleach, des chansons enragées, hardcore, sans souci de la séduction pop (« Negative Creep »). Mais le noise-rock sauvage de ces mecs pleins de niaque chasse aussi sur les terres de Jesus Lizard, de Fuzati ou de Jay Reatard, des influences dont ils extraient le suc pour le balancer sous sa forme la plus intense, avec hargne et sans nostalgie aucune, à la gueule du premier venu.

Metz ne conquiert pas l’auditeur par le cœur et les mélodies, mais opère un furieux passage en force, à coups de boutoir sonique qui font vrombir l’électricité, esquintent les cordes vocales et réduisent les frettes à du petit bois tout juste bon pour allumer un barbecue. Ils font parler la poudre, sans pose ni pause, avec une production crade et encore pas mal de scories, mais une énergie dingue qui transcende le tout.

Ouverture de leur deuxième album (intitulé, en toute simplicité, II), « Acetate » est un assaut implacable passé à la meuleuse hardcore, plus affûté qu’un coureur du Tour de France ; un appel, aussi carré que vibrant, à pogoter joyeusement. Et comme vous vous êtes sans doute déjà lancé à fond comme vos murs qui tremblaient sous le déluge de décibels, il me faut conclure ce billet : ces morceaux mériteraient certainement d’être hissés au niveau de bande-son idéale pour ce qu’il se passe en ce moment en Grèce, en Espagne, les luttes à venir. Peut-être bien que le rock peut encore faire parler la poudre, finalement.

Nicolas GODIN – Orca (2015)

Parmi l’abondante fournée de morceaux qui nous sont servis jour après jour, en nouveautés bien marketées, en rééditions bienvenues, en curiosités éparses, cet « Orca » l’un des plus intéressants que j’ai entendu ces derniers temps. Et ce, pour plusieurs raisons, qui ne tiennent pas nécessairement de l’adoration ; déjà parce qu’il m’a fallu un moment avant de me déterminer sur le fait de savoir si j’aimais ce morceau ou si je le boudais. Et cette tension – qui a finalement tendu vers le favorable – est en soi intéressante. Mais surtout, au-delà des tergiversations de verdict qu’il a pu entraîner chez moi, le plus passionnant est qu’il tente d’esquisser de nouvelles pistes, de tenter quelque chose, de déconstruire, de reconstruire. C’est un morceau fascinant à disséquer, à détailler, dans ses intentions, ses inflexions, ses déceptions aussi.

Perdu entre Bach, « Aerodynamic » de Daft Punk et l’hymne d’une nation extraterrestre tentant d’établir un signal vers la Terre, ces deux minutes (à peine) sont étranges, biscornues, magnétiques. L’œil dans le rétro avec ces claviers Moog mais futuriste en diable dans son agencement, « Orca », c’est un spationaute jouant de l’orgue et du clavecin, ou un musicien en costume brodé à jabots, perruqué, dans un studio empli de commutateurs lumineux. On songe aussi aux relectures synthétiques de Bach, Beethoven ou Purcell par Wendy Carlos, ainsi qu’à l’uneasy listening rétrofuturiste de 10 000 Hz Legend.

On devrait envoyer ce morceau dans l’espace si l’envie venait de ré-envoyer un Voyager Golden Record d’ici quelques années. « Orca » n’y dépareillera pas. En tout cas, voilà qui donne un chouette avant-goût au premier album solo de Nicolas Godin, Contrepoint, basé sur des variations autour de morceaux de Jean-Sébastien Bach. Une proposition audacieuse, que cette aguiche donne envie d’attendre avec impatience.

THE LEFT BANKE – Pretty Ballerina (1966)

Prophètes de la fureur s’abstenir ! Michael Brown (1949-2015), pianiste classique et fils à papa, n’a versé que dans une pop baroque délicate à se briser à la plus petite secousse intempestive, prête à être soufflée par la moindre brise. Alors, ces Left Banke, du mou (du genou) pour les chats ? On ne saurait se tromper davantage.

Aux antipodes de ce que sera, du Velvet Underground à A Place to Bury Strangers, en passant par les groupes du CBGB’s, Sonic Youth, les Strokes et The Voidz, le rock new-yorkais (bruyant, crade, rebelle), The Left Banke est un groupe dont les 45-tours nacrés, à écouter en petit comité privilégié, irradient d’une sensibilité incroyable. Voilà des ronds de cire ou d’aluminium au coin desquels aucune patte d’oie n’apparaît, et qui n’ont, à coup sûr, jamais dû être très loin des écoutilles d’autres orfèvres mélodistes d’hier et d’aujourd’hui : Dorian Pimpernel, Jacco Gardner, Stereolab, Elliott Smith, Air, et consorts.

« Pretty Ballerina » et « Walk Away Renée » sont deux bijoux dans ce domaine, inspirés par l’amour contrarié que ressentait Michael Brown pour Renée Fladen, qui était la petite amie du guitariste Tom Finn. Brown est alors âgé de dix-sept ans et, des tilleuls verts sous la promenade, en est tellement épris qu’il n’arrive même pas à jouer sa partie de clavecin en sa présence ; ses mains tremblent trop, il est obligé d’enregistrer en catimini.

On comprendra donc aisément que, loin de tomber dans la lourdeur que prendra, par exemple, la « Layla » claptonienne, ces deux chansons sont de mirifiques épures de langueur mélancolique. Simples, certes, mais leurs harmonies chantournées avec adresse, sophistication et joliesse font qu’on les range, sans aucune objection, sur la même étagère que The Zombies, Lee Hazlewood, Kevin Ayers et Syd Barrett, avec en sus une petite étiquette pour prévenir de leur cristalline fragilité.

C’est pour rendre hommage à cette grâce qu’un internaute a posté sur YouTube la synchronisation de « Pretty Ballerina » avec  « Le Stoïque Soldat de Plomb », court-métrage d’animation soviétique réalisé en 1976, adaptant le conte d’Andersen. Le rendu est bouleversant. On flirte avec un lacrymal aussi naïf que sublime, celui qu’on peut trouver dans les tout meilleurs moments de Miyazaki. S’il fallait trouver chaussure à ce pied, voilà un étincelant soulier de verre qui sied à merveille.

Mais, le charme féérique de ce morceau rendu inaltérable, The Left Banke ne survivra pas longtemps à ce tour. Conflits sentimentaux (on l’a dit) mais aussi divergences artistiques vont séparer la route de Michael Brown de celle de ses acolytes. Seul compositeur et véritable musicien du groupe, Brown ambitionnait le rôle d’un Brian Wilson, celui d’élaborer dans l’ombre propice des pièces maîtresses pleines de subtilités et de brillances, qu’il conviendrait aux autres membres du groupe de restituer sur une scène qu’il délaisserait. Il n’en fut pas ainsi. Dès fin 1967, Brown quittera The Left Banke pour fonder Montage, autre formation de pop, qui eut moins de succès.

Quant à Left Banke, ils tinrent encore deux ans (fournissant ainsi une première expérience de choriste au petit … Steve Tyler, futur Aerosmith), puis mirent la clef sous la porte. Devant la beauté des quelques chansons mirifiques qu’il y a derrière cet huis, il est bien sûr conseillé de crocheter la serrure de temps à autre. Voilà une recommandation qui devrait figurer, sans pépin, sur tous les guides musicaux de la Grosse Pomme.

GORKY’S ZYGOTIC MYNCI – Pentref Wrth Y Mor (1994)

Vu d’ici, on dirait un obscur groupe polonais, dont il serait aisé de bâtir la biographie enjolivée, du genre : « groupe de Czestochowa né en pleine dictature communiste, ayant risqué la prison pour jouer ses morceaux festifs, politiques et avant-gardistes mêlant guitares électriques, vieille à roue, contre-propagande et danses traditionnelles ». Mais non, raté, tout faux. Rien à voir avec la Pologne, ici on serait plutôt Perceval au whisky que Jean-Paul II à la vodka.

Dans ce monde ci, Gorky’s Zygotic Mynci (on abrègera en GZM) est un groupe de troisième ordre venu du Pays de Galles, qui n’a jamais obtenu de médaille d’or et n’est monté sur aucun podium. Condamnés à une éternelle loserie même pas glorieuse, leur dissolution en 2006 est passée aussi inaperçue que le cinéma dans les reportages sur le Festival de Cannes. Serait-ce l’usage du gallois qui a effrayé, cette langue absconse avec des Y, des K et des doubles-L à ne plus savoir quoi en foutre, où le W est considéré comme une voyelle et où une ville peut avoir 58 lettres[1] sans que personne ne s’en émeuve outre-mesure, ? L’hypothèse pourrait tenir. Mais ce serait négliger que GZM a aussi chanté en anglais (de façon intégrale  à partir de Gorky 5 en 1998). Et que chanter dans une langue que personne ne comprend n’empêche pas le succès (demandez à Sigur Ros). Et que le gallois sait se faire très fluide, pour preuve ce délicieux « Pentref Wrth Y Mor ».

La référence qui saute aux oreilles à son écoute, ce sont les Beatles. Vous me direz, on a fait plus original comme assimilation que ce totem liverpuldien autour duquel le pop-rock danse en ronde indienne depuis 1970. Mais là, nous ne sommes pas dans le pastiche circus-rock qu’a pu en faire Oasis[2], ici, tout est caresse, affleurement, suggestion. Face à nos rutilants frangins musclors de la ritournelle britrock, de la morgue plein la trachée, GZM propose une pop ylang-alanguie avec des guitares et des flûtes en bois d’arbre, chantée en gallois par Euros Childs (un nom qu’on vous conseille de ne pas traduire, sous peine de devoir étouffer un rire).

On a soudain l’impression d’avoir sous la main des Beatles période Magic Mystery Tour au songwriting d’écolier primaire, à l’orchestration brouillonne mais au charme incontestable, dilué dans l’écume d’une mer froide et bleu-vert. On y verrait des ados polis, le cheveu fol et gentiment excentriques, bourlinguant dans un vieux van, le viatique sur l’épaule. Ils griffonneraient dans leurs cahiers quadrillés des petits textes à chantonner sur des mélodies duveteuses, envols gazouillants de psyché-folk bucolique captés ou non par un magnétophone huit-pistes rudimentaire.

Au fond, on sait d’où ils viennent : non pas de Pologne, peut-être pas vraiment du Pays de Galles, mais plus sûrement du Village Vert cher à Ray Davies (moins dans la musique que dans l’esprit), des années soixante. Las, la cause est entendue : bien peu les ont écoutés, ou les écouteront. Tant pis pour eux, tant pis pour vous.

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[1] Llanfairpwllgwyngyllgogerychwyrndrobwllllantysiliogogogoch. A vos souhaits.
[2] Ce qui les a amenés à être condamnés pour plagiat des Rutles, groupe humoristique qui lui parodiait ouvertement les Beatles.

THE WOODENTOPS – Stop This Car (1988)

Sur la grande mappemonde de la pop, des petits drapeaux ont depuis longtemps été disséminés au-dessus de l’Angleterre, ce cher voisin qu’on adore détester depuis des siècles. Un fanion fiché sur Manchester, un autre sur Liverpool, d’autres encore sur Bristol, Sheffield ou Brighton. Et, bien sûr, Londres. Sous l’étendard de London la Swinging, impossible de faire le compte de tous les formations au CV plus que recommandable qui ont écumés nos platines et nos baladeurs. Toutefois, nous allons stopper notre véhicule oratoire sur l’une d’entre elles : The Woodentops.

Dites ce nom à quelqu’un qui a connu les années 80 indie, et vous éveillerez en lui une foule de souvenirs, du temps où rides, bedaine, cheveux blancs et considérations sur sa complémentaire santé n’étaient pas encore son lot commun. Portant l’estampille d’un puppet show britannique pour enfants des années 50, les Woodentops, valeureux poulains de la mythique écurie indie Rough Trade (The Smiths, Aztec Camera, Young Marble Giants, etc.) s’en donnaient à cœur joie dans le mitan des années 80 avec des chansons punk-folkabilly trépidantes, des chansons pop dévalant à un rythme frénétique, cavalcades bondissantes bousculant les oreilles avec un entrain bordélique. Mais, en dépit d’excellents morceaux, d’une belle reconnaissance critique (chouchous des Inrockuptibles naissants, d’Alain Maneval, de John Peel) et de succès d’estime, les Woodentops n’ont jamais su briser les frontières de l’indie pour obtenir le succès smithien qu’ils méritaient. Un beau gâchis.

Pour preuve de ce que j’avance, je laisse vos oreilles apprécier « Stop This Car », qui ouvre la face B de leur deuxième album (le dernier de leur première existence), Wooden Foot Cops on the Highway. Sur cette livraison qui sent le sapin pour les fans, « Stop This Car » demeure aussi électrisante qu’aux heures sensationnelles de ce groupe qui avait fait s’écarquiller les yeux raybanisés de Philippe Manœuvre lors d’un passage aux Enfants du Rock fin septembre 1986.

Menée pied au plancher de bout en bout, « Stop This Car » est une chanson épatante, secouant allègrement le « Boy with the perpetual nervousness » des Feelies avec des Violent Femmes branchés sur le mode speedé. Pas de gras sur ces quatre minutes, que du suc, et du nerf en diable ! Et, avant toute chose, un violon frénétique et une guitare qui galopent et s’ébrouent à tout va, dans une course folle et acide qui colle au cerveau. Notons aussi, pour relever le ton, ces notes aigrelettes au Casiotone, gouttelettes d’huile disséminées sur l’incendie où vocalise la puce excitée Rolo McGinty. Tout est parfait, entraînant, imparable, emporté.

En définitive, qu’en dire ? Ah si, voilà : si tu ne sens pas des picotements dans tes jambes, si tu ne secoues pas ta tête dans tous les sens, tu es Stephen Hawkins.