Pulp, années sombres (1978-1992)

pulp1992Tout le monde n’est pas Supergrass ou Sex Pistols, à taper le cœur de cible dès la première flèche décochée. Voyez Pulp : leur impuissance à mettre dans le mille aurait découragé plus d’un apprenti Robin des Bois. Pourtant, malgré ce fabuleux contre-exemple que nous offre Coldplay à chaque nouvelle sortie d’album, l’obstination paie parfois. Du petit projet collégien aux Unes d’un NME qui noircissait encore le bout des doigts de la jeunesse rock made in Britain, quinze années se sont écoulées, vertes, noires, grises, jaunes, chancelantes, maudites, obsédées ; longs prolégomènes aux années de gloire, mais pas moins intéressants que les hymnes pop discoïdes que ces dernières ont vu éclore.

Il y a une chose intrigante avec Pulp. On ne sait jamais vraiment dans quel intercalaire les classer. Face à cette question, les exégètes de la pop tergiversent : faut-il les verser en première division ou parmi les seconds couteaux ? Leur problématique est la même que pour leurs compatriotes (et, à certains égards, prédécesseurs) de Roxy Music : trop classieux pour tolérer l’amalgame, trop populaires pour être exilés ; trop successfull pour être cultes, pas assez pour siéger à l’Olympe autoproclamée du rock.

Cette ambiguïté, Jarvis Cocker l’a, du reste, un peu cherchée. Poète du malaise et de la frustration, Jarvis, sitôt le colossal succès obtenu avec le rutilant Different Class, s’est empressé de s’en dégager à coups de singles arty (le symphonique « This is Hardcore »), de thématiques anti-cool (« Help the Aged », malgré tout n°8 aux charts UK) ou de collaborations prestigieuses mais peu susceptibles d’appâter l’auditrice de BBC Four (Scott Walker à la production de We Love Life). Une démarche que suivront Radiohead (le diptyque Kid A / Amnesiac après OK Computer) ou Blur (avec 13) ; des gens intelligents, donc pas ces traîne-patins d’Oasis, qui s’enferreront pitoyablement dans des recettes stériles et des ambitions gonflées de vent, jusqu’à l’agonie. Mais avant cette gestion des altitudes, il y a l’ascension. En tongs, à clochepied, par moins vingt.

Retournons en 1978. Sex Pistols vient de se dissoudre sous le soleil brésilien, Nottingham Forest est champion d’Angleterre et le Zaïre tente de construire une base spatiale. Un autre monde en somme, comme ne le chantait pas encore Téléphone (qui avait pourtant déjà entamé ses forfaits). A Sheffield, le petit Jarvis, orphelin de quinze ans (le père s’est barré en Australie en ponctionnant les tirelires de Jarvis et sa sœur), veut monter son groupe, histoire – le grand classique … – d’en remontrer aux filles. Alors que les frères Gallagher en sont encore à jouer aux billes, il fonde Arabacus Pulp, combo au nom affreux que Cocker réduira en Pulp l’année suivante. Lui qui traine régulièrement chez le disquaire Rare & Racy, institution locale aujourd’hui disparue, aspire désormais à donner de la voix sur les galettes de cire. Le groupe semble démarrer sous de bons auspices, puisqu’il enregistre une Peel Sessions en novembre 1981 (enregistrée le 7, diffusée le 18). Pour ceux qui ne le remettraient pas, John Peel fut, de 1967 à 2004, le grand selector de la musique indépendante britannique sur la BBC Radio 1. C’est donc sous cet auguste parrainage que Pulp fait ses premiers pas de « vrai » groupe. Le 20 janvier 1982, le NME leur consacre un petit article. Son titre est évocateur : « From Ecstasy to Suicide ».

Pulp sera « le son des handicapés ». Celui des freaks, certes, mais celui du groupe lui-même, pas vraiment composé de virtuoses des instruments. « A nos débuts, dira Cocker en 2014, on nous a comparé au Velvet Underground. Mais c’était parce qu’on jouait faux ». Du Velvet, toutefois, ils tireront d’autres substances : un violon (qui demeurera dans la formation jusqu’à Separations), un soupçon de snobisme, un goût pour les déviances dissimulé sous des habits pop, une manière de mener son encrier sur d’autres territoires que celui des bluettes.

Arrive en 1983 le premier disque, It, avec sa belle pochette abstraite, vert franc et reflets pâles zébrée d’une strie rouge, coulée de sang dans l’aurore prairiale. Voilà un bon album indie, sans génie certes, mais avec de jolies tournures, comme le ravissant « Wishful Thinking », avec son chant touchant de malhabileté.

Moins belle gueule que Morrissey, et à dix mille parsecs de son charisme mid-nineties, même si sa voix épouse à plusieurs occasions la suavité de son compère mancunien (le délicieux single « My Lighthouse », « Joking Aside », « In Many Ways »), Jarvis Cocker reste dans l’ombre de Morrissey. Pire, Pulp ne capitalise pas sur ce premier essai et retombe dans l’anonymat. Jarvis Cocker continue de travailler comme petite main à la poissonnerie au Castle Market, dans un mélange crevettes-eau de Javel pas vraiment au top du glamour. Et rayon groupe, c’est tellement mieux. Les concerts sont rares ; l’un d’entre eux, donné au club de rugby de la Brunel University en février 84, tourne à la bagarre générale. De plus, le trombinoscope du groupe n’a rien d’un parangon de stabilité. Ainsi, hormis Jarvis, aucun musicien présent sur It ne participe à l’enregistrement de Freaks, trois ans plus tard, en 1986. Le guitariste Simon Hinckler est parti former The Mission avec des anciens de The Sisters of Mercy, d’autres ont basculé dans des sectes lysergiques.

Pendant ce temps-là, Jarvis Cocker est en fauteuil roulant – temporairement, ouf. Pas par envie d’imiter Robert Wyatt ou Donny Hathaway, mais parce qu’il s’est vautré du troisième étage en voulant impressionner une fille. Poignet, cheville et bassin fracturés. Si l’on y reprendra plus à vouloir singer Spiderman, Jarvis ne lâche pas la rampe et fait quelques concerts dans son fauteuil d’infortune.

En 1986, un deuxième album est enregistré (en une semaine – la maison de disques met la pression) dans ce climat d’incertitudes : Freaks. Le résultat dénote un radical changement d’ambiance par rapport à It. En dépit du titre de son morceau introductif, cela n’a rien d’un conte de fées et, à la naïveté indie-folk d’un Jarvis pas encore déniaisé, se substitue une noirceur cauchemardeuse, acerbe, âpre, pas vraiment conçue pour égayer la fête d’anniversaire du petit dernier. « Dix histoires à propos du pouvoir, de la claustrophobie, de la suffocation et des mains jointes », est-il annoncé sur la pochette d’un jaune sale (sans doute, esthétiquement, la moins réussie parmi les albums de Pulp). Ça a le mérite de la clarté, si l’on peut dire. Un Joy Division de foire (aux atrocités) coupé d’un peu de Lou Reed (« They Suffocate at Night », qui lorgne sur Berlin). Un mélange qui peut tourner au violent, comme sur « The Never-Ending Story », qui s’annonce telle une cavalerie lourde déferlant du haut de la crête jusqu’au champ de bataille, massive, emportée et furibarde.

Malgré tout, et malgré les louanges qui souvent le ceignent a posteriori de lauriers, Freaks est un album inégal, desservi par une production bâtarde qui nuit à l’ensemble. Un peu à l’image de leur dernier concert à Sheffield, du reste : « The Day That Never Happened », le 9 août 1988. Dans le remarquable documentaire que leur consacre Florian Habicht (Pulp : A Film About Life, Death and Supermarkets, 2014), les membres du groupe reviendront sur l’amateurisme de la performance, digne de Spinal Tap : le projecteur vidéo tombe en panne et est remplacé sur scène par une télé minuscule, la neige carbonique, prévue en masse, ne suffit même pas dans les faits à remplir un petit bol, et, clou de la débâcle, une pluie de confettis censée représenter de la neige qui voit les membres du groupe courir avec des sèche-cheveux pour tenter de créer un semblant d’effet. Raté.

A ce moment, Pulp n’est pas grand-chose. A part, déjà, mais clairement plus du côté des oubliettes que des portes dorées. Le groupe s’enlise, les disques encombrent les bacs à soldes, l’encéphalogramme du succès reste désespérément plat. Ça sentirait presque la fin. Le dernier titre du single « Master of the Universe » ? « Silence ». Alors, à quarante bornes d’une Manchester qui a vu les Smiths éclater en morceaux un an plus tôt, provoquant la détresse des adolescents pop britanniques, Pulp en fera-t-il de même, dans un semi-anonymat cafouilleux ? Pas de faux-suspense : avec le recul on sait tous très bien que non mais, dans la grisaille de 1988, la question se pose, insidieusement.

En septembre 1988, Jarvis Cocker pose ses maigres bagages à Londres, pour étudier le cinéma au Central Saint Martins College. La pire période de son existence, dira-t-il plus tard, celle où tout semble perdu, où les rêves s’éloignent, où Jarvis sent sa flamme intérieure s’étioler. Pourtant, alors que Lawrence Hayward, son alter ego rayon lose, sacrifie Felt au dernier gong des années 80, Pulp décolle enfin. En mars 1991, « My Legendary Girlfriend » aurait dû être le chant du cygne de Pulp. Seulement voilà : à l’inverse de ce que dira Debussy sur Wagner, ce coucher de soleil sera une aurore. Ses couplets aux susurrations languissantes, son refrain pointilliste un peu gauche, mais inoubliable avec le déluge d’aiguilles sonore qui semble y pleuvoir, et surtout son magnétisme clair-obscur plein d’obsessions haletantes et d’une exprimable tension latente, font mouche. Petite précision du chef de rayon,  ce morceau de sept minutes – du « Shaft » délavé, du Bowie qui joue les voyeurs au milieu des boîtes vides de nouilles chinoises – avait pour titre préparatoire « Barry White Beat ». Déviée par les Sheffieldois, cette pulsation est bombardée single de la semaine par le NME, qui y voit « un palpitant ferment d’esprit nightclub et d’opéra adolescent ». Enfin, la reconnaissance.

Enregistré fin 89, Separations sort enfin en juin 19…92 (!), Fire ne croyant plus guère dans Pulp. Separations est pourtant un album splendide, mon préféré du groupe, toutes périodes confondues ; oui, même devant l’incontournable Different Class. Pulp y touche pour la première fois à la formule magique. L’oreille rivée sur la house qui a déferlée sur l’île durant le Summer of Love de 1988, Jarvis Cocker en met un peu partout sur son disque. Deux morceaux en témoignent avec une acuité spécifique : l’extended version de « Countdown »[1], sensationnelle suite pop-house (malgré quelques sonorités écrabouillées, déjà dépassées en 92 d’ailleurs), et le méconnu « This House is Condemned », composé par Russell Senior. Voilà qui ouvre la voie à ce qui sera le son Pulp aux yeux du grand public, ce son luisant, discoïde. On pourrait même pousser l’avantage jusqu’à affirmer qu’ils ouvrent des voies à d’autres : plus difficile en effet d’imaginer le « Girls and Boys » de Blur sans cette ouverture pulpienne deux ans plus tôt, d’autant plus que les deux groupes ont partagé la même scène au festival des Inrockuptibles 91 et qu’Albarn s’est fait un grand louangeur de Cocker dans des contrées britanniques où il demeurait encore méconnu.

Une autre chanson sort du lot : « Love is Blind », l’ouverture amère et pourtant chantonnante de l’album, avec ses deux petites phrases piquantes de claviers qui se répondent. Une de mes préférées de l’album, de la discographie de Pulp, de la britpop, bien que je l’ai parfois trop épuisée à force d’écoutes répétées. Musique prenante, texte formidable (comme partout sur Separations, d’ailleurs). L’amour, ce boucher sous le couteau duquel on succombe, encore. Pour la personne ? Illusion. Pour l’amour lui-même, pour la pulsion égotiste, pour la puissance, « like it never should, the way it always can », avant les doutes, la chute, l’effondrement, et Sisyphe qui voit son rocher débarouler en bas de la montagne.

Separations sera peu ou prou la dernière escale maudite du groupe. Pulp délaissera Scott Walker pour Roxy Music (avant d’y revenir sur We Love Life), puis signant sur une major (Island), enfilera les tubes comme d’autres les perles. Ce sera « Razzmatazz », His’n’Hers, Different Class, les rotations radio, les passages à Top of the Pops, la lutte des classes à l’usage des teenagers pop, la marionnette à Spitting Images. Ce sera Jarvis le sex-symbol, le working class hero, l’idole pop sophistiquée. Ce sera une autre histoire.

Jarvis Cocker : « Je préfèrerai sucer la bite d’un chien plutôt qu’écouter l’un de mes propres disques ». Il ne sait pas ce qu’il rate.

Top 10 des chansons de Pulp 1978-1992

  1. « Love is Blind »
  2. « My Legendary Girlfriend »
  3. « Wishful Thinking »
  4. « Countdown » (extended version)
  5. « My Lighthouse »
  6. « The Never-Ending Story »
  7. « This House Is Condemned »
  8. « Don’t You Want Me Anymore »
  9. « Death II »
  10. « Down by the River »

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[1] La version originale présente sur l’album est médiocre ; à mon sens, le seul gros point noir de Separations.

BLUR – Song 2 (1997)

En 1997, le grunge est mort et la britpop ne va pas tarder. Blur vient synthétiser ces deux styles emblématiques (et antithétiques*) des années 90 dans ce morceau déconnant et caricatural. Il s’agit de se moquer du grunge et de Nirvana : les paroles sont ineptes (« I’ve got my head checked / By a jumbo jet / It wasn’t easy / But nothing is »), le clip reprend certains traits de « Smells Like Teen Spirit » et la chanson la structure orthodoxe du grunge (couplets calmes, refrains furieux), mais toujours avec ce côté distancié cher aux potos de Damon Albarn.

Tout cela fera de ce titre un carton mondial, y compris aux USA, où la pop kinksienne de Blur a pourtant eu traditionnellement du mal à s’exporter. Peut-être ont-ils pris cette raillerie pour un hommage, allez savoir. Mais, qu’importe le niveau de lecture, sincérité ou dérision, ce titre est foutrement bon. Woo-hoo !

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* Le grunge est rock et dissonant ; la britpop, pop-rock et mélodique. Le grunge est américain ; la britpop est anglaise. Le grunge est sale et écorché vif ; la britpop est modeuse et narquoise. Les groupes grunge n’écoutent que les autres groupes grunge ; les groupes britpop se tirent dans les pattes les uns des autres.