Étienne DAHO – Caribbean Sea (1988)

C’est Noël dans quinze jours. Oui, c’est passé vite. Et on n’est pas forcément d’humeur. Entre les attentats islamistes en novembre qui ont fait du Bataclan une véritable fosse commune, les proclamations crypto-fascistes de l’État d’urgence et des élections régionales F-haineuses, la fac qui m’astreint à évaluation sur évaluation, les discussions de la COP21 qui pourraient alimenter le parc éolien mondial pour les dix années qui viennent, et les Girondins de Bordeaux qui perdent match sur match, l’atmosphère sent plus le sapin que les cotillons. Ne manquent plus que des problèmes personnels pour que mon seau à caca soit rempli à ras bord (je touche du bois ; bon, c’est mon bureau Ikea mais ça compte, enfin, j’espère).

Heureusement (c’est le moment où j’en ai marre de remplir l’auge des Jean-Désespoir), deux, trois petits plaisirs perso subsistent pour m’éviter de perdre trop de points de vie niveau moral et outrepasser une actualité aussi réjouissante qu’un paquet de chips aux crevettes périmé depuis trois semaines. Non, je ne parlerais pas des mouchoirs à foutre qui encombrent ma poub… Ah, on me signale dans l’oreillette que je viens de le faire. Bon bon bon, euh … Revenons à la musique, ça vaut mieux. Déjà, hormis la préparation et l’animation (sic) de mes émissions sur Radio Campus qui pour l’instant m’éclate, je vais d’ici peu de temps avoir une platine vinyle, ce qui me réjouis. Non que j’ai trouvé d’incroyables vertus à l’audiophilie, ou que j’ai souscris dans un réflexe ovin à un phénomène de mode aussi fugace que les scoubidous ou les libdubs de partis politiques, mais de plus en plus de références n’existent qu’en vinyle (disons, ceci, ou ça, ou encore ça). Et puis c’est quand même beau une pochette vinyle, davantage que le réduit des artworks CD.

Et puis, il y a ces mesures dans lesquelles je me love ces derniers temps, pour momentanément m’exiler de la rue principale de l’ennui et des ennuis. Je suis bloqué sur les trois premières chansons de Pour nos vies martiennes, d’Étienne Dada-O, pardon, d’Étienne Daho. A savoir, dans l’ordre : « Quatre Hivers », « Bleu Comme Toi » et « Caribbean Sea ».

« Quatre Hivers » : l’amorce crépusculaire, gelée dans le son avec ces lignes électriques gorgées d’écho et des paroles griffonnées sur un coin de table évoquant le désœuvrement, l’attente. On se croirait dans Psychocandy.

« Bleu Comme Toi » : LE tube de l’album, le crossover parfait, qui contente aussi bien radios FM et puristes indie ne jurant que par The House of Love. C’est carré, pop, ça roule superbe, filant dans le vent avec le ton juste, la touche subtile de romantisme et une goutte d’incertitude. On dirait un mélange d’« April Skies » et d’« Happy When It Rains », dans la langue de Molière, avec le petit hook de clavier en plus qui va bien. S’il ne doit rester qu’une chanson pour porter le drapeau du pop-rock français, ce sera celle-là.

« Caribbean Sea » : écrit par Edith Fambuena (des Valentins), c’est le prolongement de « Quatre Hivers », avec cette même lenteur et ces guitares précautionneuses, solitude banale et élégie douce-amère. Une ballade douce et chaloupée, sage, entremêlant beauté et résignation avec toutefois dans sa chaussure le caillou de ce désœuvrement amoureux. A cet égard, « Caribbean Sea » apparaît comme la petite sœur française de « Just Like Honey ». Habillée, apprêtée par la production de Darklands ; un verre de rhum coco à la main, chancelant un brin nostalgique.

Le point commun entre ces trois titres, pas besoin d’être Sherlock Holmes pour le voir, c’est donc l’empreinte de Jesus and Mary Chain. Au milieu des années 80, la Grande-Bretagne est tourneboulée par la noisy pop des frères Reid, qui sortent deux albums essentiels, Psychocandy en 85 et Darklands en 87, qui ont dû rendre fous bien des parents soucieux du bien-être auditif de leurs progénitures aux cheveux ébouriffés (surtout Psychocandy, dont les guitares agressives sonnent le plus souvent comme des disqueuses à métaux qu’on balancerait sur un mur en béton ; pour preuve, ici).

Daho, en bon fan du Velvet Underground et toujours attentif à ce qu’il se passe outre-Manche, a tout de suite accroché à J&MC. Les vinyles ont dû tourner tels la vis d’Archimède sous son diamant, car certains traits se sont nettement infusés dans les compositions et la production de Pour nos vies martiennes, album ayant été (capillarité supplémentaire) enregistré et mixé à Londres.

« Caribbean Sea », c’est Jesus & Mary Chain qui reprend en français le « Bordeaux » de The Durutti Column, quelque chose de cet ordre-là. La rencontre de l’électricité brumeuse londonienne et d’une langueur créole. Tropisme personnel, mon esprit divague moins vers des archipels caribéens que vers des formes polynésiennes, des voluptés entraperçues, des regrets diffus mais légers, qui ne font effleurer le mal. Une mélancolie coco. Dark mais avec retenue ; une poésie de l’impuissance.

Alors, à l’approche de l’hiver (oui, les fans de Game of Thrones, on sait …), quand l’humeur est down, down, down, voilà un morceau qui passe plus souvent qu’à son tour. Dans ces nuits à ne savoir qu’en faire, jusqu’à des heures indues, des heures hindoues. Mais après tout, toutes les nuits ne dureront pas toute la vie, n’est-ce pas ? (Sauf si vous êtes un ragondin né à l’extrême-nord de la Norvège avec trois mois d’espérance de vie, auquel cas je ne peux que vous féliciter pour avoir trouvé un accès à ce blog.)

Aline : l’interview

Crédits image : Martin Etienne (happiness-in-uppsala.fr)

IL EST DES ALBUMS, DES GROUPES CHARNIÈRES DANS UNE EXISTENCE. REGARDE LE CIEL A IMPRÉGNÉ L’ADOLESCENT QUE J’ÉTAIS (QUE JE SUIS). ILS SONT MES SMITHS.

MALINE, CALINE, LA PATINE D’ALINE A CLARIFIÉ LA LIGNE D’HORIZON DE LA POP D’ICI, GAMINE RESSUSCITÉE PROUVANT QUE FRANÇAIS, LÉGÈRETÉ ET MUSICALITÉ NE RIMAIENT PAS EN VAIN.

AVANT UN DEUXIÈME ALBUM PRÉVU POUR FIN AOÛT, ENTRETIEN AVEC ROMAIN GUERRET, CHANTEUR DU GROUPE ALINE.

Du Bruit Qui Pense : La France est-elle un pays pop ? La pop en France n’est-elle pas, au contraire d’en Grande-Bretagne, davantage l’affaire de personnes, d’exceptions que d’une culture, d’une tradition ? 

Romain Guerret : En France, nous avons de très grands écrivains, de grands musiciens, de grands couturiers, de grands philosophes, de grands peintres, de grands cuisiniers, de grands cinéastes. La question de la culture, en France, c’est du sérieux. Une vision de la culture assez élitiste du coup. La barre est haute. On parle d’arts majeurs et d’arts mineurs, on segmente beaucoup, on met les choses dans des cases selon une échelle de valeurs qui nous est propre. Alors, bien sûr, la culture populaire existe, mais elle est assez mal considérée, moquée, traitée avec condescendance. A côté de Baudelaire ou Proust, on a vite fait de passer pour un débile léger si on donne dans la variété, la pop ou le rock. Erik Satie qui est pour moi un immense génie passait déjà pour un charlot aux yeux de ses contemporains parce qu’il lui arrivait de donner parfois dans la musique dite populaire, avec des emprunts à l’esthétique des opéras bouffes et des revues légères. En France, c’est, en gros, culture populaire égale vulgarité. J’ai l’impression qu’en Angleterre, c’est différent. Le fossé entre arts majeurs et arts mineurs est moins profond, on peut aimer Purcell et les Beatles, Hitchcock et Benny Hill, être très élégant et finir ivre mort sur la chaussée un samedi en sortant du pub.

Je pense qu’à la base, la tradition de musique populaire est plus importante chez les Anglo-Saxons. Ils ont une tradition de musique de rue, de la musique pour tout le monde, facile à jouer, avec des instruments sommaires, bricolés. Une musique qui a pour fonction d’accompagner l’existence, de raconter le quotidien avec ses hauts et ses bas. Ça rythme les vies. Le folk, le skiffle, la musique celtique sont des musiques faites pour ça : tout le monde peut s’en emparer pour raconter son histoire, son vécu. Il y a un rapport désacralisé avec la musique. En France, c’est moins le cas. Ça passe plus par les livres ou la poésie.

Alain Bashung disait : « Une chanson, on y vient pour la musique, on y reste pour le texte ». N’est-ce pas de là que viendraient les difficultés de la pop francophone, cette seconde barrière qui est la focalisation sur ce qui raconté et comment cela est raconté ?

Je n’ai jamais été très sensible à Bashung mais je trouve cette phrase assez juste. Musique et texte sont indissociables, il faut les deux pour avoir une chanson réussie. Mais texte réussi ne veux pas dire forcément grand texte littéraire, formellement et académiquement parfait. Pour moi un texte réussi c’est le texte qui parait simple, qui fait corps avec son écrin musical et qui accessoirement raconte quelque chose de puissant même s’il est minimaliste et un peu pauvre. On ne doit pas sentir le texte, le travail qu’il peut y avoir derrière, cela doit couler de source. Un grand texte laisse de la place à la musique, la musique ne peut pas être qu’une illustration de fond. Ou sinon, autant lire un bouquin. La musique populaire, c’est fait pour être chanté, dansé, vécu de façon sensorielle et pas qu’intellectuelle. C’est fait de légèreté et de profondeur comme l’existence. La musique francophone a tendance à s’axer sur le texte au dépend du rythme, de la pulsation, du côté instinctif et animal, comme si on ne pouvait pas mélanger ces deux mondes, le corps et l’esprit. C’est encore notre tradition littéraire qui prime sur tout. Au final, pour moi, la musique pop est une synthèse entre les anciennes formes de musiques populaires archaïques, folkloriques, basées sur le récit et la répétition de motifs, la complexité mélodique de la musique classique occidentale et la pulsation de la musique noire.

Le défi est-il de faire en sorte que le français demeure une langue sensorielle, pouvant être ressentie et rester hors de l’exégèse intellectuelle, qui ne dénote pas, même à la dixième écoute ?

La langue française est merveilleuse, c’est un très bel outil. Sa richesse permet de faire passer n’importe quel sentiment. Elle est moins directe que l’anglais, moins universelle parce que moins usitée mais ce n’est pas du tout un problème pour moi. Cette histoire comme quoi la langue française ne serait pas faite pour chanter le rock ou la pop est un faux problème. On peut tout chanter en français. C’est une question d’habitude d’écoute. Prends « Salut les amoureux » de Joe Dassin, j’ai écouté ce morceau des centaines, des milliers de fois, ça marche encore et pourtant ce n’est pas de la grande littérature, mais c’est hyper bien foutu : texte, mélodie et interprétation, tout est parfait dans ce cadre très particulier et contraignant qu’est la musique populaire.

Y a-t-il une méthode particulière pour sonner le français comme une langue pop ? La réputation qu’on a parfois accolée à la langue française – d’être empesée, assimilable à la variété ou encore soumise au double héritage de la littérature du XIXe siècle et de la chanson à texte Brel-Brassens-Ferré – est-elle méritée ?

Il n’y a pas de méthode particulière. C’est une question de feeling et de choix de mots. Il faut juste savoir ce que l’on veut raconter et comment on veut le raconter. Comme j’écris en français, je ne me pose plus ce genre de question car j’en ai pris l’habitude. Je sais où je veux aller. Je veux avant tout que ce soit musical, que ça sonne et qu’il y ait de l’émotion. J’ai l’impression d’y arriver parfois. C’est peut-être plus difficile pour d’autres, ou plus facile, je ne sais pas. Moi j’ai du mal avec les textes trop littéraires ou, pire, les textes qui se veulent littéraires, le plus gros écueil possible quand on chante en français. A mon sens, ça n’a pas trop de place dans la pop. L’écriture pop c’est un exercice en soi, un genre soumis à des règles précises, des règles très astreignantes. Paradoxalement je me bats pour que mes textes ne soient pas trop littéraires justement. Quand on est Français et qu’on a lu quelques bouquins, on peut très vite être enclin à partir sur du texte très construit, à utiliser tous les outils que cette langue complexe met à notre disposition. Je m’interdis certains trucs que d’autres pourraient considérer comme très littéraires, très bien écrits mais que moi je considère comme faciles. Je n’ai pas peur des clichés. J’aime rester un peu en surface, ne pas trop développer. Je recherche la simplicité et l’efficacité, j’essaye de travailler l’épure, dire beaucoup en très peu de mots, des mots simples mais triés sur le volet. Si un mot est utile à la narration ou si un mot me plait mais qu’il ne rentre pas dans le cadre de la musique, je ne l’utiliserai pas. Les mots sont des esclaves, des esclaves exigeants, mais des esclaves quand même.

On peut se moquer de la variété mais quand on voit le niveau de certains trucs des années 60 et 70, de Joe Dassin à Michel Delpech en passant par Reggiani, ça calme. Ils racontent en trois minutes ce qu’un scribouillard laborieux écrirait en des centaines de pages, les sentiments et l’émotion en moins qui plus est !

aline

Écrire, agencer vos textes, est-ce quelque chose d’amusant ou d’exigeant ?

Ça dépend, parfois les mots viennent assez rapidement, et parfois c’est plus dur, il faut lutter. C’est amusant quand tout coule de source. Quand on n’a pas vraiment d’efforts à faire, généralement c’est bon signe. Quand il faut batailler, c’est qu’il y a un truc qui cloche. L’idée n’est pas bonne ou trop vague ou la musique nous emmène sur une fausse piste. Il faut alors revoir sa copie, ça m’arrive souvent.

Dans une chanson pop, les mots sont-ils tributaires de la musique ? Est-ce la couleur musicale qui fait qu’on va choisir tel mot plutôt qu’un autre, tel registre de langage, telle manière de construire ses paroles ?

Je commence toujours par la musique. C’est la musique qui commande, c’est elle le maitre des mots. Le tempo, l’atmosphère qui se dégage d’une instru, sa tonalité, sa couleur, la grille d’accords utilisée vont donner le mood général. Ensuite vient la ligne de chant. Je n’ai jamais trop de mal à trouver les lignes de chant, c’est quelque chose qui me vient assez naturellement. Généralement, c’est en yaourt. Et puis arrive le moment où il faut transformer ce yaourt en texte et c’est là que ça se corse. La métrique est hyper importante, il faut viser juste, trouver les mots adéquats, qui sonnent, qui rentrent dans les cases mais il faut que ces mots mis bout à bout raconte quelque chose ! J’y tiens, il faut toujours raconter quelque chose dans une chanson pop. Partir d’un texte puis composer la musique autour serait parfois plus simple. Mais le résultat ne serait peut-être pas la pop que j’affectionne. Cela deviendrait trop « littéraire » car j’aurais tout basé sur des mots.

La pop-song parfaite existe-t-elle ? Et ce peut-elle qu’elle soit chantée en français ?

Oui la pop-song parfaite existe. J’en ai plein mes placards, mon iTunes, mes iPods. La pop-song parfaite peut être chantée dans toutes les langues. Mais ce qui est bien c’est qu’on peut toujours essayer d’en composer, c’est sans fin ce truc-là. C’est même motivant. Je me nourris de parfaites pop-songs depuis que je suis gamin. J’aurais tué père et mère pour en écrire certaines et ça me pousse à continuer. Quand tu travailles depuis des heures dans ton studio et qu’à un moment donné tu sens venir quelque chose, quelque chose de très bon, ce moment-là est magique, tu rentres dans une sorte de transe, plus rien n’existe. J’ai une passion pour les tubes. J’écoutais beaucoup la radio quand j’étais gamin : toute la nuit, je laissais le poste allumé. Ça me rassurait car pendant très longtemps j’ai eu peur du noir. Les tubes des années 80 ont donc littéralement bercé mon enfance et je me suis naturellement imprégné de ce format.

Vous sentez-vous les porte-étendards français d’une certaine conception indie de la pop ?

Non pas vraiment. On fait notre truc, ça plait ou pas. Et puis on ne se dit pas qu’on fait de l’indie-pop, même si on est attachés à ce genre et à cet état d’esprit. C’est trop réducteur et il y a trop d’intégristes dans ce milieu. On aime aussi plein de choses assez différentes. Heureusement, ce qui nous fait hyper plaisir c’est qu’on a une bonne fan-base, des gens assez ouverts, des popeux pur jus mais pas pénibles, et d’autres moins pointus musicalement mais se retrouvent dans ce que l’on propose. On n’est pas contre le fait de plaire au plus grand nombre, bien au contraire : écouter sa chanson qui passe à la radio, c’est une super sensation. Mais on ne fera pas tout pour ça, on garde notre cap.

Que pensez-vous de l’étiquette « nouvelle scène pop française » sous laquelle on vous a rangé – avec Lescop, Pendentif, Granville, Marc Desse, Bengale, La Femme, et caetera – au moment de la sortie de votre premier album ?

J’en pense pas grand-chose, à part qu’il fallait bien qu’il se passe à nouveau quelque chose d’intéressant dans la pop en France. On est tous arrivés à peu près au même moment, sans se connaitre, éparpillés aux quatre coins du pays. Il y ’avait quelque chose dans l’air, c’est sûr. Un mouvement spontané. On a tous passé deux ou trois belles années, on était contents de faire partir de ce mouvement, ça a créé une bonne dynamique, un peu de compétition aussi, une émulation collective. Ça a profité à tout le monde. En 2015, chanter en français sur des mélodies pop n’a plus rien d’exceptionnel. Tout le monde s’y est mis. Maintenant, je pense qu’il faut passer à autre chose, arrêter avec cette étiquette. Personne n’a envie de se voir affublé de « nouvelle scène française » toute sa vie.

Dans le contexte socioéconomique actuel, peut-on en partie lire le retour de la pop hexagonale à la langue française comme une volonté de relocalisation ?

Oui je pense que quelque chose s’est décoincé. Le tabou que constitué le fait de chanter en français est complètement mort aujourd’hui et c’est tant mieux. Les gens d’ici ont pris conscience qu’ils avaient tout à gagner de chanter dans leur propre langue, que ce n’était plus ringard et que c’était possible. Du coup, chanter dans sa langue change la teneur des propos. On chante autre chose, ce qu’on est, ce qu’on vit, ce qu’on ressent, avec nos propres mots, nos propres références. On s’est approprié cet idiome, on est plus obligé de singer nos idoles, on peut y injecter notre folklore, notre culture. Enfin bon je dis ça, mais chanter en français en France a toujours été la norme, il y a juste eu dix années ou les groupes se sont mis à baragouiner en anglais par fainéantise, pour s’inventer une vie, par ambition aussi, essayer de marcher à l’international. Bref, pour des mauvaises raisons. D’Erik Satie à Daft Punk, il y a toujours eu une spécificité française dans la musique, une certaine vision, un savoir-faire différent des Anglo-Saxons. On est très forts en musique de danse, en disco, en musique électronique, mais moins dans la pop ou le rock, qui ont toujours été le pré carré des Anglo-Saxons.

Il vous est arrivé d’enregistrer avec Dondolo des chansons en anglais (« Fluffy Angel », « Fauvisme », « A Question of Will », …). Pourtant, avec Aline, vous tenez à écrire et à chanter exclusivement en français. Pourquoi ? Qu’est-ce que le français apporte que l’anglais ne permet pas ?

Avec Dondolo j’ai chanté en anglais mais aussi en français et même en ukrainien ! C’était soit par facilité, soit parce que je n’avais pas confiance en moi, soit pour essayer des trucs. Les chansons en anglais que j’ai pu écrire et chanter, ce n’est vraiment pas ce que j’ai fait de mieux. Mais j’étais jeune, je me cherchais. Une chanson en anglais comme « Fluffy Angel », que j’adore, est typiquement une chanson que je n’aurais pas pu écrire et chanter en français. Si on la traduit telle quelle, ce n’est carrément pas possible. « Ange poilu, mon petit ange poilu … ». En anglais, on est plus libre, ça sonne tout de suite et les gens ne comprennent pas tout. Et c’est une langue synthétique, on peut exprimer des choses assez complexes avec très peu de mots, c’est direct. Si je l’avais faite en français, je me serais vraiment pris la tête pour exprimer cette idée toute simple : mon petit chien que j’aimais, si mignon, si gentil, est mort et je ne l’oublierai jamais. Une ode à mon chien disparu en forme de mantra. En français ça donne « Oural, Ouralou » de Jean Ferrat, enfin, un truc comme ça. Cela dit, c’est une très belle chanson « Oural, Ouralou ».

Vous avez également composé pour Alex Rossi sur une chanson en italien, « L’Ultima Canzone ». Du coup, peut-on dire qu’il existe un langage commun à la pop, à l’indie-pop, qui transcende les langues – en somme, comme une internationale indie-pop générant des codes musicaux partagés ?

Une bonne chanson reste une bonne chanson qu’elle soit chantée en anglais, en japonais, en berbère ou en italien. En ce qui me concerne j’adore l’Italie, la pop italienne, l’italo disco, par ce que ça raconte quelque chose d’un peuple et d’un pays et puis que ça me rappelle mes ans, ma vision fantasmée de la dolce vita et de ce pays. Même quand ça chante en anglais, on y croit pas une seconde, on sait que c’est italien, ça transpire ! Ils ont un truc bien à eux. Le but, c’est que l’émotion passe. La langue n’est pas une barrière. Quand une chanson est réussie on la comprend naturellement, on capte ce qu’elle raconte de manière instinctive même si des détails nous échappent. C’est bien de ne pas tout comprendre de toute façon, ça laisse un peu de liberté d’interprétation. On se fait notre propre film. C’est souvent mieux comme ça d’ailleurs. Avec Alex, qui est un ami, on a la même culture musicale et le même amour pour les chansons bien troussées. D’ailleurs, on est en train de bosser sur la suite de « L’Ultima Canzone », toujours en rital.

Avant Aline, vous vous appeliez – magie de la captcha – Young Michelin. Pourquoi avoir choisi ce nom en partie anglophone aux débuts de ce groupe ?

Je trouvais la méthode marrante, le côté aléatoire du truc, et je me suis arrêté sur le captcha ‘‘Young Michelin’’ car ça sonnait bien, doux, poétique, suranné, mélange de français et d’anglais. Français pour mes origines et ma culture, anglais pour mes références musicales du moment. Ça collait bien.

Après avoir réalisé le premier album avec Jean-Louis Piérot (Les Valentins), vous avez travaillé pour le second avec Stephen Street : faut-il lire ce changement de collaborateur comme une montée en gamme d’Aline ?

Non, ce n’est pas une montée en gamme. On a été très heureux de bosser avec Jean-Louis et on est très contents du premier album. Quand il a fallu chercher un réalisateur pour le deuxième album, on a fait une liste et puis en dernier pour rigoler on a mis Stephen Street car on ne pensait vraiment pas que cela serait possible. Et puis au final ça c’est fait, et assez facilement en plus. Faire de la musique en 2015, ce n’est pas tous les jours marrant et pour nous ça doit rester un rêve de gosse, pas un travail ni un truc trop sérieux. Bosser avec un gars comme Stephen Street, c’était continuer ce rêve de gosse. C’est quand même un gars qui a fait pas mal de nos albums de chevet, qui a côtoyé des groupes et des personnalités incroyables. Il fait partie de la grande histoire de la pop, de la pop qui nous a formé, alors peu importe le résultat, que cet album marche ou pas, on pourra se dire qu’on aura fait ça, le seul groupe français à avoir bossé avec Stephen Street jusqu’à maintenant c’est nous, c’est Aline. Même si le grand public s’en tape, nous on le sait et il n’y a que ça qui compte.

Les compilations La Souterraine, le French Pop Festival, Entreprise, la « nouvelle scène pop française » : y a-t-il aujourd’hui un frémissement de la pop francophone comme il y a pu en avoir vers 1987-1993 avec Gamine, Oui Oui, Dominique A, Katerine, Les Objets, les débuts de Noir Désir, Les Désaxés, et Les Inrockuptibles version mensuelle comme relais médiatique ?

Je ne sais pas … Ce doit être cyclique, tout est cyclique. Les périodes de paix succèdent aux périodes de guerre, les périodes de crises aux périodes fastes. Peut-être que dans deux ans tout le monde écoutera du hard rock ou du gabber. Ou du gabber chanté en français, qui sait ?

Le fonctionnement de l’écosystème pop en France vous convient-il ? Où y voyez-vous des choses à corriger (et si oui, quoi) ?

Très franchement, on ne se pose pas ce genre de questions. On est complètement immergés dans notre musique. On la crée, on la joue, c’est notre truc. Après, tout système est perfectible. Et peu importe le système dans lequel on évolue, ça ne change pas grand-chose pour nous au final : on fait ce qu’on aime contre vents et marées. S’impliquer dans ce genre de considérations briserait pas mal de magie. Cela dit, on n’est ni dupe ni aveugle. Si on peut éviter de se faire empapaouter, on n’hésite pas cinq minutes.

Que pensez-vous des quotas de diffusion de chanson francophone imposés aux radios FM par le CSA ? 

Je trouve bizarre qu’on soit obligé d’imposer des quotas aux radios FM. Les seuls quotas qui devraient être imposés, ce sont des quotas de diffusion de musique de qualité. Ces histoires de quotas, je ne suis pas sûr que ça profite forcément à des groupes comme Aline, de toute façon. Ça profite surtout aux gros vendeurs, aux grosses vedettes. La radio c’est le nerf de la guerre et, pour le vivre de l’intérieur, je commence à avoir une idée bien précise de comment tout cela fonctionne. Il y avait une radio, Le Mouv’, qui passait beaucoup d’artistes issus de cette nouvelle vague. C’était une bonne chose d’offrir un peu de visibilité à tout ce petit monde. Maintenant, c’est fini …

Si vous aviez un peu d’argent et une baguette magique, à qui donneriez-vous un coup de pouce, qui réhabiliteriez-vous ?

Sans aucun doute, Brigitte Bardot en tant que chanteuse. Il n’y rien à jeter dans sa discographie et j’ai l’impression qu’elle est très sous-estimée. Un peu comme la Cicciolina, qui a aussi fait de très bons morceaux. Et puis il y a Yves Simon, qui n’a pas encore été remis à la mode par les branchés mais qui mérite vraiment d’être redécouvert.

Idéalement, si je vous interviewais de nouveau en 2025, que voudriez-vous qu’Aline soit devenu ?

Idéalement, dans dix ans ? Qu’on soit tous des gens riches et en bonne santé, vivant avec femmes, enfants et copains dans un immense château plein de vin et d’instruments de musique. Voilà ce que je nous souhaite !

alinealbum

La Vie Électrique, sortie le 28 août 2015 (PIAS)
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Interview également publiée dans le fanzine Du Bruit Qui Pense #2 (mai 2015)

LES FILS DE JOIE – Adieu Paris (1982)

Plongeons, si vous le voulez bien, d’un gracieux saut de l’ange au cœur de l’époque des radios libres pour écouter Les Fils de Joie. Ce trio venu de Toulouse, inspiré par ce qu’il se passait du côté du punk – le mélange pop-reggae des Clash et d’Elvis Costello, l’homonymie factice des Ramones[1] – a eu une discographie restreinte mais a dégainé plus vite que leur ombre un premier single superbe.

Pépite aujourd’hui connue d’un contingent d’orpailleurs hélas trop réduit (qui peut-être sera un peu augmenté grâce à ce billet, qui sait ?), ce tube miniature au balancement nonchalant caresse dans l’arrondi de ses courbes l’angoisse de vivre ou d’avoir vécu en vain, évoque la tentation du suicide sur un ton à la fois las et badin. Le tout nimbé d’une élégance juvénile qui porte cette chanson au rang de single qualité supérieure, de chanson indie frôlant la perfection.

Ainsi donc, c’est vrai que ça existe, les vraies pop-songs en français, belles sans avoir l’air d’y toucher, chaque mot calé pour que l’ensemble mélodique soit fluide, décalé juste ce qu’il faut. C’est léger et profond à la fois, évident et recherché. En voilà une nouvelle preuve, des gratouillis de la guitare aux interventions du saxo, en passant par la discrète sous-couche de clavier. On en redemande. On en voudrait des dizaines, moi le premier. J’ai dû écouter cette chanson à peu près 672 fois (j’exagère à peine) sur ces trois derniers jours, depuis que Romain Guerret[2] m’a aiguillé vers ce morceau des Fils de Joie. Leur premier morceau, et leur meilleur.

Trois ans plus tard, signés chez Philips-Phonogram, Les Fils de Joie enregistreront une autre version d’« Adieu Paris ». Beaucoup moins bien. Jusqu’à s’en demander s’il ne s’agissait pas d’une autre chanson, mauvaise celle-là. Mais là, sur cette démo autoproduite de 1982, c’est un pur ravissement.

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[1] à l’instar des ramones, LES CINQ MEMBRES DES FILS DE JOIE (Olivier, Daniel, Chris, Marc et Alain) AVAIENT TOUS Accolé à leur prénom un faux nom de famille, dérivé de celui du groupe ; en l’occurrence celui de « de joie ».
[2] Le chanteur d’AlinE dont l’interview, passionnante, sera dans le prochain numéro du fanzine. Vous serez tenus au courant ici-même ainsi que sur la page Facebook de sa parution.

BLIND DIGITAL CITIZEN – Reykjavik 402 (2012)

Tout le monde s’en fout mais il y a un peu plus d’un an j’ai fait avec deux amies un petit détour de quinze jours en Islande ; la première fois que je décollais du gros machin eurasien. Autant dire que lorsque j’aperçois un morceau évoquant la Björk Island, je m’enquiers presque systématiquement de sa teneur avec une oreille curieuse, étant donné qu’il n’y a pas beaucoup d’express, qu’importe l’envergure, qui s’y attardent.

Ceci psalmodié, venons-en à Blind Digital Citizen. Bardé d’un patronyme ternaire qui ne cache pas ses intentions, Blind Digital Citizen est un groupe tiraillé entre Alain Bashung (l’influence évidente de ce morceau), Joy Division et Rone. Oui, on va tout faire par trois ; ça fera plaisir à Dumézil. Ainsi font, font, font …

Avec un souffle pop-rock ambitieux au goût de cendre et de métal froid, Blind Digital Citizen malaxe le cœur de l’automate sur leur EP Le Podium #5. Désinvolture classieuse, buée électronique et groove sidérurgique, telles sont les mamelles nourricières du « Reykjavik 402 » délivré par ces outsiders des contre-allées, débusqués au hasard des ruelles tortueuses du réseau interouèbe.

Rafistolés au chatterton, ces résidents de la république pop-rock ont pris place à bord d’un sacré vaisseau, une petite Entreprise qui ne connaît pas la crise (Moodoïd, Superets, Lafayette). Certes, ils n’ont pas encore de pétrole (même bleu), mais admettons-le sans complaisance, le quintet de Maubeuge a des idées, fixes et bien campées. Des rivages islandais au Walhalla, en passant par les coruscations urgentes d’une guerre paradoxalement emplie d’espoir[1], les pérégrinations de ce Citoyen Digital Aveugle ne manquent pas d’allure.

Incisant au scalpel dans le pastel planant, puis effleurant les cicatrices avec une distinction tout particulière, déclamée en français de surcroît, ce ne serait que justice qu’ils tournassent en playlist des radios-cocorico. Ca devrait être le cas d’ici, mmmh, disons, 2043. Même si ce sera sans doute trop tard, l’apocalypse les aura précédé (bah oui, les JO 2020 à Tokyo … Akira … ça ne vous dit rien ?) et l’enfant flamme se sera consumé. Il n’est d’ailleurs pas dit que ce ne soit pas le nom de leur désir. A chacun ses fantaisies, fussent-elles militaires.

« Le meilleur est à venir, le meilleur est ici. »

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[1] « War », sans doute le meilleur morceau de leur discographie jusqu’à présent. Vous pouvez y aller, c’est de la bonne.

ÉVARISTE – Connais-tu l’Animal Qui Inventa le Calcul Intégral ? (1967)

Il y a Gérard Manset, Alain Kan, Brigitte Fontaine, Philippe Katerine, Sébastien Tellier. Mais au hit-parade des personnalités iconoclastes de la pop-music française, c’est sans doute Évariste qui obtient la palme. Ou Joël Sternheimer, de son nom civil, celui de scientifique. Car si Évariste a passé quatre années dans la musique, la vraie vie de ce drôle d’animal fut davantage dans les laboratoires de recherche que sous les feux de la rampe.

Mais ce qui nous intéresse, d’abord, c’est justement cette période entre 1967 et 71 durant laquelle Évariste a promené sa bizarrerie sur la scène pop et les milieux alternatifs (ah, Mai 68 …), encouragé à l’aventure par son illustre professeur de physique, un certain … Robert Oppenheimer[1]. « Connais-tu l’Animal Qui Inventa le Calcul Intégral ? » est un bon exemple de la singularité déroutante de l’ancien étudiant de Princeton.

Rien que l’intitulé vaut son pesant de cacahuètes. Elle risque de faire sourire ceux qui ont le crâne plein d’équation et l’échine tordue par la bosse des maths. Si, rendus curieux, il leur prend l’envie d’y jeter une oreille, la surprise risque d’être comme le calcul, intégrale. Sur une rythmique faisant lointainement penser au « Prisencolinensinaiciusol » d’Adriano Celentano (sorti sept ans après), Évariste multiplie les excentricités et les modulations de voix exagérées, bourre son texte de jeux de mots malicieux (pour certains très bien cachés[2]). Le résultat est déroutant, absurde et déluré, de quoi faire dérailler les mélomanes les plus doctes pour les faire partir à la chasse au boson intermédiaire.

Signé par Disc’AZ par un Lucien Morisse, alors directeur des programmes d’Europe 1, ayant flairé le bon coup pour contrer les élucubrations d’Antoine (alors présenté comme l’intello de la pop avec son diplôme d’ingénieur, autant dire un bout de papier froissé à côté des qualifications universitaires de Joël Sternheimer/Évariste), Évariste va connaître un petit succès avec cette chanson originale, entre génie et loufoque, anti-Dutronc dadaïste et zinzin psychiatrique. Un classique des fouilles-vinyles des sixties françaises.

Puis, Mai 68 passant par là avec son cortège de pavés volants et de barricades, Évariste mettra de côté ses facéties de matheux disjoncté pour agiter le chiffon rouge de l’engagement. Le deux-titres « La Révolution[3] »/« La Faute à Nanterre » (pochette de Wolinski) est, avec l’accord et le soutien tacite de Morisse, un des premiers disques autoproduits en France. Un 45-tours qui, distribué sous le manteau, se répandra comme une traînée de poudre parmi la faune contestataire, celle de Jussieu, de la Sorbonne, des groupements anars. Après quoi le masque moqueur d’Évariste s’effacera, laissant définitivement place au physicien Joël Sternheimer et ses théories (contestées) sur les protéodies[4].

Reste ces chansons goguenardes et cette amorce (d)étonnante. Je ne connais toujours pas l’animal qui inventa le calcul intégral mais, par chance, l’homme qui inventa cette chanson insolite comme pas deux. Évariste, étoile filante pop « do hit yourself » et savant fou.

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[1] Oui, le « père de la bombe atomique » lui-même. Lorsqu’Oppenheimer demanda au futur Évariste pourquoi il séchait ses cours, il lui répondit qu’il joue de la guitare à Kensington Square, que la musique l’attire et qu’il voit là un moyen d’engranger quelques subsides lui permettant de mener ensuite ses recherches de manière autonome. Ce à quoi l’illustre savant, malade (il mourra en février 67) rongé par les remords d’avoir été à l’origine de la bombe A, répondra : « Allez-y, foncez ! Si j’étais jeune, c’est absolument ce que je ferais ».
[2] Évariste/Joël Sternheimer à Gonzai (dans un excellent portrait duquel j’ai pris pas mal d’infos) : « Quand je dis dans ma chanson « Ce que je pense d’Antoine et de Jacques Dutronc / Ça commence par C ça finit par On », ce n’était pas pour me moquer d’eux, c’est une phrase de mathématicien ! Ça commence vraiment par un C et ça finit vraiment par un ON. Vous comprenez ? »
[3] UNE CHANSON DONT LE TEXTE FUT Tapé à la machine par le tout jeune renaud, qui y puisera là (hélas, trois fois hélas …) la motivation initiale pour se lancer dans l’écriture et l’interprétation de ses propres chansons.
[4] Pour faire simple, si j’ai bien pigé TOUT le laïus (CE QUI N’EST pas sûr du tout …), les protéodies seraient des séquences musicales biologiques INSCRITES DANS LES protéines d’un organisme, des sortes de mélodies quantiques qui si elles sont activées favoriseraient la croissance dudit ORGANISME.

GRANVILLE – Jersey (2013)

Avant de vous quitter temporairement pour une dizaine de jours, je vous dépose à Jersey, en compagnie des têtes blondes de Granville. Nourris par capillarité aux embruns d’outre-Manche, terre d’élection de la pop enjôleuse à savourer en un tournemain, les espiègles Normands plongent (et nous avec) dans un enthousiasme où la fraicheur se nourrit des références de bon aloi.

Sur « Jersey », Granville se met dans le sillage inspiré d’Aline, avec ses paroles simples dans un idiome revivifié, sa mélodie guillerette à siffloter par tous temps, son accessibilité ligne claire, cette hardiesse lumineuse. Ajoutez-y un soupçon de yéyé 2.0, des voix embrassées façon Californie et on obtient un parfait morceau pour l’été, saison des vacances, du délestage et des évasions.

Les voilà qui mettent les voiles sur Jersey, leur Hawaï à eux, leur Hawaï à eux. Et s’ils gardent ce même cap musical, je ne vois aucune raison de me désarrimer de leur trajectoire d’alcyons pop. Leurs morceaux joués à hauteur de plage, maillots de bains sous les parkas, font dire la musique d’ici peut sonner diablement bien. Le paradis (pas fiscal) est proche. Avec ces trublions, accompagnés de pas mal d’autres, point d’exil n’est nécessaire. A Jersey cette conclusion est savoureuse, n’est-ce pas Victor Hugo ?

 

DE LA JOLIE MUSIQUE – Le Départ en Vacances (2013)

De La Jolie Musique est le projet du multi-instrumentiste Erwann Corré (plus toute sa troupe) ; leur premier album est sorti l’an dernier et, s’il ne sera sans doute jamais sous les sunlights des tropiques, leur Mémoire Tropicale a mille fois plus de vision que Gilbert Montagné.

Le compliment ne reflète qu’imparfaitement l’agrément de ce disque ; en même temps, tout est déjà indiqué dans le nom du groupe, c’est de la jolie musique. Qu’ajouter de plus ? Qu’il présente sur son artwork un éléphanteau miniature fuyant vers un ciel incendié comme une mare de lave adoucie au jus d’orange frais ?

De la fraîcheur et de la pulpe, voilà les nutriments qu’apporte ce Tellier en moins faiseur (ou ce Beck en plus sensible, au choix) avec sa pop française à tiroirs, petits brillants îliens pleins d’une poésie guillerette, maligne et d’une légèreté douce-amère plus cabossée qu’il n’y paraît.

Le soleil vient de se coucher, c’était une belle journée, avec l’ami Corré. Et demain sera aussi ensoleillé et sans nuage. Les crépuscules appellent les aurores. Nul doute que De La Jolie Musique en profitera pour se frayer une place dans nos mémoires d’éléphants, qu’ils soient orange, blancs ou rose. C’est tout le bien que je peux leur souhaiter, et à vous aussi.

DORIAN PIMPERNEL – Existentail Suit (2014)

Il y a deux sortes d’albums : ceux qui font de la pop rêveuse et les autres. Spoilons de suite le résultat : Allombon de Dorian Pimpernel appartient à la première caste.

Dorian Pimpernel, ce n’est pas le nom d’un mec tout seul, mais d’un groupe (jurisprudence Rita Mitsouko ?), voire d’une « société secrète […] ne sembl[ant] œuvrer que dans un but: remettre en marche la machine à songes et à extases », dixit la bio empanachée du groupe. Des dandys confidentiels désormais chéris par toute la presse zicale. Voilà qui a de quoi intriguer sinon inquiéter les plus rétifs. Vanité ? Préciosité ? Intellectualisme ? Esthètes à claques ? Leur deuxième album, sorti fin mars permet de résoudre l’énigme.

Et alors ? C’est très bon. Un album remarquable, harmonieux, qui s’écoute d’un trait, sans lassitude, et dessine une promenade miroitante entre la France et la Lune : de la moonshine pop, jumeau opalescent et mélancolique de la sunshine pop. Le long de cette route délicate, trois stations séduisent l’attention un peu plus encore que les autres : « Ovlar E », « Alephant » (que j’aurais très bien vu sur le dernier MGMT) et « Existential Suit ».

Ce costume existentiel (ah oui, j’oubliais … les noms des chansons font un peu valdinguer l’entendement commun), coupé au style des Parisiens, s’ajoure de fragilité (la voix frêle de Jérémie Orsel) sur une soierie de pop sélène (la rythmique  en cascade électronique, les scintillements sur les couplets, les souffles sur le refrain) confectionnée sur mesure par Johan Girard. Quelque part entre « Microtronic » de Cosmos70 et « San Francisco » de Foxygen, Syd Barrett revient faire de la pop electronica en 2014.

Bref, les Terriens ont beau ne pas avoir envoyé de représentant sur le satellite depuis 1972, Dorian Pimpernel propose un douce brillance pop, une échappée stellaire raffinée bien lunée. Merci Dorian.

GAMINE – Voilà les Anges (1988)

J’adore Aline. Et, partant de là, Gamine. Car à la fin des années 80, Gamine portait haut le flambeau qu’Aline a adopté. Les similitudes sont légion : même consonance patronymique, même indie-pop lumineuse à guitares, même goût pour les textes en français.

Je les ai vus en concert, du moins le chanteur Paul Félix, à l’iBoat, le 25 janvier dernier. Bon, je n’ai pas été transcendé par leur prestation (ayant été bien plus séduit par les Olivensteins) mais il n’empêche : dans sa version studio, dans la fougue de leur jeunesse[1], « Voilà les Anges » est un joyau injustement méconnu de la pop française, avec son irrésistible groove indie. Entrez dans la sarabande, car du ciel azur ils arrivent ; oui, voilà les anges.

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[1] Décrit alors par certains comme hautain voire imbuvable, Paul Félix dissoudra le groupe, tiraillé par les conflits d’égo et un deuxième album raté (à la manière de The House of Love). Passé ce split en 1991, il enchaînera les retraites dans un monastère bouddhiste auvergnant durant les vingt années qui suivront.

Dominique A – Le Courage des Oiseaux (1991)

Premier dans les bacs, sinon en termes de ventes, du moins en vertu de l’ordre alphabétique : tel est Dominique A. En 1991, il sort en ouverture de son premier album, Un Disque Sourd, pressé en autoproduction à 150 exemplaires 33 tours vinyle* (tracklist notée à la main sur la pochette par A lui-même), ce qui demeurera son titre le plus emblématique, avec ses trois phrases phares venant illuminer un texte irréprochable : « Si seulement nous avions / Le courage des oiseaux / Qui chantent dans le vent glacé ».

Dans cette version semblable à ce que peut produire aujourd’hui un Frànçois and The Atlas Mountains, la voix d’A se fait fluette, à la limite de la justesse parfois, sur d’étonnants (pour de la chanson pop française) arrangements boîte-à-rythme et une production transpirant le ready-made ; avec les années, les interprétations gagneront en épaisseur et en classicisme pop-rock (ici en 2007 sur l’album live Sur nos forces motrices), une évolution qu’on aura le droit de privilégier tant elle renforce, au détriment de la fragilité liliale, l’évidence de son caractère hymnique et la force universelle de son texte.

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* « Le Courage des Oiseaux » sera aussi présent dans le deuxième album de A (son premier distribué via des canaux commerciaux classiques), La Fossette, sorti en 1992 chez le label nantais (disparu depuis) Lithium.