Étienne DAHO – Caribbean Sea (1988)

C’est Noël dans quinze jours. Oui, c’est passé vite. Et on n’est pas forcément d’humeur. Entre les attentats islamistes en novembre qui ont fait du Bataclan une véritable fosse commune, les proclamations crypto-fascistes de l’État d’urgence et des élections régionales F-haineuses, la fac qui m’astreint à évaluation sur évaluation, les discussions de la COP21 qui pourraient alimenter le parc éolien mondial pour les dix années qui viennent, et les Girondins de Bordeaux qui perdent match sur match, l’atmosphère sent plus le sapin que les cotillons. Ne manquent plus que des problèmes personnels pour que mon seau à caca soit rempli à ras bord (je touche du bois ; bon, c’est mon bureau Ikea mais ça compte, enfin, j’espère).

Heureusement (c’est le moment où j’en ai marre de remplir l’auge des Jean-Désespoir), deux, trois petits plaisirs perso subsistent pour m’éviter de perdre trop de points de vie niveau moral et outrepasser une actualité aussi réjouissante qu’un paquet de chips aux crevettes périmé depuis trois semaines. Non, je ne parlerais pas des mouchoirs à foutre qui encombrent ma poub… Ah, on me signale dans l’oreillette que je viens de le faire. Bon bon bon, euh … Revenons à la musique, ça vaut mieux. Déjà, hormis la préparation et l’animation (sic) de mes émissions sur Radio Campus qui pour l’instant m’éclate, je vais d’ici peu de temps avoir une platine vinyle, ce qui me réjouis. Non que j’ai trouvé d’incroyables vertus à l’audiophilie, ou que j’ai souscris dans un réflexe ovin à un phénomène de mode aussi fugace que les scoubidous ou les libdubs de partis politiques, mais de plus en plus de références n’existent qu’en vinyle (disons, ceci, ou ça, ou encore ça). Et puis c’est quand même beau une pochette vinyle, davantage que le réduit des artworks CD.

Et puis, il y a ces mesures dans lesquelles je me love ces derniers temps, pour momentanément m’exiler de la rue principale de l’ennui et des ennuis. Je suis bloqué sur les trois premières chansons de Pour nos vies martiennes, d’Étienne Dada-O, pardon, d’Étienne Daho. A savoir, dans l’ordre : « Quatre Hivers », « Bleu Comme Toi » et « Caribbean Sea ».

« Quatre Hivers » : l’amorce crépusculaire, gelée dans le son avec ces lignes électriques gorgées d’écho et des paroles griffonnées sur un coin de table évoquant le désœuvrement, l’attente. On se croirait dans Psychocandy.

« Bleu Comme Toi » : LE tube de l’album, le crossover parfait, qui contente aussi bien radios FM et puristes indie ne jurant que par The House of Love. C’est carré, pop, ça roule superbe, filant dans le vent avec le ton juste, la touche subtile de romantisme et une goutte d’incertitude. On dirait un mélange d’« April Skies » et d’« Happy When It Rains », dans la langue de Molière, avec le petit hook de clavier en plus qui va bien. S’il ne doit rester qu’une chanson pour porter le drapeau du pop-rock français, ce sera celle-là.

« Caribbean Sea » : écrit par Edith Fambuena (des Valentins), c’est le prolongement de « Quatre Hivers », avec cette même lenteur et ces guitares précautionneuses, solitude banale et élégie douce-amère. Une ballade douce et chaloupée, sage, entremêlant beauté et résignation avec toutefois dans sa chaussure le caillou de ce désœuvrement amoureux. A cet égard, « Caribbean Sea » apparaît comme la petite sœur française de « Just Like Honey ». Habillée, apprêtée par la production de Darklands ; un verre de rhum coco à la main, chancelant un brin nostalgique.

Le point commun entre ces trois titres, pas besoin d’être Sherlock Holmes pour le voir, c’est donc l’empreinte de Jesus and Mary Chain. Au milieu des années 80, la Grande-Bretagne est tourneboulée par la noisy pop des frères Reid, qui sortent deux albums essentiels, Psychocandy en 85 et Darklands en 87, qui ont dû rendre fous bien des parents soucieux du bien-être auditif de leurs progénitures aux cheveux ébouriffés (surtout Psychocandy, dont les guitares agressives sonnent le plus souvent comme des disqueuses à métaux qu’on balancerait sur un mur en béton ; pour preuve, ici).

Daho, en bon fan du Velvet Underground et toujours attentif à ce qu’il se passe outre-Manche, a tout de suite accroché à J&MC. Les vinyles ont dû tourner tels la vis d’Archimède sous son diamant, car certains traits se sont nettement infusés dans les compositions et la production de Pour nos vies martiennes, album ayant été (capillarité supplémentaire) enregistré et mixé à Londres.

« Caribbean Sea », c’est Jesus & Mary Chain qui reprend en français le « Bordeaux » de The Durutti Column, quelque chose de cet ordre-là. La rencontre de l’électricité brumeuse londonienne et d’une langueur créole. Tropisme personnel, mon esprit divague moins vers des archipels caribéens que vers des formes polynésiennes, des voluptés entraperçues, des regrets diffus mais légers, qui ne font effleurer le mal. Une mélancolie coco. Dark mais avec retenue ; une poésie de l’impuissance.

Alors, à l’approche de l’hiver (oui, les fans de Game of Thrones, on sait …), quand l’humeur est down, down, down, voilà un morceau qui passe plus souvent qu’à son tour. Dans ces nuits à ne savoir qu’en faire, jusqu’à des heures indues, des heures hindoues. Mais après tout, toutes les nuits ne dureront pas toute la vie, n’est-ce pas ? (Sauf si vous êtes un ragondin né à l’extrême-nord de la Norvège avec trois mois d’espérance de vie, auquel cas je ne peux que vous féliciter pour avoir trouvé un accès à ce blog.)

THE JESUS AND MARY CHAIN – Taste the Floor (1985)

Ils ont débarqué de Glasgow, non, même pas, de la banlieue de Glasgow (c’est dire si c’est la dèche) avec leurs tignasses ébouriffées, leur nom génial, leur ego bien prononcé et leurs crissements de larsens. Et les voilà qui ressuscitent le Velvet Underground, avec leur union des Shangri La’s et d’Einstürzende Neubauten (c’était leur objectif initial), des girls bands spectoriens venant tapiner dans la Metal Machine Music.

Ils s’appellent The Jesus and Mary Chain, JAMC pour les intimes. Et leur album inaugural, Psychocandy. C’aurait été un baptême parfait pour le Pays des Merveilles bien azimutées de la Alice lewiscarrollienne ; sucreries et névralgies.

Psychocandy est un album de référence, non seulement de la décennie 80, mais aussi pour tout le rock indépendant. La filiation est ainsi évidente avec My Bloody Valentine, avec Sonic Youth, avec A Place to Bury Strangers, avec tant et tant d’autres. Psychocandy est une pierre de touche, un grand coup de disqueuse dans le cœur des années 80. Ils ont créé quelque chose, en plongeant Lou Reed dans une friture noisy. Un pas en arrière, un pas de côté, leur brouillage des pistes a ouvert la voie ; leur blizzard d’une violence pop a été à l’initiative d’une opposition qui, contrairement à l’intitulé de cette chanson, n’est pas prête à mordre la poussière.

La mélodie de « Taste the Floor » est déjà impeccable en elle-même, rythmée et accroche-mémoire. Le jusqu’au-boutisme bruitiste des frères Reid les mènent à y faire couler par-dessus des dizaines de décibels de guitares grésillantes, graillonnantes. Ca fume, ça bouillonne, ça cocotte-minute. Les voix se font lointaines, étouffées par la gaze, les aplats de bourdonnement. On pourrait craindre une cacophonie inaudible. Pourtant, une fois plongé dans l’ambiance idoine (on n’écoute pas Psychocandy comme on allume RFM), le résultat est le suivant : une chanson pop-rock intense. Et remarquable. A écouter encore et encore.

Venez vous aussi suçoter ce bonbon amer dont vos papilles garderont longtemps l’empreinte. Just like honey.