Un ressenti à propos de « Trente Jours à Grande Échelle » (RIEN VIRGULE, LP, 2015)

Ce n’est pas une critique, c’est un ressenti. Ne sachant trop par quel bout prendre ce disque, j’ai laissé divaguer mes doigts sur un clavier qui ne demandait qu’à être l’intermédiaire entre mes enceintes et les Internets mondiaux dont je suis un infinitésimal contributeur. Bref, ne vous attendez pas ici à du renseignement précis, ou de la prose inspirée selon les canons de la critique musicale, ça va partir un peu dans tous les sens (non, pas dans ce sens là …).

Soit. On connaissait Rien, de Grenoble, disloqués il y a deux ans. Il va désormais falloir s’acoquiner avec Rien Virgule. Sorti grâce à une collaboration entre pas moins de six (!) labels indépendants (parmi lesquels, coucou local, les Bordelais de Permafrost), leur premier LP Trente Jours à Grande Échelle est une gemme fascinante. Du genre brillant, et un peu inquiétant ; on redoute la malédiction, comme d’une relique revenue des limbes.

C’est un pur produit de l’underground. « L’underground de l’underground », a même renchéri Fred Landier (alias Rubin Steiner pour ses œuvres musicales) dans son papier sur The Drone. Et à vrai dire, tant mieux ; je me demande comment les manutentionnaires de la Fnac aurait rangé cet album-là dans leurs rayonnages. Car cet album-ci a quelque chose d’inclassable. J’ai caressé l’envie de développer leur rattachement (avec Heimat, Jacques, Moodoïd, Le Cercle des Mallissimalistes, et quelques autres) à une famille spirituelle hexagonale que j’aurais désignée comme celle des « Nouveaux Étranges »[1]. J’y ai assez vite renoncé, par flemme, par difficulté à trouver l’angle adéquat et par crainte d’écrire des conneries encore plus énormes que l’ego de Maître Gim’s. Je continue quand même à trouver la prémisse intéressante : Rien Virgule sont vraiment des « Nouveaux Étranges ».

Et leur étrangeté, inquiétante, invocatrice, insaisissable, donne envie de partir derechef pour l’Italie. Pas pour profiter de l’ensoleillement des plages adriatiques où s’ébattent les lolitas ; mais pour se soumettre, dans l’obscurité aux reflets rougeoyants, aux rites ésotériques de magiciennes aux seins nus dont les lèvres peintes délivrent des baisers empoisonnés. Une Italie mystérieuse, belle, crasse, trouble, occulte.

Peut-être en fais-je trop sur la sensualité menaçante de ses psalmodies italophones, pareilles aux moments choisis d’un giallo savoureux, mais nous sommes face à un album véritablement fantastique ; à la fois un disque racé, agréable, et créateur d’images, de sensations. Voilà six vignettes de cercles dantesques, à prix très modique. Je vous parie que le disque s’arrachera à prix d’or d’ici une petite vingtaine d’années, lorsqu’on s’apercevra que, bien plus que la passagère sensation du mois, il s’agit d’une des tentatives les plus fascinantes de l’underground d’ici. Du culte à venir.

Pour ceux qui ne pourront se procurer l’objet, voilà son Bandcamp ; une fenêtre ouverte sur un autre monde. Voilà. Fin du blabla foutraque, et bonne écoute à tous !

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[1] Les anciens étant ceux des années 68-75, de Brigitte Fontaine à Évariste, de Catherine Ribeiro + Alpes à Magma.

THE SUZARDS – Je ne veux pas de toi (2015)

Renaud ayant arrêté de se la coller au Ricard (pour, hélas, ressortir un album), le maillot jaune musical de l’anisette attendait de pied ferme un nouveau porteur. Pas la peine de guetter la ligne d’arrivée, le vainqueur (pas bidon) l’a déjà franchie à toute (Evgueni) berzingue. Son nom : The Suzards. Ils sont trois, ils sont de Bordeaux et sous une pochette extra, leur EP sort les guitares de dessous le zinc pour en découdre au pays de Johnny-la-jaunisse.

Si la Suze évoque par certains aspects une boisson craignos qui sent la vieille France, les bistrots PMU, Poujade et le racisme ordinaire envers tout ce qui n’est pas estampillé béret-baguette-saucisson, The Suzards s’accaparent et détournent ce symbole liquide de la Toute-Puissance 50’s franchouille afin de s’éclater sur des morceaux qui sonnent davantage comme Buzzcocks ou certains vieux groupes en « ST » du cru (Strychnine, Stilletos, etc.) que comme de la musette.

The Suzards rameutent les potes dans le garage ou dans la cave pour servir double dose de bruit, ravissant et ravivant les oreilles bien bouchonnées, le temps de morceaux bien serrés, qui fusent mais ne s’usent pas, brisent des nuques et te font oublier qu’il est mardi et que demain, tu dois aller à la préfecture chercher un formulaire administratif, passer au Carrefour Market prendre du PQ et des cordons-bleus.

C’est le cas en concert (chose constatée dans la cave du Wunderbar il y a peu), c’est encore plus le cas sur disque. Si leur premier LP s’apprête à sortir en avril, je me suis empressé, dès leur prestation achevée, de faire la modique acquisition de leur 45 tours initial. Cet EP est tendu, agité, électrique, un peu brouillon parfois mais énergique, avec cette tuerie qui sonne très paink circa 1978 : « Je ne veux pas de toi ».

Le dit EP, sous vos yeux ébaubis.

Le dit EP, sous vos yeux ébaubis.

Pour votre santé, écoutez The Suzards : c’est un intitulé bien balancé, ça peut vite devenir une recommandation. Dix minutes de défouloir guitare-basse-batterie, simple mais diablement efficace, c’est bien mieux que les pilules de Big Pharma. Un vrai sac de frappe sonore. Et avec une petite bière (désolé pour la Suze, c’est vraiment pas mon truc), ça passe avec d’autant plus de facilité. Levez le coude, foies jaunes !

DELTA FORCE 2000 – Monstrous (METRONOMY cover) (2015)

Noël arrive avec des températures bien trop clémentes. Je soupçonne la France d’avoir été arrachée du continent européen, tractée par un astucieux remorquage et posée dans le Pacifique, près de l’Australie. Du coup, maintenant, la Péninsule Ibérique est une île et la Suisse a une façade maritime. Pratique, pour ceux qui veulent aller à la plage, moins, pour les cartographes qui vont être obligés de reprendre tous leurs atlas, du Vidal-Lablache à Google Earth, pour les assortir à la nouvelle réalité géographique. A moins que cette hypothèse ne tienne autant la route que la Williams-Renault d’Ayrton Senna, auquel cas ne prêtez pas attention à cette digression introductive.

Quoi qu’il en soit, ça n’empêche pas les disques de tourner, ni les MP3 de se jouer. D’ailleurs, voilà ma petite découverte sympa de fin d’année.

Hugo Torre vient de Chartres (40 000 âmes, une cathédrale) et a plutôt des bons goûts musicaux. En voilà un qui doit acheter des disques – et pas dans les guérites minables de chez Leclerc (dont la seule vue me donne envie de posséder un lance-flamme avec combustible illimité). Reprenant, du haut de ses quatorze ans, De La Jolie Musique, François and The Atlas Mountains ou Metronomy, il fait un peu figure d’exception qui confirme la règle dans un pays où NRJ n’a toujours pas été interdite d’émettre. Les coprophiles de l’audition (Kendji, PNL, Coldplay) le qualifient-ils de « fragile » dans la cour de récré ? (je pose une hypothèse, je n’en sais rien) Qu’importe, relié à l’internationale indie lo-fi, adoubé par De La Jolie Musique, il a déjà fait mieux que tous ces bas-du-front à la mentalité de SEGPA.

Si tous les coups du tennis ne sont pas dans sa raquette, sa ritournelle enfantine et touchante, naïve piécette Picassiette, a un goût de reviens-y, qui soulève quelques petites secondes au-dessus de la lithosphère, loin des palabres, des emmerdes et de l’ironie 2.0. Comme pour Love Letters, l’album dont il est extrait, ce « Monstrous »-là, meilleur que l’originale, ne changera pas votre vie, ni ne bouleversera votre vision de la musique ou du monde. Mais il est agréable comme une tasse de lait chaud quand on rentre de huit heures de cours et qu’il fait froid dehors.

On passera sur le nom de Delta Force 2000, qui sonne comme une version de Power Rangers sortie de VHS aux bandes usées, pour se concentrer sur un autre point à mettre à l’actif de ce Hugo pas si seul : son anglais coule assez fluidement, une performance quand on pense qu’il doit encore user les chaises du collège, apprenant les verbes irréguliers à la chaine.

C’est beau, enfin, parce que c’est désintéressé. Innocent. Avec sa centaine d’écoutes (dont une bonne dizaine de ma responsabilité), il n’ira jamais à Top of the Pops (et heureusement, déjà parce que l’émission n’existe plus, ensuite parce que feu Jimmy Saville n’était pas le personnage le plus recommandable qui soit pour les pré-ados) ; qu’importe, il ne rêve pas de The Voice et de la notoriété TF1 fournie clefs-en-main. A mi-chemin des rêves d’enfant et des projets rebelle-sans-cause adolescents, on a l’impression d’assister aux derniers témoignages éparpillés avant l’envol, ou l’évaporation, de cet âge où « everything and nothing matters ».

COCKPIT – Alpinism (2015)

J’ai été au lycée avec le guitariste de ce groupe en première et en terminale. On n’était pas très proches, donc je l’ai vite perdu de vue, dès le bac passé. Les seuls trucs dont je me rappelle, c’est qu’il était pote avec un mec qui s’appelait Léo et qu’il lui est arrivé de lire Sur la Route de Kerouac. Pas grand-chose quoi. Cela dit, quand je m’en suis rendu compte, ça m’a fait bizarre pendant deux secondes. Avant que leur grunrage n’assourdisse la cave de bientôt feu l’Heretic, il y a deux semaines de ça.

Oui, « grunrage ». Une étiquette inventée comme une blague, bâtardise sémantique expressément créée pour signifier ce mélange de guitares pleines et agressives, grunge, avec une rapidité propre au garage-rock. Cette sensation de jongler sous speed avec des tronçonneuses en marche.

Cockpit (un nom trouvé précipitamment juste avant leur premier concert) la rejoue comme dans les années 90, grunge, noise et indie-rock ; un précipité de boucan pop et furibard. C’est d’ailleurs Arthur de JC Satàn qui les a enregistré, histoire d’officialiser le parrainage, même si la musique de Cockpit obéit davantage aux canons sommaires du punk que celle de leurs collègues girondins, plus heavy, et dont, dernièrement, la ballade « Waiting For You » renvoie à des nuances adoucies.

J’adore la pochette de l’album, ce dessin représentant Stephen Hawkins sur une chaise électrique avec un pull tie-and-dye, flottant dans un vortex rougeoyant. Quant au CD, son visuel fait du Michael Jackson époque Thriller triomphale, un crackhead, une goule, un Michael Jackson circa 2009. A croire que Cockpit sont aussi bons pour la blague qu’aux commandes de leur aréopage sonique.

Sorti conjointement chez les Bordelais d’Adrenalin Fix et les Rochelais de Barbarella (attelage auquel s’est joint Bordeaux Rock pour la version CD), Cockpit ravira en tout cas tous ceux qui cherchent une alternative aux quatorze projets à la minute de Ty Segall, ou aux compilations venant butiner le cadavre de Jay Reatard, pour occuper leurs platines gloutonnes en galettes adrénalinisées. Noël approche – je dis ça, je ne dis rien (mais je le dis quand même) …

P.S. : Tant que je vous tiens, cliquez sur ce lien (ici, oui, ce truc écrit en bleu et souligné) si vous êtes sur la région bordelaise mi-janvier prochain ; J.C. Satàn et Cockpit sur la même scène, ça pourrait vous intéresser[1].

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[1] Message pas du tout subliminal : allez-y.

Critique : Currents (TAME IMPALA, LP, 2015)

tame impala currents

« Certains pourraient reprocher à ce morceau de manquer de suc, de saleté, d’être trop écrémé, délayé, adouci. On n’intimera pas à ceux qui pensent cela de se bâillonner avec du gros scotch ; après tout il y a bien des gens qui décrètent que Pink Floyd est inaudible dès après 1967. Mais on leur recommande seulement de patienter et de juger sur pièce ce que donnera la figure complète. Let it happen, vieux. » Voilà ce que j’écrivais il y a quatre mois et demi de cela, lorsque venait de sortir « Let it happen », premier single de Currents. Maintenant que le troisième album des Australiens a été distribué dans tous les bacs du monde, est passé par toutes les oreilles averties, il est l’heure de livrer le verdict.

J’aurais aimé aimer cet album, me rallier aux concerts de louanges et aux génuflexions de la critique. Son prédécesseur, Lonerism, est un album incontournable des années 2010, un de mes disques préférés, où l’ensemble sublime des morceaux fuzz-beatlesiens déjà excellents pris un par un. Considérant cette pierre blanche posée dans le jardin lysergique, considérant aussi la qualité du Innerspeaker initial, la superbe pochette de Currents (qui adapte le graphisme du Faust Tapes de 73 à une bille de flipper distordant son environnement linéaire), il n’y avait aucune raison particulière de s’inquiéter de la qualité de cette nouvelle portée. Ou plutôt si, il y en avait une : le virage pop-soul mainstream pris entre temps par Kevin Parker. De sa reprise du « Stranger in Moscow » autrefois chanté par MJ le moonwalker-en-chef à sa collaboration avec Mark Ronson (dont est issu l’excellent « Daffodils »), en passant par sa signature sur la major Interscope aux Etats-Unis, les baromètres indiquaient tous une volonté de devenir un groupe important – et pas qu’aux oreilles des zélotes du revival psyché.

Tame Impala inverse donc la trajectoire de MGMT : un premier album prometteur, un deuxième frôlant le génie et un troisième qui donne un sérieux coup de volant pour se sortir de la trajectoire prévue. Cependant, quand MGMT fuyait sa destinée de hitmaker en foutant un bordel expérimental monstre, Tame Impala adoucit le ton, enduit sa musique de monoï pour en faire une soul-pop accessible aux masses mainstream. Lorsque MGMT accentue (et pas qu’un peu) l’aspect psychédélique de sa musique, Tame Impala s’en éloigne.

Aucune des deux démarches n’est critiquable en soi. Ouvrir le spectre, s’ouvrir aux autres et s’ouvrir à soi, rien n’est interdit du moment que la qualité demeure au rendez-vous. Se renouveler fait partie des étapes obligées d’une vie artistique, sauf à vouloir s’enferrer dans des schémas vu, revus et rerererevus où chaque disque ressemble un peu plus au précédent, en moins bien souvent (Ramones, AC/DC, etc.). Et si les panégyristes prendront prétexte de ce changement de style pour décréter tout bémol fait à ce chef d’œuvre proclamé comme la manifestation d’un esprit obtus, rétif au changement, attaché à ses petites cases étroites et bien délimitées, le problème n’est en vérité pas là. Il est que dans ce virage casse-gueule, que nombreux ont tenté et réussi (Daft Punk, Bowie, les Strokes, pour n’en citer que trois), Tame Impala échappe de peu à l’ambulance direction l’hosto.

Si cet album n’est pas parfait – loin de là –, s’il ne sera pas l’album de l’année, s’il s’agit de l’album le moins réussi parmi les trois qu’a sorti Tame Impala, c’est que les mélodies semblent y être privées d’énergie. Elles tournent à vide. Quand il n’oublie pas de mettre du rythme dans ses dilutions sucrées, le résultat peut être remarquable ; mais il faut croire que Parker ne prend assez ses comprimés pour la mémoire, résultat, les bons moments, ceux qui emportent et importent, ne sont pas tellement légion.

Parker affirme que Currents s’inspire de ses sensations ressenties en écoutant les Bee Gees sous champis. Cette revendication dit tout : du psychédélisme, du rock, des guitares, de l’héritage Lennon, faisons table rase. Le voici qui va chasser sur les terres de Frank Ocean ou d’un Michael Jackson qui aurait abusé de la reverb dans l’au-delà. Las, Parker a dû zapper quelques étapes pour tomber à pieds joints dans cette mélancolie delphinienne qui fait des space cupcakes (pas si space que ça d’ailleurs) avec tout plein de sirop autour, dessus, dedans. Par moments, il semble citer 10cc, ou le Air lénifiant circa 2006, et c’est pas jojo.

Pour un album de rupture, aussi bien musicale que sentimentale, on aurait apprécié que Parker se montre, au moins un instant, jaloux, furieux, en miettes, furibard. A défaut, qu’il se révolte. Là, en se laissant glisser, il laisse la drôle d’impression d’être juste largué, à tous les sens du terme. De se retrancher à des automatismes de producteur, pousser des potards, des boutons, doser les effets afin de gonfler le son, de combler le vide, de désincarner sa musique et de la plastifier, de faire en sorte qu’elle puisse tourner sans lui. Ce n’est pas nécessairement un hasard s’il a affirmé avoir conçu cet album pour qu’il soit davantage joué par les DJs … Maîtriser le son, la production, l’abstrait, se créer un cocon où l’on est démiurge pour oublier son implication dans le déroulement des choses. Je m’avance sans doute beaucoup dans mon interprétation mais, à mon sens, ne manque plus que le gros pot d’Häagen-Dazs dans le studio d’enregistrement, et on y est.

Par conséquent, du fait de cette volonté de maîtrise absolue sur ce disque-échappatoire, tout est très bien produit. Propre, préparé, enrobé, rutilant, millimétré. Trop. A vouloir être lisse, Tame Impala a dédaigné l’accroche, ce je-ne-sais-quoi qui vient piquer notre attention. Ce hameçon funky qu’il avait réussi à mettre en place sur « Daffodils », qui appartenait déjà à cette ère grand public de Tame Impala, n’est sur le principe quasi-jamais reproduit. Le jeu de mots est facile, mais c’est à regrets que j’y vois le reflet de la réalité : malgré son nom, Currents ne nous emporte pas. On le regarde tourner en rond, s’épuiser dans des ballades au kilomètre (« Yes I’m Changing », « Past Life », « Love/Paranoia ») aussi insignifiantes que gonflées à outrance.

Pourtant, l’album contient une perle étincelante : la magnifique « The Moment », qui est ce que j’aurais rêvé que cet album soit, fluide, ample, dont le groove à la fois doux et insidieux est cheesy juste ce qu’il faut. La conclusive « New Person, Same Old Mistakes » aurait pu être le deuxième joyau de Currents, mais son pont vocal plus que douteux (une envolée de falsetto maladroite et quelque peu gênante) l’empêche d’accéder à ce rayonnant statut. Il faut aussi ajouter « Let it Happen », dont la structure à tiroirs continue d’impressionner malgré le trompe-l’œil qu’elle a constitué pour l’album.

Pour le reste, Parker utilise trop sa voix, dont le timbre fluet n’est plus compensé par le fuzz des guitares et la force de la rythmique. Et, sucre sur sucre, les seuils d’intolérance diabétique sont dépassés aussi sûrement que devant un épisode de Grey’s Anatomy. On sature. Une ou deux collaborations vocales, ou quelques respirations instrumentales, auraient été les bienvenues, pour éviter qu’on ne se lasse, sinon qu’on s’irrite de cet album, qui finit par confondre douceur miellée et viscosité sirupeuse.

Car le paradoxe de cet album est ici. Pris séparément, les morceaux, même les plus mauvais, ne sont pas horribles. Certains d’entre eux sont honorables, même s’ils ne valent pas tripette face à ceux des précédents albums (oui, « Disciples », c’est pour toi que je parle). C’est l’ensemble, l’album même, qui s’avère indigeste d’ennui, mollasson, invertébré. Passé un temps d’exposition plus ou moins long – disons, une vingtaine de minutes – on a envie de secouer Parker, qu’il cesse de chantonner haut perché de temps à autre, qu’il « muscle son jeu ». Ce sera peine perdue. Comparé au Man It Feels Like Space Again que ses camarades de Pond ont sorti il y a quelques mois, ce Tame Impala-ci fait pitié : pas assez bondissant, déluré, énergique, accrocheur, malin, instinctif.

Concluons : Currents n’est pas honteux, en soi. Mais, s’avérant trop moyen, difficile de nier que cet album m’a déçu. Vraiment.

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TAME IMPALA | Currents | Interscope | 2015

Et s’il n’en restait que trois : « The Moment » (wow !), « Let it happen », « New Person, Same Old Mistakes »

Note : 10/20

ALINE – La Vie Electrique (Pierrick DEVIN et Stéphane « Alf » BRIAT remix) (2015)

L’été est une belle saison. Le farniente, la plage, les barbecues, les filles en maillot. Certes. Mais sachant qu’un album d’Aline attend le crépuscule de ces jours radieux pour débouler sur nos platines, on aurait presque hâte qu’il s’achève au plus vite. Presque, mais pas tout à fait. Parce qu’il fait chaud, parce qu’il fait beau, et aussi parce qu’on va pouvoir tout de même, histoire de se mettre en appétit, l’agrémenter de petites mignardises directement issues des ateliers des princes de l’indie hexagonal.

Ainsi ce remix bienvenu de « La Vie Electrique », le premier single de l’album homonyme. A ce qui était déjà une pièce de choix, propre à faire frétiller les baigneurs sous les endomorphines, Pierrick Devin et Stéphane Briat (auteurs d’un autre remix d’Aline, sur le précédent album) sont venus y ajouter une patte habile, celle d’un dancefloor diurne pour onduler du bassin au bord des bassins. Avec ces accords de piano qui sonnent house comme à la maison, ces rebondissements de basse et ces réflexions flûtées, le potentiel funky du morceau s’en trouve boosté.

Bref, c’est frais comme un cocktail près de la piscine, quand le soleil fait sur les vaguelettes de l’eau des éclats stroboscopiques dont on se protège avec des lorgnons teintés, un peu pour le style, un peu pour la frime. Ca a l’osmose sensuelle et vivifiante de ces moments ensoleillés dont on n’aimerait que jamais ils ne s’évanouissent ; la transe des transats. On boit et puis on danse, mais sans mélancolie cette fois ; la vie électrique vient nous piquer les anthères, entre les grillades et les mini-parasols.

Tout ceci fait que dans un monde rêvé, ces cinq minutes-là seraient, tout belles tout neuves, le tube de l’été. En attendant la suite, bien sûr.

METZ – Acetate (2015)

Depuis que le rock est rock, sa mort est proclamée aussi souvent que revient le solstice. Et sa résurrection est avancée aussi régulièrement. Une chose peut être affirmée en tout cas : en tant que ferment de révolte globale et générationnelle, le rock n’a plus la même place prépondérante. Le dernier à avoir assumé, pour le meilleur et le pire, ce statut icarien, c’est Kurt Cobain avec Nirvana. Depuis, quelques-uns ont tenté de reprendre le flambeau : Thom Yorke, Julian Casablancas. Sans atteindre l’envergure du chevelu grunge (à la limite, tant mieux pour eux …). Tout cela s’est dissipé : au-delà de la musique, c’est la signification même du rock qui a changé. Ce n’est pas Ty Segall (qui a encore créé un nouveau groupe, Broken Bat) qui dira le contraire.

Ainsi, malgré tous leurs beaux efforts, Metz, comme ses condisciples, ne sera jamais en rotation lourde sur MTV, ne vendra jamais des millions d’albums, ne sera jamais l’idole d’une génération. Tant pis. On se consolera avec le défouloir souterrain. Et les pancakes. C’est bon, les pancakes. En revanche, il ne faudra pas compter sur Metz pour apporter le sirop, même d’érable.

Car le trio venu de l’Ontario ne fait pas dans la dentelle. S’ils doivent sans doute en avoir marre qu’on leur avance le nom de Nirvana en modèle, la référence est pourtant incontournable, de la formation power trio à l’écorchure des distorsions, du label d’appartenance au boucan généré. Metz, ce serait Nirvana de la période primitive, de l’album Bleach, des chansons enragées, hardcore, sans souci de la séduction pop (« Negative Creep »). Mais le noise-rock sauvage de ces mecs pleins de niaque chasse aussi sur les terres de Jesus Lizard, de Fuzati ou de Jay Reatard, des influences dont ils extraient le suc pour le balancer sous sa forme la plus intense, avec hargne et sans nostalgie aucune, à la gueule du premier venu.

Metz ne conquiert pas l’auditeur par le cœur et les mélodies, mais opère un furieux passage en force, à coups de boutoir sonique qui font vrombir l’électricité, esquintent les cordes vocales et réduisent les frettes à du petit bois tout juste bon pour allumer un barbecue. Ils font parler la poudre, sans pose ni pause, avec une production crade et encore pas mal de scories, mais une énergie dingue qui transcende le tout.

Ouverture de leur deuxième album (intitulé, en toute simplicité, II), « Acetate » est un assaut implacable passé à la meuleuse hardcore, plus affûté qu’un coureur du Tour de France ; un appel, aussi carré que vibrant, à pogoter joyeusement. Et comme vous vous êtes sans doute déjà lancé à fond comme vos murs qui tremblaient sous le déluge de décibels, il me faut conclure ce billet : ces morceaux mériteraient certainement d’être hissés au niveau de bande-son idéale pour ce qu’il se passe en ce moment en Grèce, en Espagne, les luttes à venir. Peut-être bien que le rock peut encore faire parler la poudre, finalement.

Nicolas GODIN – Orca (2015)

Parmi l’abondante fournée de morceaux qui nous sont servis jour après jour, en nouveautés bien marketées, en rééditions bienvenues, en curiosités éparses, cet « Orca » l’un des plus intéressants que j’ai entendu ces derniers temps. Et ce, pour plusieurs raisons, qui ne tiennent pas nécessairement de l’adoration ; déjà parce qu’il m’a fallu un moment avant de me déterminer sur le fait de savoir si j’aimais ce morceau ou si je le boudais. Et cette tension – qui a finalement tendu vers le favorable – est en soi intéressante. Mais surtout, au-delà des tergiversations de verdict qu’il a pu entraîner chez moi, le plus passionnant est qu’il tente d’esquisser de nouvelles pistes, de tenter quelque chose, de déconstruire, de reconstruire. C’est un morceau fascinant à disséquer, à détailler, dans ses intentions, ses inflexions, ses déceptions aussi.

Perdu entre Bach, « Aerodynamic » de Daft Punk et l’hymne d’une nation extraterrestre tentant d’établir un signal vers la Terre, ces deux minutes (à peine) sont étranges, biscornues, magnétiques. L’œil dans le rétro avec ces claviers Moog mais futuriste en diable dans son agencement, « Orca », c’est un spationaute jouant de l’orgue et du clavecin, ou un musicien en costume brodé à jabots, perruqué, dans un studio empli de commutateurs lumineux. On songe aussi aux relectures synthétiques de Bach, Beethoven ou Purcell par Wendy Carlos, ainsi qu’à l’uneasy listening rétrofuturiste de 10 000 Hz Legend.

On devrait envoyer ce morceau dans l’espace si l’envie venait de ré-envoyer un Voyager Golden Record d’ici quelques années. « Orca » n’y dépareillera pas. En tout cas, voilà qui donne un chouette avant-goût au premier album solo de Nicolas Godin, Contrepoint, basé sur des variations autour de morceaux de Jean-Sébastien Bach. Une proposition audacieuse, que cette aguiche donne envie d’attendre avec impatience.

Aline : l’interview

Crédits image : Martin Etienne (happiness-in-uppsala.fr)

IL EST DES ALBUMS, DES GROUPES CHARNIÈRES DANS UNE EXISTENCE. REGARDE LE CIEL A IMPRÉGNÉ L’ADOLESCENT QUE J’ÉTAIS (QUE JE SUIS). ILS SONT MES SMITHS.

MALINE, CALINE, LA PATINE D’ALINE A CLARIFIÉ LA LIGNE D’HORIZON DE LA POP D’ICI, GAMINE RESSUSCITÉE PROUVANT QUE FRANÇAIS, LÉGÈRETÉ ET MUSICALITÉ NE RIMAIENT PAS EN VAIN.

AVANT UN DEUXIÈME ALBUM PRÉVU POUR FIN AOÛT, ENTRETIEN AVEC ROMAIN GUERRET, CHANTEUR DU GROUPE ALINE.

Du Bruit Qui Pense : La France est-elle un pays pop ? La pop en France n’est-elle pas, au contraire d’en Grande-Bretagne, davantage l’affaire de personnes, d’exceptions que d’une culture, d’une tradition ? 

Romain Guerret : En France, nous avons de très grands écrivains, de grands musiciens, de grands couturiers, de grands philosophes, de grands peintres, de grands cuisiniers, de grands cinéastes. La question de la culture, en France, c’est du sérieux. Une vision de la culture assez élitiste du coup. La barre est haute. On parle d’arts majeurs et d’arts mineurs, on segmente beaucoup, on met les choses dans des cases selon une échelle de valeurs qui nous est propre. Alors, bien sûr, la culture populaire existe, mais elle est assez mal considérée, moquée, traitée avec condescendance. A côté de Baudelaire ou Proust, on a vite fait de passer pour un débile léger si on donne dans la variété, la pop ou le rock. Erik Satie qui est pour moi un immense génie passait déjà pour un charlot aux yeux de ses contemporains parce qu’il lui arrivait de donner parfois dans la musique dite populaire, avec des emprunts à l’esthétique des opéras bouffes et des revues légères. En France, c’est, en gros, culture populaire égale vulgarité. J’ai l’impression qu’en Angleterre, c’est différent. Le fossé entre arts majeurs et arts mineurs est moins profond, on peut aimer Purcell et les Beatles, Hitchcock et Benny Hill, être très élégant et finir ivre mort sur la chaussée un samedi en sortant du pub.

Je pense qu’à la base, la tradition de musique populaire est plus importante chez les Anglo-Saxons. Ils ont une tradition de musique de rue, de la musique pour tout le monde, facile à jouer, avec des instruments sommaires, bricolés. Une musique qui a pour fonction d’accompagner l’existence, de raconter le quotidien avec ses hauts et ses bas. Ça rythme les vies. Le folk, le skiffle, la musique celtique sont des musiques faites pour ça : tout le monde peut s’en emparer pour raconter son histoire, son vécu. Il y a un rapport désacralisé avec la musique. En France, c’est moins le cas. Ça passe plus par les livres ou la poésie.

Alain Bashung disait : « Une chanson, on y vient pour la musique, on y reste pour le texte ». N’est-ce pas de là que viendraient les difficultés de la pop francophone, cette seconde barrière qui est la focalisation sur ce qui raconté et comment cela est raconté ?

Je n’ai jamais été très sensible à Bashung mais je trouve cette phrase assez juste. Musique et texte sont indissociables, il faut les deux pour avoir une chanson réussie. Mais texte réussi ne veux pas dire forcément grand texte littéraire, formellement et académiquement parfait. Pour moi un texte réussi c’est le texte qui parait simple, qui fait corps avec son écrin musical et qui accessoirement raconte quelque chose de puissant même s’il est minimaliste et un peu pauvre. On ne doit pas sentir le texte, le travail qu’il peut y avoir derrière, cela doit couler de source. Un grand texte laisse de la place à la musique, la musique ne peut pas être qu’une illustration de fond. Ou sinon, autant lire un bouquin. La musique populaire, c’est fait pour être chanté, dansé, vécu de façon sensorielle et pas qu’intellectuelle. C’est fait de légèreté et de profondeur comme l’existence. La musique francophone a tendance à s’axer sur le texte au dépend du rythme, de la pulsation, du côté instinctif et animal, comme si on ne pouvait pas mélanger ces deux mondes, le corps et l’esprit. C’est encore notre tradition littéraire qui prime sur tout. Au final, pour moi, la musique pop est une synthèse entre les anciennes formes de musiques populaires archaïques, folkloriques, basées sur le récit et la répétition de motifs, la complexité mélodique de la musique classique occidentale et la pulsation de la musique noire.

Le défi est-il de faire en sorte que le français demeure une langue sensorielle, pouvant être ressentie et rester hors de l’exégèse intellectuelle, qui ne dénote pas, même à la dixième écoute ?

La langue française est merveilleuse, c’est un très bel outil. Sa richesse permet de faire passer n’importe quel sentiment. Elle est moins directe que l’anglais, moins universelle parce que moins usitée mais ce n’est pas du tout un problème pour moi. Cette histoire comme quoi la langue française ne serait pas faite pour chanter le rock ou la pop est un faux problème. On peut tout chanter en français. C’est une question d’habitude d’écoute. Prends « Salut les amoureux » de Joe Dassin, j’ai écouté ce morceau des centaines, des milliers de fois, ça marche encore et pourtant ce n’est pas de la grande littérature, mais c’est hyper bien foutu : texte, mélodie et interprétation, tout est parfait dans ce cadre très particulier et contraignant qu’est la musique populaire.

Y a-t-il une méthode particulière pour sonner le français comme une langue pop ? La réputation qu’on a parfois accolée à la langue française – d’être empesée, assimilable à la variété ou encore soumise au double héritage de la littérature du XIXe siècle et de la chanson à texte Brel-Brassens-Ferré – est-elle méritée ?

Il n’y a pas de méthode particulière. C’est une question de feeling et de choix de mots. Il faut juste savoir ce que l’on veut raconter et comment on veut le raconter. Comme j’écris en français, je ne me pose plus ce genre de question car j’en ai pris l’habitude. Je sais où je veux aller. Je veux avant tout que ce soit musical, que ça sonne et qu’il y ait de l’émotion. J’ai l’impression d’y arriver parfois. C’est peut-être plus difficile pour d’autres, ou plus facile, je ne sais pas. Moi j’ai du mal avec les textes trop littéraires ou, pire, les textes qui se veulent littéraires, le plus gros écueil possible quand on chante en français. A mon sens, ça n’a pas trop de place dans la pop. L’écriture pop c’est un exercice en soi, un genre soumis à des règles précises, des règles très astreignantes. Paradoxalement je me bats pour que mes textes ne soient pas trop littéraires justement. Quand on est Français et qu’on a lu quelques bouquins, on peut très vite être enclin à partir sur du texte très construit, à utiliser tous les outils que cette langue complexe met à notre disposition. Je m’interdis certains trucs que d’autres pourraient considérer comme très littéraires, très bien écrits mais que moi je considère comme faciles. Je n’ai pas peur des clichés. J’aime rester un peu en surface, ne pas trop développer. Je recherche la simplicité et l’efficacité, j’essaye de travailler l’épure, dire beaucoup en très peu de mots, des mots simples mais triés sur le volet. Si un mot est utile à la narration ou si un mot me plait mais qu’il ne rentre pas dans le cadre de la musique, je ne l’utiliserai pas. Les mots sont des esclaves, des esclaves exigeants, mais des esclaves quand même.

On peut se moquer de la variété mais quand on voit le niveau de certains trucs des années 60 et 70, de Joe Dassin à Michel Delpech en passant par Reggiani, ça calme. Ils racontent en trois minutes ce qu’un scribouillard laborieux écrirait en des centaines de pages, les sentiments et l’émotion en moins qui plus est !

aline

Écrire, agencer vos textes, est-ce quelque chose d’amusant ou d’exigeant ?

Ça dépend, parfois les mots viennent assez rapidement, et parfois c’est plus dur, il faut lutter. C’est amusant quand tout coule de source. Quand on n’a pas vraiment d’efforts à faire, généralement c’est bon signe. Quand il faut batailler, c’est qu’il y a un truc qui cloche. L’idée n’est pas bonne ou trop vague ou la musique nous emmène sur une fausse piste. Il faut alors revoir sa copie, ça m’arrive souvent.

Dans une chanson pop, les mots sont-ils tributaires de la musique ? Est-ce la couleur musicale qui fait qu’on va choisir tel mot plutôt qu’un autre, tel registre de langage, telle manière de construire ses paroles ?

Je commence toujours par la musique. C’est la musique qui commande, c’est elle le maitre des mots. Le tempo, l’atmosphère qui se dégage d’une instru, sa tonalité, sa couleur, la grille d’accords utilisée vont donner le mood général. Ensuite vient la ligne de chant. Je n’ai jamais trop de mal à trouver les lignes de chant, c’est quelque chose qui me vient assez naturellement. Généralement, c’est en yaourt. Et puis arrive le moment où il faut transformer ce yaourt en texte et c’est là que ça se corse. La métrique est hyper importante, il faut viser juste, trouver les mots adéquats, qui sonnent, qui rentrent dans les cases mais il faut que ces mots mis bout à bout raconte quelque chose ! J’y tiens, il faut toujours raconter quelque chose dans une chanson pop. Partir d’un texte puis composer la musique autour serait parfois plus simple. Mais le résultat ne serait peut-être pas la pop que j’affectionne. Cela deviendrait trop « littéraire » car j’aurais tout basé sur des mots.

La pop-song parfaite existe-t-elle ? Et ce peut-elle qu’elle soit chantée en français ?

Oui la pop-song parfaite existe. J’en ai plein mes placards, mon iTunes, mes iPods. La pop-song parfaite peut être chantée dans toutes les langues. Mais ce qui est bien c’est qu’on peut toujours essayer d’en composer, c’est sans fin ce truc-là. C’est même motivant. Je me nourris de parfaites pop-songs depuis que je suis gamin. J’aurais tué père et mère pour en écrire certaines et ça me pousse à continuer. Quand tu travailles depuis des heures dans ton studio et qu’à un moment donné tu sens venir quelque chose, quelque chose de très bon, ce moment-là est magique, tu rentres dans une sorte de transe, plus rien n’existe. J’ai une passion pour les tubes. J’écoutais beaucoup la radio quand j’étais gamin : toute la nuit, je laissais le poste allumé. Ça me rassurait car pendant très longtemps j’ai eu peur du noir. Les tubes des années 80 ont donc littéralement bercé mon enfance et je me suis naturellement imprégné de ce format.

Vous sentez-vous les porte-étendards français d’une certaine conception indie de la pop ?

Non pas vraiment. On fait notre truc, ça plait ou pas. Et puis on ne se dit pas qu’on fait de l’indie-pop, même si on est attachés à ce genre et à cet état d’esprit. C’est trop réducteur et il y a trop d’intégristes dans ce milieu. On aime aussi plein de choses assez différentes. Heureusement, ce qui nous fait hyper plaisir c’est qu’on a une bonne fan-base, des gens assez ouverts, des popeux pur jus mais pas pénibles, et d’autres moins pointus musicalement mais se retrouvent dans ce que l’on propose. On n’est pas contre le fait de plaire au plus grand nombre, bien au contraire : écouter sa chanson qui passe à la radio, c’est une super sensation. Mais on ne fera pas tout pour ça, on garde notre cap.

Que pensez-vous de l’étiquette « nouvelle scène pop française » sous laquelle on vous a rangé – avec Lescop, Pendentif, Granville, Marc Desse, Bengale, La Femme, et caetera – au moment de la sortie de votre premier album ?

J’en pense pas grand-chose, à part qu’il fallait bien qu’il se passe à nouveau quelque chose d’intéressant dans la pop en France. On est tous arrivés à peu près au même moment, sans se connaitre, éparpillés aux quatre coins du pays. Il y ’avait quelque chose dans l’air, c’est sûr. Un mouvement spontané. On a tous passé deux ou trois belles années, on était contents de faire partir de ce mouvement, ça a créé une bonne dynamique, un peu de compétition aussi, une émulation collective. Ça a profité à tout le monde. En 2015, chanter en français sur des mélodies pop n’a plus rien d’exceptionnel. Tout le monde s’y est mis. Maintenant, je pense qu’il faut passer à autre chose, arrêter avec cette étiquette. Personne n’a envie de se voir affublé de « nouvelle scène française » toute sa vie.

Dans le contexte socioéconomique actuel, peut-on en partie lire le retour de la pop hexagonale à la langue française comme une volonté de relocalisation ?

Oui je pense que quelque chose s’est décoincé. Le tabou que constitué le fait de chanter en français est complètement mort aujourd’hui et c’est tant mieux. Les gens d’ici ont pris conscience qu’ils avaient tout à gagner de chanter dans leur propre langue, que ce n’était plus ringard et que c’était possible. Du coup, chanter dans sa langue change la teneur des propos. On chante autre chose, ce qu’on est, ce qu’on vit, ce qu’on ressent, avec nos propres mots, nos propres références. On s’est approprié cet idiome, on est plus obligé de singer nos idoles, on peut y injecter notre folklore, notre culture. Enfin bon je dis ça, mais chanter en français en France a toujours été la norme, il y a juste eu dix années ou les groupes se sont mis à baragouiner en anglais par fainéantise, pour s’inventer une vie, par ambition aussi, essayer de marcher à l’international. Bref, pour des mauvaises raisons. D’Erik Satie à Daft Punk, il y a toujours eu une spécificité française dans la musique, une certaine vision, un savoir-faire différent des Anglo-Saxons. On est très forts en musique de danse, en disco, en musique électronique, mais moins dans la pop ou le rock, qui ont toujours été le pré carré des Anglo-Saxons.

Il vous est arrivé d’enregistrer avec Dondolo des chansons en anglais (« Fluffy Angel », « Fauvisme », « A Question of Will », …). Pourtant, avec Aline, vous tenez à écrire et à chanter exclusivement en français. Pourquoi ? Qu’est-ce que le français apporte que l’anglais ne permet pas ?

Avec Dondolo j’ai chanté en anglais mais aussi en français et même en ukrainien ! C’était soit par facilité, soit parce que je n’avais pas confiance en moi, soit pour essayer des trucs. Les chansons en anglais que j’ai pu écrire et chanter, ce n’est vraiment pas ce que j’ai fait de mieux. Mais j’étais jeune, je me cherchais. Une chanson en anglais comme « Fluffy Angel », que j’adore, est typiquement une chanson que je n’aurais pas pu écrire et chanter en français. Si on la traduit telle quelle, ce n’est carrément pas possible. « Ange poilu, mon petit ange poilu … ». En anglais, on est plus libre, ça sonne tout de suite et les gens ne comprennent pas tout. Et c’est une langue synthétique, on peut exprimer des choses assez complexes avec très peu de mots, c’est direct. Si je l’avais faite en français, je me serais vraiment pris la tête pour exprimer cette idée toute simple : mon petit chien que j’aimais, si mignon, si gentil, est mort et je ne l’oublierai jamais. Une ode à mon chien disparu en forme de mantra. En français ça donne « Oural, Ouralou » de Jean Ferrat, enfin, un truc comme ça. Cela dit, c’est une très belle chanson « Oural, Ouralou ».

Vous avez également composé pour Alex Rossi sur une chanson en italien, « L’Ultima Canzone ». Du coup, peut-on dire qu’il existe un langage commun à la pop, à l’indie-pop, qui transcende les langues – en somme, comme une internationale indie-pop générant des codes musicaux partagés ?

Une bonne chanson reste une bonne chanson qu’elle soit chantée en anglais, en japonais, en berbère ou en italien. En ce qui me concerne j’adore l’Italie, la pop italienne, l’italo disco, par ce que ça raconte quelque chose d’un peuple et d’un pays et puis que ça me rappelle mes ans, ma vision fantasmée de la dolce vita et de ce pays. Même quand ça chante en anglais, on y croit pas une seconde, on sait que c’est italien, ça transpire ! Ils ont un truc bien à eux. Le but, c’est que l’émotion passe. La langue n’est pas une barrière. Quand une chanson est réussie on la comprend naturellement, on capte ce qu’elle raconte de manière instinctive même si des détails nous échappent. C’est bien de ne pas tout comprendre de toute façon, ça laisse un peu de liberté d’interprétation. On se fait notre propre film. C’est souvent mieux comme ça d’ailleurs. Avec Alex, qui est un ami, on a la même culture musicale et le même amour pour les chansons bien troussées. D’ailleurs, on est en train de bosser sur la suite de « L’Ultima Canzone », toujours en rital.

Avant Aline, vous vous appeliez – magie de la captcha – Young Michelin. Pourquoi avoir choisi ce nom en partie anglophone aux débuts de ce groupe ?

Je trouvais la méthode marrante, le côté aléatoire du truc, et je me suis arrêté sur le captcha ‘‘Young Michelin’’ car ça sonnait bien, doux, poétique, suranné, mélange de français et d’anglais. Français pour mes origines et ma culture, anglais pour mes références musicales du moment. Ça collait bien.

Après avoir réalisé le premier album avec Jean-Louis Piérot (Les Valentins), vous avez travaillé pour le second avec Stephen Street : faut-il lire ce changement de collaborateur comme une montée en gamme d’Aline ?

Non, ce n’est pas une montée en gamme. On a été très heureux de bosser avec Jean-Louis et on est très contents du premier album. Quand il a fallu chercher un réalisateur pour le deuxième album, on a fait une liste et puis en dernier pour rigoler on a mis Stephen Street car on ne pensait vraiment pas que cela serait possible. Et puis au final ça c’est fait, et assez facilement en plus. Faire de la musique en 2015, ce n’est pas tous les jours marrant et pour nous ça doit rester un rêve de gosse, pas un travail ni un truc trop sérieux. Bosser avec un gars comme Stephen Street, c’était continuer ce rêve de gosse. C’est quand même un gars qui a fait pas mal de nos albums de chevet, qui a côtoyé des groupes et des personnalités incroyables. Il fait partie de la grande histoire de la pop, de la pop qui nous a formé, alors peu importe le résultat, que cet album marche ou pas, on pourra se dire qu’on aura fait ça, le seul groupe français à avoir bossé avec Stephen Street jusqu’à maintenant c’est nous, c’est Aline. Même si le grand public s’en tape, nous on le sait et il n’y a que ça qui compte.

Les compilations La Souterraine, le French Pop Festival, Entreprise, la « nouvelle scène pop française » : y a-t-il aujourd’hui un frémissement de la pop francophone comme il y a pu en avoir vers 1987-1993 avec Gamine, Oui Oui, Dominique A, Katerine, Les Objets, les débuts de Noir Désir, Les Désaxés, et Les Inrockuptibles version mensuelle comme relais médiatique ?

Je ne sais pas … Ce doit être cyclique, tout est cyclique. Les périodes de paix succèdent aux périodes de guerre, les périodes de crises aux périodes fastes. Peut-être que dans deux ans tout le monde écoutera du hard rock ou du gabber. Ou du gabber chanté en français, qui sait ?

Le fonctionnement de l’écosystème pop en France vous convient-il ? Où y voyez-vous des choses à corriger (et si oui, quoi) ?

Très franchement, on ne se pose pas ce genre de questions. On est complètement immergés dans notre musique. On la crée, on la joue, c’est notre truc. Après, tout système est perfectible. Et peu importe le système dans lequel on évolue, ça ne change pas grand-chose pour nous au final : on fait ce qu’on aime contre vents et marées. S’impliquer dans ce genre de considérations briserait pas mal de magie. Cela dit, on n’est ni dupe ni aveugle. Si on peut éviter de se faire empapaouter, on n’hésite pas cinq minutes.

Que pensez-vous des quotas de diffusion de chanson francophone imposés aux radios FM par le CSA ? 

Je trouve bizarre qu’on soit obligé d’imposer des quotas aux radios FM. Les seuls quotas qui devraient être imposés, ce sont des quotas de diffusion de musique de qualité. Ces histoires de quotas, je ne suis pas sûr que ça profite forcément à des groupes comme Aline, de toute façon. Ça profite surtout aux gros vendeurs, aux grosses vedettes. La radio c’est le nerf de la guerre et, pour le vivre de l’intérieur, je commence à avoir une idée bien précise de comment tout cela fonctionne. Il y avait une radio, Le Mouv’, qui passait beaucoup d’artistes issus de cette nouvelle vague. C’était une bonne chose d’offrir un peu de visibilité à tout ce petit monde. Maintenant, c’est fini …

Si vous aviez un peu d’argent et une baguette magique, à qui donneriez-vous un coup de pouce, qui réhabiliteriez-vous ?

Sans aucun doute, Brigitte Bardot en tant que chanteuse. Il n’y rien à jeter dans sa discographie et j’ai l’impression qu’elle est très sous-estimée. Un peu comme la Cicciolina, qui a aussi fait de très bons morceaux. Et puis il y a Yves Simon, qui n’a pas encore été remis à la mode par les branchés mais qui mérite vraiment d’être redécouvert.

Idéalement, si je vous interviewais de nouveau en 2025, que voudriez-vous qu’Aline soit devenu ?

Idéalement, dans dix ans ? Qu’on soit tous des gens riches et en bonne santé, vivant avec femmes, enfants et copains dans un immense château plein de vin et d’instruments de musique. Voilà ce que je nous souhaite !

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La Vie Électrique, sortie le 28 août 2015 (PIAS)
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Interview également publiée dans le fanzine Du Bruit Qui Pense #2 (mai 2015)

TAME IMPALA – Let It Happen (2015)

« L’impala est une antilope, athlétique et très gracieuse, réputé pour sa vitesse et son agilité à bondir. » Ce n’est pas moi qui l’affirme, c’est Wikipédia. A chaque nouvelle portée de ce drôle d’animal psyché coincé entre projet solo et vie de groupe, j’en frétille d’avance, avec un niveau d’excitation comparable à celui d’un pseudo-geek devant les prétentieux keynotes des roitelets du verger de la Silly Clone Valley.

Déjà, sans même citer le pourtant excellent Innerspeaker, Lonerism est un de mes albums favoris de ces dernières années. Je suis même certain qu’il sera encore là lorsqu’il faudra, d’ici une poignée d’ans, cristalliser en un classement injuste mais nécessaire les meilleurs bas-morceaux qui furent mis sur les étals du troisième millénaire avant que je ne devienne ce prototype du quinqua, aigri, ventripotent, nostalgique et rongé par les métastases – ou avant que je ne sois mort, tout dépendra du scénario. Et pour en revenir à Kevin Parker et Tame Impala, leurs derniers bondissements depuis Lonerism – la reprise du « Stranger in Moscow » de MJ, le « Daffodils » avec Mark Ronson, ou encore les péripéties de Pond – m’ont toujours régalé, grandes ou petites fussent mes attentes.

Et puis, notons-le pour l’anecdote, ils ont, cocorico-l’ami-Ricoré, un petit bout de France en eux. Non à cause de leur nom – quoique la notion d’animal apprivoisé peut évoquer le Petit Prince de Saint-Ex – mais parce que leur batteur (Julien Barbagallo) vient de Toulouse, et aussi parce que leur leader Kevin Parker est un francophile revendiqué, qui a produit des artistes près-de-chez-vous comme Moodoïd ou Melody’s Echo Chamber (aka Melody Prochet, alors petite amie du Kev’s).

Mais assez de palabres autocentrées ou cocardières, et venons-en à ce morceau[1]. Qui surprend quelque peu, car Tame Impala y infléchit sa recette. Certes la batterie est toujours aussi solide, certes les guitares bavent toujours autant de flanger lorsqu’elles se retroussent les manches, mais les Australiens ont lissés leur son et rogné les angles de leur rythmique carrée. Tournant le dos aux mânes d’un Lennon tombé dans la réservé de reverb et d’acides, ils sont allé frotter leur musique au soleil d’Odessa, s’inspirant du Caribou qui y avait en 2010 élu domicile.

Ajoutant des brassées de bleep-bleep de bon aloi, des claquements de doigts de ci de là, un beat plus rond lorgnant sur les machines, et des cordes pour magnifier le pont à la moitié du morceau, Tame Impala part vers une électro-pop où, l’espace de quatre cent soixante-et-onze secondes, tout s’étale, s’étire, groove sous psychotropes barbouillé de couleurs et de chatoiements, où les voix réverbérées se superposent aux fluo qui dégorgent.

Cela étant, certains pourraient reprocher à ce morceau de manquer de suc, de saleté, d’être trop écrémé, délayé, adouci. On n’intimera pas à ceux qui pensent cela de se bâillonner avec du gros scotch ; après tout il y a bien des gens qui décrètent que Pink Floyd est inaudible dès après 1967. Mais on leur recommande seulement de patienter et de juger sur pièce ce que donnera la figure complète. Let it happen, vieux.

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[1]Un morceau auquel vous pouvez accéder sans même mettre une pièce dans la machine. Si c’est pas beau, ça !