WOLS – Bathyscaphe Finds a Music Box (2011)

La Russie. On n’en a pas beaucoup parlé en ces lieux. En même temps, hormis les petits corbeaux de Motorama (et, pour les plus nostalgiques, la musique de Tetris), les occasions de le faire semblent moins nombreuses que les apparitions du caviar de béluga aux repas d’un chômeur en fin de droits. Parce que, sérieusement, qui ? t.A.T.u ? Little Big ? Les Chœurs des Cosaques ? Ha, ha, ha, encore ha. Et pour toi au fond qui me tend un petit papier où il est inscrit « Et les Pussy Riot, alors ? », je te demanderai si tu as eu ne serait-ce que la curiosité d’écouter leurs chansons avant d’émettre cette objection. Oui ? Ah, ben c’est cool, tant mieux pour toi. Il n’empêche que dire que la pop-music n’était pas née sous une bonne étoile rouge me semblait une assertion pas trop fausse.

Jusqu’à ce que je tombe, en traînant du côté des recommandations de feue l’envoûtante émission « Glitch sur Le Mouv’ », sur une compilation intitulée Fly Russia. Un album téléchargeable gratuitement (je mettrai le lien à la fin de ce billet), ce qui me permettra d’y aller de ma bouteille de vodka à la prochaine soirée ; il n’y a pas de petit profit. Ces fichiers auraient pu pourrir indéfiniment dans mon disque dur, délaissés avant même une écoute pour d’autres tentations moins aventureuses, d’autres préoccupations moins dérisoires. Mais, heureusement, ce ne fut pas le cas. Car l’écoute a, entre autres, décelé ceci. Wols. « Bathyscaphe Finds a Music Box ». Une trouvaille.

Passée la petite seconde d’hébétude ravie, il a fallu faire quelques recherches rapides pour avoir les informations liminaires sur ce groupe inconnu. Alors, Wols est un duo de Krasnodar composé d’Alexander Tochilkin et Evgeny Shchukin (j’ai dû regarder à deux fois pour les écrire correctement), qui a sorti un unique album, chez Kompakt, en 2011. Et ? Bah pas grand-chose de plus. De fait, il ne reste plus qu’à laisser son imagination digresser sur ce nom, Wols. A l’endroit, ça a la laideur courte et pâteuse d’un aboiement, mais, à l’envers, ces quatre lettres dévoilent une rondeur lente et suave en devenant « slow ». Et « Bathyscaphe Finds a Music Box » confirme cet augure inversé.

Sans nul doute, Alexander et Evgeny (on va les appeler par leurs prénoms, ça sera plus simple) ont bien étudié leurs albums de Portishead qui tournaient sous le saphir (« Numbed in Moscow« , peut-être ?), ont capté le dosage si spécifique de ce trip-hop bleu sombre. Cette mission accomplie, ils sont allés noyer la voix de Beth Gibbons dans les eaux de la Mer Noire, ou, mieux, celles, plus froides, de la Baltique, jusqu’à ce qu’elle disparaisse tout à fait. Qu’il ne reste que l’épure de ces climats troubles d’abysses, ces battements, ces nappes, ces carillons infimes et ces cliquetis étouffés par l’obscurité, enveloppés d’ondes noires et indigo, des ondes sereines, trop sereines, prêtes à étouffer des secrets jusqu’à la nuit des temps.

Enfin, ultime étape, les voici qui enclosent cette magie dans un coffret, qui viennent le déposer au fond de l’eau, entre les rochers, les coquillages et des miettes de déchets rejetés par l’œkoumène. Il n’y a plus qu’à attendre qu’un explorateur en scaphandre vienne trouver cette mystérieuse boîte à musique ainsi dissimulée. Qu’il résiste à l’enivrante torpeur des profondeurs, au chant muet des sirènes, aux suggestions de sensualité aquatique. Qu’il la rapporte et l’ouvre sur la berge, au cœur d’une nuit sans lune au silence infini, que seul le ressac vient faire frissonner. Voilà une manière bien plus poétique, mais aussi bien plus malaisée, d’acquérir de la musique que d’aller en jogging à la Fnac d’à côté pour acheter une rondelle métallisée dans un boîtier carré en plastique.

Peut-être est-ce pour cela que Wols demeure encore aujourd’hui insaisissable. Rien de stars, de tsars, ou d’une « Glory Box ». Mais écouter ces trois minutes d’abstract hip-hop, où les mots n’ont plus leur place, ça vaut bien un peu d’eau salée dans les poumons.

Le lien de la compilation Fly Russia, chez Error Broadcast (EB009) : http://error-broadcast.com/index.php/tapes/show/release/ebc009

Et maintenant, ladies and gentlemen, un peu d’ « Entertainment ! »

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Lors de mon panégyrique sur Pink Flag, j’ai évoqué un album qu’il me semblait judicieux de considérer comme un possible alter ego. C’est un pur produit anglais, comme les chasses à courre ou les scones du tea time, à ceci près que le disque concerné se trouve à leur opposé sur l’échiquier politique. Sur une grille des habitus qu’un étudiant en sociologie aurait décalqué de ses cours d’amphi à propos de Bourdieu, il faudrait chercher ça sur l’autre bout de la diagonale.

Ce disque porte le nom, drôlement ironique, d’Entertainment ! Il faut imaginer ses auteurs le dire en l’assortissant d’un petit rictus dédaigneux. Car ces Leedsiens là ne sont pas exactement le genre de mecs à faire dans le divertissement. Leur créneau se situerait plutôt dans l’agitprop situ-marxiste. Et le tout, poussé au cul par E.M.I/Warner, la plus grosse major de l’époque. Contradiction ? Non, entrisme. Enfin, pour l’instant …

Vous désirez des preuves ? Fort bien, j’en ai en magasin. Déjà, le nom du groupe. Gang of Four, une appellation piochée dans la trouble actualité de la Chine maoïste[1]. Mais bon, cela ne saurait être un gage suffisant, ou alors Indochine et La Rue Kétanou devraient être considérés comme la fine fleur des groupes insoumis (ah ! la bonne blague !). Alors, disons que Gang of Four bénéficie – je vais le mettre en gras et souligné pour bien que ça ressorte – d’une liberté artistique totale. Compositions, paroles, production, pochettes, affiches, publicités, goodies : Gang of Four gérait tout, ne laissant à E.M.I que la responsabilité de la fabrication des disques et leur mise en licence. Complete control, comme dirait l’autre, mais cette fois pour de vrai[2].

gangoffourEncore plus extraordinaire, le groupe était une véritable démocratie. D’ordinaire, les groupes pop et rock qui se disent démocratiques ne le sont qu’en belles phrases, l’attention médiatique se chargeant bien vite de déséquilibrer cette balance soi-disant équanime (les chanteurs aiment la lumière, les gratteux aussi). Ici, non. Questions musicales, artistiques, politiques, sociales : tout est débattu à parts égales. Mieux, tous les membres du groupe et leur entourage reçoivent le même traitement hebdomadaire (30£ de l’époque, soit 150€ de 2015), exceptés les roadies, payés le double.

Quand Lester Bangs, ce critique gonzo à l’honnêteté et la provocation chevillés au corps, écrit en décembre 1977, dans un très long papier publié en trois parties dans le N.M.E « il est facile de chanter la justesse de votre politique, mais comme nous le savons tous, les actes parlent plus fort que les mots, et le Clash sont, de tous ceux que j’ai vus, un des très rares cas de gens qui préfèrent donner l’exemple par leur comportement personnel que d’en parler toute la journée », il aurait tout aussi bien appliquer ces propos à Gang of Four quelques mois plus tard.

Bon, c’est bien beau tout cas, mais la musique alors ? On va y venir, calmez votre impatience. Ou attablez-vous devant ce « Cheeseburger » (qui n’est pas sur Entertainment, mais sur le disque suivant, Solid Gold). Ça devrait suffire à apaiser l’impériosité de vos appétits, le temps que nous fassions la transition avec un peu de contextualisation.

Parlons donc du lieu, du terroir de Gang of Four. Leeds. Dans les années 70, la capitale du Yorkshire est une ville curieuse. D’un côté, il y a une atmosphère sinistre et fuligineuse. Les industries jadis glorieuses sont en crise, suivant la même trajectoire que le club de football. Conséquence, les prolos tendent à basculer vers le National Front – les rangs des skins grossissent dangereusement. Ce versant-là de Leeds sera dépeint plus tard dans les romans de David Peace (1974, 1977, 1980 et 1983), à la lecture desquels on comprend pourquoi The JAMs a chanté « It’s Grim Up North »[3]. De l’autre, d’une manière plus réjouissante, prospère ici une foule d’étudiants en école d’arts, très inspirés par le situationnisme et les théoriciens d’extrême-gauche, dont le quartier général se situait au Fenton, un pub du centre-ville. Du cœur de cette faune émergeront plusieurs groupes post-punk : Gang of Four, les Mekons et Delta 5.

En frayant dans un tel réacteur, dans lesquels les frictions idéologiques et les stimulations rhétoriques sont quasi-constantes, difficile de ne pas s’engager, de jouer la demi-mesure. Delta 5 prendra la voie du féminisme, les Mekons abuseront de l’improvisation et de l’amateurisme, Gang of Four se consacrera au politique. De fait, la pochette d’Entertainment annonce la couleur : rouge, saignante, frontale, incisive. Sur cet aplat rouge, couleur ô combien symbolique gangoffour-bandedessinéemême pour qui ignore jusqu’au mot de sémiologie, et à même de foudroyer l’œil du moindre fouille-vinyles, figurent trois vignettes (ci-contre). Celles-ci rejouent le thème de la poignée de main en forme de baiser de Judas, déjà développé par Pink Floyd sur Wish You Were Here, quatre ans plus tôt. L’indien et le cowboy illustrent la vieille mécanique de l’aliénation industrielle, en trois images, en trois phases : séduction, coopération, absorption. Il est étonnant qu’on ne citât pas plus souvent cette pochette comme l’une des insertions remarquables de la bande dessinée[4] dans le domaine, artiste et publicitaire, des pochettes d’albums.

Derrière cette écarlate vitrine, que trouve-t-on ? La composition du produit pourrait indiquer ceci : du punk-funk saccadé, aussi anguleux qu’un profil d’escalier, avec une basse proéminente, une guitare rythmique tranchante. Le tout sonne dur, austère, méthodique. Loin du mur du son furieux et incendiaire du punk, Gang of Four se distingue par une grande économie de moyens, qui permet à chaque instrument d’aller, de venir, de jouer son rôle dans la construction sonore. Voilà une nouvelle démonstration de leur goût de l’égalité. Gang of Four refuse aussi l’esbroufe, ayant une aversion vis-à-vis des effets de manche trop « gonflés » (la fuzz et la reverb des guitares), ou trop « clinquants » (la charley de la batterie).

Encore plus surprenant, ils mettent au point et appliquent le concept d’anti-soli : au moment des soli, cela consiste à espacer les notes et créer ainsi un solo par le vide. Je ne sais s’il est cuistre ou pertinent de mobiliser ici le concept japonais du ma (que j’ai découvert par hasard via Wikipédia) ; une interrogation d’autant plus grande que Gang of Four l’ignorait cette notion. Mais il m’a semblé intéressant de faire ce parallèle entre leurs anti-soli et le ma. Car, qu’est-ce que le ma ? On pourrait dire qu’il s’agit de l’esthétisation du vide, de ces espaces qui lient les éléments, aérant l’ensemble et empêchant sa saturation. C’est ce petit temps de latence respecté après une réplique audacieuse, ce sont ces suspensions qui font durer le mouvement après sa réalisation, ces imperceptibles transitions. Et il est très possible de lire ces silences laissés délibérément par la guitare d’Andy Gill comme une adaptation non-consciente du ma au dance-punk.

Un des meilleurs exemples figure peut-être sur la chanson « At Home He’s a Tourist ». Ce morceau stigmatise les industries culturelles, qui aliènent l’individu, le dépossèdent de ses désirs et de ses divertissements, au point où ce dernier se sente étranger à lui-même, y compris dans le clos intime de son domicile. On sent l’influence d’un Theodor W. Adorno sur cette thématique. Et ce constat profond s’en trouvait renforcé par ces coups de guitares comptés, sonnant comme autant d’estafilades métalliques assenées au corps de l’auditeur, pris de convulsions dansantes. Les paroles ne (se) fondent pas dans la musique mais viennent s’entrechoquer avec elle. On devine qu’elles deviennent un corpus spécifique à considérer avec une acuité nouvelle, sensation augmentée par la dureté anguleuse, géométrique, des compositions, et par la netteté aride de la production.

Comment situer un tel groupe ? Si l’on veut absolument jouer aux sept familles, il serait possible de deviner trois des cartes voisines. Il y aurait :

  • L’oncle d’Amérique, Talking Heads : pour le punk-funk de visage pâle, dont Gang of Four donne une mouture plus sèche et plus cassante.
  • Le frère d’armes, The Clash : pour le gauchisme politique des paroles et des actes, dans une version moins virilisée.
  • Le pote du BDE, Wire : pour le post-punk cérébral et rigoureux issu d’écoles d’art.

Mélangez ce jeu, et vous obtenez en substance du rock arty, gauchiste et dansant. C’est sûr que maintenant que la musique a l’air aussi bandante, engagée et dionysiaque qu’un bingo chez mamie Josette, cette décoction fait bizarre. Attention, quand je dis gauchiste, il faut que j’apporte une précision. Si, à ce mot, vous apercevez le poncho de Manu Chao, vous pouvez dissiper cette image de votre esprit (ouf !). Outre la musique autrement plus rythmée, sèche et vindicative que celle du baladin à casquette cubaine[5], Gang of Four sait se montrer, dans ses textes, suffisamment distant, suffisamment caustique, suffisamment malin pour ne pas tomber dans un prêchi-prêcha aussi ridicule que contre-productif.

Chose importante, ils ne s’excluent jamais du problème. Le rock a souvent eu tendance à se bâtir comme un « nous » expurgé du mal, venant s’opposer à un « eux » corrompu. Chez Gang of Four, non. La critique qu’ils dessinent ne les exclue pas de la chose pointée. Ils ne sont pas d’irréprochables spécimens de moralité ou des demi-dieux s’exonérant des lois. Gang of Four s’implique, au sens où ils se mettent dans le panier commun, avec un soupçon de lucidité et d’analyse politique en plus. Dans leurs paroles, ils semblent sans cesse sur le point de saisir les superstructures régissant la société, mais cette conscience s’échappe, ses objets se modifient, ses effets s’altèrent, de sorte que le piège semble éternellement devoir être tissé.

Les chansons parlent souvent de l’incapacité à avoir les mains propres, à se défaire des aliénations sociales. « No escape from society », disent-ils (« Natural’s Not In It ») ; et sauf à s’exclure du système, se délier de tout et se vouer à l’ermitage, dans une grotte à faire pousser des navets et des racines pour survivre chichement, il faut bien admettre que cela est vrai. Ce positionnement éthique explique en grande partie l’absence d’atermoiements de la part de Gang of Four au moment de signer sur une major. La pureté liliale des supposée des indés n’avait pas cours dans leur logique. Il était bien plus intéressant, et plus subversif, de sortir du ghetto et de s’adresser aux masses en subvertissant les outils médiateurs.

Si l’on reprend la distinction marxienne des classes, séparant les « classes en soi » et les « classes pour soi », on peut oser cette hypothèse : quand The Clash s’adresse à une classe déjà consciente d’elle-même et de ses adversaires, appelant à la révolte, à la solidarité, à la méfiance vis-à-vis des forces réactionnaires, Gang of Four joue une partition moins évidente, en devant dévoiler les rouages maintenant l’individu dans sa condition (coucou Bertholt Brecht !). L’ennemi n’est pas identifiable, et le combat contre lui et ses multiples avatars est plus complexe parce que moins discernable, davantage enchâssé dans le naturel inconscient du système, l’inaperçu, l’ordre des choses.

Et c’est sans doute pour cela que, différence fondamentale avec le Clash, Gang of Four s’est refusé à être des porte-parole, des leaders. Être des exégètes ironie au bec, oui, mais des guides, non. Cela exigerait de se penser meilleurs, ou de croire en la pertinence d’un combat collectif. Indépendamment de leur succès (bien inférieur à celui, taille stadium, du Clash), Gang of Four ne pouvait prendre cette option. Du reste, quand on signe une chanson nommée « Not Great Men », il est logique et cohérent de ne pas aspirer pas à devenir des chefs de file ou des Shakespeareoes.

A la différence de Sex Pistols, Gang of Four n’esquive pas l’amour, sujet indémodable de la pop. C’en est même l’axe principal de leur premier single, sorti sur l’indé Fast Product[6]. Mais loin de lui donner une valeur d’absolu rédempteur, d’ouverture sur l’infini, de béatitude-avec-des-petits-oiseaux-autour, Gang of Four préfère le traiter comme comme un symptôme du malaise social. De fait, ces chansons sur les tribulations d’Éros sont aussi mordantes, sinon plus, que les autres.

Dernière piste de l’album, « Love Like Anthrax » (réduit à « Anthrax » dans la tracklist du LP) compare l’amour à une maladie infectieuse, un poison, s’appuyant sur une rythmique volontairement primaire et des larsens dosés pour effleurer le désagréable. « Love’ll get you like a case of anthrax / And that something I don’t wanna catch » : ça a le mérite d’être clair. On n’est pas loin du Rimbaud acide des « Mes petites amoureuses », lorsque ce dernier qualifie les femmes, qu’il a autrefois aimé et dont il se détourne, de « fade amas d’étoiles ratées ». Encore plus iconoclaste, les vocaux de la chanson se partagent en deux: d’une part, les paroles « classiques », d’autre part, un monologue expliquant les relations de Gang of Four aux chansons d’amour, qu’on peut résumer par ce maître mot, démystification (« I don’t think we’re saying there’s anything wrong with love, we jst don’t think that what goes on betxeen two people should be shrouded by mystery »).

Autre démonstration, le tout premier single de Gang of Four, l’emblématique « Damaged Goods ». Qui n’a jamais entendu Jon King balancer « Your kiss so sweet / Your sweat so sour » devrait y remédier dans les cinq minutes. Ce tube véritable parle d’une rupture amoureuse en utilisant le vocable entrepreneurial, investissement, dividendes, un corpus cynique qui anticipe les déformations professionnelles des yuppies à venir. « Send me back / Open the till / Give me the change / You said would do me good / Refund the cost / You said you’re cheap but you’re too much ». Le romantisme, qu’il soit sentimental ou empanaché, est écrasé. Le voici remplacé par la puissance rationalisante, dont les effets pernicieux s’étendent à toutes les sphères de l’existence, exigeant de l’individu, dans chacune d’entre elles, la maximisation de ses performances.

Du fait de cette combinaison de musique dance-punk réfléchie, de  paroles critiques mais subtiles et de radicalité entriste, Entertainment ! a brassé une galaxie de fans étonnamment large, puisqu’elle va de Flea à Michael Stipe, en passant par les Beastie Boys et Kurt Cobain – les témoignages sur le dos du livret de la réédition CD, datée de 1995, en attestent. A ceux-ci, on peut ajouter, sur la liste des formations sur lesquelles le quatuor leedsien a déteint, Rage Against The Machine, The Rapture, LCD Soundsystem (et le label DFA), Franz Ferdinand, Bloc Party ou encore Sweat Like An Ape ! ; toutefois, si la filiation sonore est patente, la veine politique de Gang of Four a, la plupart du temps, été aspirée par les lingettes anti-décoloration.

Certes, la question de l’influence postérieure, tout à fait diffuse, peut s’avérer parfois un pis-aller pour légitimer l’importance communément admise d’un groupe difficilement écoutable (et, de fait, rarement écouté). Je suis sûr que des noms vous viennent déjà à l’esprit. Mais – j’espère vous en vous convaincu dans les paragraphes qui ont précédé – ce n’est pas le cas ici. Même si la suite sera bien moins sidérante.

Gang of Four sortira Solid Gold en 81, un album de bonne facture (bien qu’un ou deux tons en-dessous), avant de dilapider leur legs, en lissant leur son chaque album davantage. Les années 80 auront marqué musicalement leur déclin, quant au sociopolitique imaginez le degré d’abjection auquel la décennie les a propulsé. Après plusieurs arrêts et autant de retours, Gang of Four a une nouvelle fois refait surface en 2015 (sans Jon King cette fois), mais, comment dire, ils auraient mieux fait d’aller chasser des fantômes dans un van Scoubidou aux pneus crevés en faisant des tutos Dailymotion sur leurs meilleures recettes de mousse au chocolat pendant leurs temps de pause … Ç’aurait été plus digeste que cette chose grise qui ressemble à du sous-Muse (autant dire qu’on est assez bas).

De sorte qu’on peut comprendre le dépit bravache d’un Bester Langs qui a écrit récemment qu’« expliquer l’échec [de Monochrome Set est] un jeu de piste mille fois plus intéressant que de comprendre comment Wire, Gang of Four ou PiL ont fait pour devenir riches, vieux et adulés par des gamins même pas nés à l’époque où ils publiaient leurs disques majeurs. » On peut comprendre, mais on ne souscrira pas les yeux fermés. Car si The Monochrome Set est un bon groupe, assez méconnu hélas, il n’est pas question de rabaisser Entertainment ! (ou Pink Flag, ou Metal Box, ou …) en effectuant cette considération. Car ce sont des disques qui expriment quelque chose de puissant, musicalement, socio-politiquement, sur leur époque et, en regard, sur la nôtre. Tout simplement.

Allez, divertis-toi maintenant !

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[1] La Bande des Quatre fut le nom donné aux quatre dirigeants arrêtés en 1976 au lendemain de la mort de Mao Zedong. Parmi ces individus tenus pour seuls responsables de la Révolution Culturelle, qui de 1966 à 76, plongea la Chine dans le chaos (crimes de masse, déportations, tortures, entre autres joyeusetés), figurait la veuve de Mao. Ces boucs émissaires, bien utiles pour dédouaner la responsabilité globale du régime, furent condamnés à l’emprisonnement à vie.
[2] Ce qui leur portera préjudice, lorsque, geste magnifique et suicidaire, ils refuseront mordicus la modification d’un mot dans le texte de « At Home He’s a Tourist », chose exigée pour pouvoir passer dans Top of The Pops. Cette position inflexible d’intégrité leur coûta sans doute un succès public qui s’apprêtait à leur tendre les bras, ce que les membres du groupe admettent aujourd’hui ; ce rendez-vous manqué consterna les responsables d’E.M.I.
[3] Littéralement « Ça craint, le Nord ».
[4] La bande dessinée étant entendue, AINSI QUE la définit Scott McCloud dans son introduction de Comprendre la bande dessinée, COMME DES « images picturales ou autres, volontairement juxtaposées en séquences, destinées à transmettre des informations et/ou à provoquer une réaction esthétique chez le lecteur ».
[5] Sauf peut-être sa période La Mano Negra, dans un style plus enflammé, qui était autrement plus excitant que tout ce qu’il a fait après « Clandestino », le « Imagine » de Manu Chao (même si le comparer à Lennon, c’est duraille pour l’ex-scarabée).
[6] Gang of Four a précédemment envoyé des démos à New Hormones (qui venait de sortir Spiral Scratch de Buzzcocks) mais celle-ci ne pouvait leur offrir que des premières parties.

Exercice d’adoration à propos de « Pink Flag »

pinkflag-wire

Ah, Pink Flag … Je pourrais en parler pendant des heures, jusqu’à ce que vous hissiez le drapeau blanc (ou rose, si vous vous mettez au parfum). Je pourrais vous redire, à l’apéro entre deux bières et un bol de noix de cajou, ce que j’écris ici mais comme je suis présentement allongé sur mon lit en train de malmener mes petits doigts sur un clavier aux interstices blindés de saleté, je vais tenter d’y mettre les formes et de ne rien oublier.

Commençons par dire ceci. Pink Flag est le premier album (et quel premier album !) d’un groupe qui n’a même pas un an d’existence au moment de sa sortie. Ce qui n’empêche ni l’excellence, ni l’impertinence. Ainsi, hommage discret ou pied-de-nez narquois (ou les deux à la fois), l’intitulé de l’album est une référence détournée à leurs collègues de label chez Harvest/E.M.I, les « dinosaures » squatteurs de Pompéi, Pink Floyd. Bardé d’un tel clin d’œil, pas étonnant que la pochette s’éloigne totalement des clichés du punk, auquel, d’ailleurs, Wire est rattaché sans vraiment y appartenir. Un ciel bleu de premier matin du monde, un mât et tout en haut un dérisoire étendard rose bonbon qui flotte, peint à la gouache. Et le nom du groupe, dans le coin supérieur gauche, ce nom court et austère : Wire (« fil de fer »). C’est simple, c’est graphique, c’est aéré ; on est loin du Roxy et du 100 Club.

Et musicalement, cette distanciation est aussi de mise. Sortant en décembre 1977, Pink Flag prend acte de la déliquescence du punk du fait de sa surexposition médiatique (l’affaire Bill Grundy, notamment) et aspire à de nouveaux territoires. Wire époque Pink Flag va à l’encontre des poncifs du rock : la spontanéité, le côté prolo, le je-m’en-foutisme orgueilleux, la rébellion adolescente, les personnalités affirmées, les amplis à 11 dans les caves ou dans les stades, ce genre de trucs. Pink Flag, c’est un jeu (« Think of a number, divide it by two … »). Un jeu singulier, qui convie à la même table Buzzcocks et Brian Eno, les fulgurances fun du punk et l’intellectualisme d’un Television. Se désintéressant totalement d’écrire le 127e tome de l’insurrection pour les nuls, allant bien plus loin que le rock simpliste et speedé de certains adeptes de l’épingle à nourrice, Pink Flag est conçu comme un Ouvroir de Musique Potentielle, un Oumupo comme il existe un Oulipo en littérature.

Certaines chansons se basent exclusivement sur des suppositions d’ordre esthétique, des défis où la contrainte devient un moteur de création. « Et si on refaisait « Johnny B. Goode » avec un seul accord ? » Résultat : la chanson homonyme « Pink Flag », et son final incendiaire. « Lowdown » ? Une tentative de déconstruction du funk, sombre et dense, devenue un cousin mutant, quelque chose d’anti-dansant. « 106 Beats That » ? Une tentative ratée de construire une chanson à cent syllabes (106 c’est trop …), à partir d’un système d’équivalences entre des accords de guitare et des noms de gares.

Tout cela aurait pu s’avérer obscur, pénible, c’est tout l’inverse. C’est puissant, c’est réfléchi, malin, inventif, original et ça va vite, très vite. 21 morceaux en 35 minutes. Oui, 21. Et sans aucun rogaton ni idée mal exploitée. Les chansons sont courtes, méthodiques, incisives, resserrées jusqu’à l’essentiel. Pas de soli, pas de graisse, que du suc. Quand il n’y a plus de texte, on s’arrête, un autre morceau démarre. Du coup, seulement trois pistes dépassent les 2’40 et six sont en-dessous de la minute. Les Ramones peuvent aller se rhabiller.

Ne croyez pas pour autant que Pink Flag est un disque où le concept ne sert que de cache-misère à une musique inaudible expédiée comme une conséquence secondaire. Il n’y aurait pas d’erreur plus grave. Par exemple, prenez « Brazil ». Ça pourrait être une super chanson garage-punk, tendance chanson d’amour à la Ramones, mais Wire décide de lui couper l’herbe sous le pied en l’abrégeant au bout de 41 petites secondes. Rien à foutre de la contrainte radiophonique, de l’orthodoxie punk et des frontispices du NME. Ne reste que cette entame lâchée comme une dédaigneuse critique implicite des facilités rock’n’roll du punk. Un  an avant de le chanter, Wire était déjà le cheveu sur la soupe, « the fly in the ointment ».

C’est sans doute à cause de cet esprit intello-frappeur que le single extrait de cet album (« Mannequin » en face A, « Feeling Called Love » et « 1 2 X U » sur la face B) n’a pas conquis les foules sur le moment. Trop intellos, trop iconoclastes. Et pourtant, il y avait la matière. Et ce, même à l’intérieur de l’album. Même si elles tendent à prendre leur véritable valeur à l’intérieur de l’écrin du LP, des chansons comme « Three Girl Rhumba », « Ex-Lion Tamer » (qui sera, tardivement, la face B d’« I Am the Fly »), « Pink Flag », « Fragile » ou « Champs », auraient conquis beaucoup de groupes et de maisons de disques quant à savoir si elles méritaient le privilège d’être envoyées en éclaireuses sur le front commercial.

Tiens, d’ailleurs, puisqu’on en parle, revenons à « Champs ». Qu’en dire sinon que c’est du Strokes vingt-cinq ans avant la lettre, un condensat de ce que fera la bande à Casablancas et Hammond Jr. sur leurs premières productions ? Mais ce n’est pas la seule résonance de « Champs » : le riff de base ressemble étrangement à celui du remuant (et très bon) « Harmony in my head », que Buzzcocks sortira dix-huit mois plus tard.

Mais ma chanson préférée de l’album, c’est « Ex-Lion Tamer ». Un format pop (presque 2’30) et une énergie rock, avec une guitare rugueuse qui accroche l’oreille dès le premier coup de médiator et une autre aigrelette, plus agile, qui la rejoint sur le deuxième refrain et le final. Le chant de Colin Newman semble se réjouir de pouvoir relater et sublimer une situation insipide dont il connait les tenants et les aboutissants. Son accent cockney légèrement surjoué, le grésil gras et épais de la guitare, le banal vécu du texte m’entraînent à chaque fois.

La petite histoire en amont de cette chanson n’est pas mal non plus. A l’origine, Newman avait écrit un texte à propos d’un dresseur de lions. Celui-ci ne plaisant pas trop au bassiste Graham Lewis, les paroles ont été modifiées, complétées et remaniées pour finalement parler d’autre chose. D’où le titre, « ex-chasseur de lion ». Voilà un nouvel exemple de l’humour codé cher à ces anciens étudiants en arts. « Ex-Lion Tamer », désormais, c’est l’hymne qui vous fera aimer vos soirées un peu minables, englués devant la télé à suivre une série bidon, les Croustibat dans l’assiette, des bouteilles vides encombrant l’établi de la cuisine. « Le personnel est politique », le banal peut être rock. Et à ce niveau-là de banalité, il fallait le faire.

Fish fingers all in a line ...
Fish fingers all in a line …

Elle est tellement marquante, « Ex-Lion Tamer » qu’elle a donné son nom à un groupe américain qui reprenait Pink Flag en intégralité et dans l’ordre de l’album original. Et lorsque Wire a fait son premier retour en 1985, n’ayant pas envie de ressasser leurs vieux morceaux de gloire, ils ont tout simplement embauché ce groupe pour ouvrir leurs concerts. Une belle concession tronquée pour les nostalgiques, et, comme dit plus haut, un trait d’humour d’une belle finesse[1].

Un groupe de reprises de Wire n’aurait pas pu voir le jour en Angleterre au début des années 80. Focalisé sur la New Pop, au mieux sur les micmacs du label ZTT, c’est à peine si les rock addicts ont remarqués le split de Wire après 154. Peut-être aurait-ce été  différent  si Wire avait signé sur Factory en 1980 mais l’histoire ne se réécrit pas. Aux États-Unis, où Wire a été bien distribué (merci la major, pour une fois), l’influence du groupe de Colin Newman se fera sentir sur beaucoup d’art school bands, à la façon d’un Velvet Underground.

La preuve la plus évidente de cette efflorescence est la reprise de « Strange » par R.E.M (en 87, sur Document), mais on peut ranger Sonic Youth, Pavement, Pixies dans la liste des groupes ayant une dette vis-à-vis de Wire. « Quand nous avons recommencé à jouer, aux USA, les plus grands groupes indie se sont mis à citer Wire comme leur influence majeure. On n’en croyait pas nos oreilles ! Nous sommes peu à peu devenus les parrains d’une scène dont nous ne savions même pas qu’elle existait. »

Continuons à parler de méprise, plus personnelle celle-là. J’ai longtemps cru, mon côté indie-pop et fleur bleue aidant, que « 1 2 X U » signifiait « One to kiss you », le X remplaçant le « kiss » (comme dans l’expression « XOXO »). Je sais avoir pensé cela jusqu’à ce qu’une interview du groupe m’apprenne que ce X n’était que la censure du « fuck » qu’ils avaient l’habitude de crier avant de démarrer les morceaux ; « One, two, fuck you », donc. Bien que bâtie autour de trois maigres lignes de texte, la chanson déboite tout, dévalant la pente avec une vitesse optimum ; la meilleure des manières d’achever le disque[2] et de donner envie d’appuyer sur repeat.

Bref, cet album est fascinant, à la fois par sa musique et par sa conceptualisation. En l’écrivant, je n’y vois qu’un seul équivalent : le punk-funk rigide d’Entertainment !, l’album de Gang of Four. Deux œuvres d’art rock farouches (bien que sorties sur major), minimalistes, géométriques, deux des albums les plus créatifs sortis en Angleterre depuis, disons, toujours.

Groupe sans glamour, ni ego, ni légende, Wire n’a jamais vraiment trouvé sa place, ou plutôt, et c’est encore mieux, il s’est créé une place à part, rien que pour lui. Trop arty et propres sur eux pour le punk, trop tortueux et en-dehors-des-cases pour la pop, les trois premiers albums de Wire, c’est un esprit, c’est la malice, la tangente, l’ironie, le pas de côté – le plus énorme étant leur concert dadaïste à l’Electric Ballroom, transcrit dans l’album live Documents and Eyewitness de 1981. Mais l’inaugural Pink Flag, qui métabolise le punk pour en faire des miniatures abstraites, est peut-être le plus superbe d’entre eux.

Allez, je vous laisse, il faut que je chante tout seul « Tell me, why don’t you tell me, lalalala-lalala-lalala-la-lala … »

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[1] Le même genre de malice qui fera qu’en 1991, Wire se renommera Wir sur l’album The First Letter. Raison ? le batteur Robert Gotobed s’est fait la malle, vexé d’être remplacé par une boite à rythmes et davantage préoccupé par sa ferme et ses moutons. De ce fait, passant de quatre à trois membres, Wire trouva logique que son nom passe de quatre à trois lettres. Le groupe se sépara par la suite, et ne revint (à quatre) que douze ans plus tard, avec send.
[2] Sur la réédition CD de 2006 (celle que je possède), les deux morceaux bonus ajoutés au pressage de 1994 ont été supprimés, afin de conserver intégrité de l’œuvre originale. Pink Flag, c’est un ensemble cohérent, plein, sans additifs. Point, barre.

THE NAMES – Nightshift (1980) … et quelques considérations sur « 24 Hours Party People »

On me l’avait conseillé depuis un petit moment, avec chaleur parfois, et je l’ai enfin vu. 24 Hours Party People, le film de Michael Winterbottom, symboliquement numéroté FAC-401. J’étais curieux : comment retranscrire et tenir dans un même ensemble les racines punk, l’atmosphère cold des débuts, les doutes, l’effervescence, les soupçons de sympathies nazies, l’ombre du suicide de Ian Curtis, la profusion de groupes pop fabuleux, la dance-ification, les dissensions, l’Hacienda, la folie Madchester, les gabegies financières, les drames de Gunchester, l’agonie ?

Comment ? Je ne le saurais pas. Pas avec ce film, en tout cas. Car 24HPP a choisi un autre angle, décevant. Celui de prétendre tout embrasser mais ne se contente que de très mal étreindre. C’est un mauvais film, qui, hormis quelques fulgurances, m’a déçu de bout en bout. Truffé d’erreurs de casting, d’approximations et d’enjolivements, son seul intérêt repose sur le portrait fait de Tony Wilson, portrait double, qui le montre à la fois hâbleur, pédant, ambitieux, présomptueux mais aussi intelligent, audacieux, aventureux et enthousiaste.

Pour le reste, tous les échecs, les difficultés et les erreurs de Factory sont gommés au profit d’un panégyrique claironnant. Aussi, pour qui désire en savoir davantage sur Factory, ce film-là est une impasse fallacieuse. Il convient plutôt de se référer à l’extraordinaire monographie de James Nice, La Factory : Grandeur et décadence de Factory Records, un livre publié chez Naïve que j’ai emprunté à la bibliothèque et dont je tire la plupart de mes informations de ce billet sur The Names. Ayant lu l’un en voyant l’autre, j’ai pu mesurer l’écart qualitatif entre les deux productions.

Car, au-delà de ses qualités et de ses défauts cinématographiques, 24HPP ne dresse qu’un panorama historique coupablement réduit de Factory. Il laisse croire qu’il n’y a eu que deux groupes dignes d’intérêt sur ce label : Joy Division et Happy Mondays. Le film aurait d’ailleurs sans doute gagné à se consacrer exclusivement sur ces derniers (comme ce que fera Control sur Ian Curtis et Joy Division), au lieu de prétendre raconter l’histoire de Factory. Car seuls ces deux groupes-là sont mis en avant ; les autres sont relégués au rang de citation (New Order, A Certain Ratio, The Durutti Column), voire, pire, passés sous silence. Ainsi, nulle mention n’est faite des groupes moins « unicolores » du label comme 52nd Street, Section 25 ou Quando Quango, des francs-tireurs pop The Wake ou bien des Stockholm Monsters, épigones newordiens qui sont passés à ça d’être les « Mondays à la place des Mondays ».

Ce n’est guère mieux au niveau de l’organigramme. Dans 24HPP, Tony Wilson est dessiné en démiurge unique et superbe de Factory ; seul le producteur Martin Hannett parvient à se faire une petite place au moment d’évaluer les mérites, bien qu’on évacue totalement le fait qu’il a voulu intenter un procès pour couler Factory en 1984. Le rôle essentiel d’un Rob Gretton, qui découvrit nombre de pépites du label et fut un des seuls à rester lucide à la fin des années 80, est sous-évalué. De même, est totalement ignorée l’existence de la sous-branche continentale que Factory a implantée en Belgique : Factory Benelux.

Ce sous-label a été créé en 1980, après plusieurs concerts d’artistes Factory au Plan K, une ancienne raffinerie de sucre devenu la salle nodale du post-punk à Bruxelles (située, signe du destin, rue de Manchester). A la tête de Factory Benelux, deux des fondateurs du Plan K, qui travaillaient également pour le magazine belge En Attendant. D’un côté, Michel Duval, un économiste de formation, passionné de culture (et pas seulement musicale), qui après sa période post-punk publiera certains faits d’armes du hip-hop français des 90s, dont la B.O de Ma 6-T Va Crack-er. De l’autre, Annick Honoré, une séduisante fan de Siouxsie and The Banshees, secrétaire à l’ambassade de Belgique à Londres (pratique pour aller voir des concerts et être l’œil belge sur le post-punk anglais), que l’histoire retiendra comme celle qui fut la maitresse platonique de Ian Curtis.

Factory Benelux ne se contentait pas de simplement relayer les sorties de la maison mère mancunienne. Elle a permis l’émergence d’une poignée de groupes belges originaux, qui permettaient d’opérer un léger pas de côté vis-à-vis des sorties britanniques. Ces groupes avaient pour noms The Names, Crispy Ambulance ou Minny Pops. Si aucun d’entre eux n’a su égaler l’aura romantique d’un Joy Division, le succès commercial de New Order ou le culte discret voué à Durutti Column, un petit retour vers ces petites pièces pop égaye l’oreille.

Bon, venons-en enfin à « Nightshift » …

Produit par Martin Hannett, The Names y bénéficiera des trouvailles (ou des lubies, selon où on se situe) de l’artisan un peu fêlé du « son Joy Division ». Ainsi, Hannett, qui avait fait vivre un enfer au batteur Stephen Morris lors de l’enregistrement du si connu Unknown Pleasures, continuera sur sa lancée avec les Names. Il fera ainsi jouer du xylophone jouet au claviériste Christophe Den Tandt ou secouera la guitare de Marc Duprez pendant que ce dernier joue, sans parler de son habituelle autocratie lors du mixage final, lui qui ne supporte pas que les musiciens interfèrent lors de cette phase capitale.

Autant de détails infimes et loufoques, pourquoi pas, mais qui ici viendront illuminer ce beau single. Le groupe bruxellois aura même droit à une vidéo promotionnelle, chose encore rare à l’époque ; l’occasion de croiser le regard exorbité et légèrement effrayant du chanteur Michel Sordinia. On le croirait catatonique, traumatisé par une apparition surnaturelle, l’attaque d’une créature fantastique ou un meurtre sanglant de giallo …

Avec ce morceau, The Names vient s’intercaler entre Magazine et Echo & The Bunnymen. Hélas, ce sont ces derniers qui, deux ans plus tard, décrocheront la timbale avec « The Killing Moon », une chanson certes un peu plus triomphante, mais qui a beaucoup de cases cochées en commun : toute en mélodie, avec des arrangements nimbés d’une grâce magique, qui étoile le ciel nocturne et éclaire l’instant d’une lumière étonnante. Deux célébrations crépusculaires d’un flottement lacustre.

Ce n’est pas par hasard si le premier album des Names, qui sortira en juin 1982, s’intitulera Swimming. En raison de la rupture entre Hannett et Factory, il ne sortira pas sur Factory Benelux mais sur Les Disques du Crépuscule, l’autre label de Duval et Honoré. Cette bisbille, combinée à d’autres éléments défavorables – les gargouillis aquatiques liant les morceaux qui handicapaient la diffusion de singles en radio, le retournement de conjoncture de la noirceur post-punk vers la clinquante New Pop – ne fit pas de Swimming le succès que The Names méritait au pays des galettes noires. Mais pour une poignée de titres (« Calcutta », « Discovery », « Life by the Sea »), The Names aurait dû se faire un nom, accrocher la une.

Juste retour de l’histoire, on peut heureusement distinguer çà et là de discrets clins d’œil et de jolies rémanences. On retrouvera ainsi les inflexions vocales du refrain de « Nightshift » sur le « Mainstream » de Dominique A, lui qu’on sait amateur de post-punk belge pour avoir repris le « Je t’ai toujours aimé » de Polyphonic Size. De même, « Nightshift » se verra inclus dans la (large) liste des 1000 morceaux indispensables des Inrockuptibles. Ils n’ont pas été totalement oubliés. Sans doute grâce à cette sensation d’apesanteur miniature, ce ressenti d’un espace-temps fée voué à la dissipation.

Pour la cerner, je vais me la jouer cuistre à la Tony Wilson. Je ne vois aucune meilleure convocation que celle de Thomas de Quincey, qui écrivait, dans Du Heurt à la porte dans ‘‘Macbeth’’ : « Afin qu’un autre monde puisse faire son entrée, ce monde ci doit pour un temps disparaître. […] il doit nous être rendu sensible que le monde de la vie ordinaire est soudain suspendu – mis en sommeil – en transe – torturé jusqu’à subir un redoutable armistice ; le temps doit être annihilé, les liens avec les choses abolis ; et tout doit s’abstraire dans une profonde syncope, dans un suspens des passions terrestres. Il s’ensuit que quand l’acte est accompli, quand parfaite est l’œuvre des ténèbres, alors le monde des ténèbres se dissipe comme un spectacle de nuages. »

Pas mieux.

BLIP BLIP BLOUP, CADEAU POST-SCRIPTUM

Au passage, tant que j’en suis à faire des tartines sur Factory Records, voici une petite sélection personnelle – quinze titres, un par groupe, rangés par ordre de parution – parmi les merveilles de son catalogue. C’est loin d’être exhaustif ou gravé dans la pierre, certes, bien des incontournables ont été esquivés, je l’admets, mais ça me semble une bonne base pour commencer l’exploration de ce qui est peut-être le plus grand label indé de l’histoire de la pop.

Et dire que Factory est passé à deux doigts de signer Wire en 1980 … Ç’aurait été le must du must en matière de culte (surtout pour moi qui met Pink Flag sur un piédestal)

PET SHOP BOYS – West End Girls (Stephen Hague mix) (1985)

En 2015, à la faveur de son honorable album (F.F.S) avec Franz Ferdinand, Sparks est revenu dans le jeu. Il n’en est pas de même pour ceux qui furent leurs successeurs, Pet Shop Boys. Ils en auraient presque disparu des rétroviseurs. Et ceux qui s’en souviennent les amalgament souvent à des panouilles comme A-Ha, Duran Duran ou Spandau Ballet. Les garçons de l’animalerie sont aujourd’hui une valeur peu cotée à la Bourse du Bon Goût.

Pet Shop Boys a pourtant été un groupe important, jouant dans la même division que New Order[1] ou Depeche Mode – une certaine théâtralité gay en supplément. Ce sens adroit du dosage mélo, de la mélodie synthétique, des proportions de profondeur et de cheesy a par exemple hissé Pet Shop Boys dans le cœur des deux fondateurs de Sarah Records. Contaminant les dancefloors sans débrancher ni le cœur ni le cerveau, on les a même décrits comme les Smiths de la dance music. La comparaison, qui pourrait sembler incongrue au vu des positions anti-synthétiques de Morrissey, a pourtant sa part de pertinence ; mieux encore, elle est facilitée par les interviews du groupe, où Neil Tennant, ancien journaliste musical, ne mâche ni ses avis ni son ego, jusqu’à tenir des propos discutables, à la manière du Moz.

Ainsi donc, les deux pieds ancrés dans ces mid-eighties synthpop qui ont livrés tant de choses honteuses, Pet Shop Boys est arrivé à tirer son épingle du jeu. Ce n’est pas Olivier Cachin, grand fan du duo, qui me contredira. Les chouettes morceaux et les refrains marquants ne manquent pas à l’appel, tels l’addictif « Domino Dancing » (all day all day), l’emphatique « It’s a sin », ou encore ce monument de mélancolie pop qu’est « West End Girls », sur lequel nous allons suspendre notre vol.

Premier succès du duo anglais, « West End Girls » semble sonner la fin de la folie camp, du frivole hédonisme disco. En témoigne le changement de producteur : en 1983, c’était Bobby Orlando qui posait sa grosse patte Hi-NRG sur le morceau, deux ans plus tard, Stephen Hague vient donner une patine plus songeuse au morceau, une inflexion bienvenue.

Car en attendant la remontée aceeeeeeeed de la house, voici venu le temps de la déconfiture : journées blêmes, solitude sordide, envies suicidaires, panorama social pas jojo, avec en toile de fond le SIDA, le thatchérisme et l’ultime durcissement de la Guerre Froide. Sorti des boites de nuit, dont le voile enjôleur se dissipe, la chronique du monde extérieur est grise, anthracite, avec des reflets plombés. Première rime de la chanson, qui plante le décor, urbain, plein de smog et de pensées noires : « Sometimes you’re better off dead / There’s gun in your head and it’s pointing at your head ». Des diagnostics détonnant dans le royaume de la New Pop.

Pour éviter malgré tout la case suicide et traîner son baluchon en ces temps troublés, Pet Shop Boys recourt à des couplets à deux doigts du rap. Scandés d’une voix détachée, ils s’inspirent d’un des titres fondateurs du hip-hop, le pamphlet « The Message » de Grandmaster Flash, dont le propos s’avérait lui aussi d’une extrême pessimisme (refrain : « Don’t push me cause I’m close to the edge / I’m trying not to lose my head »). A cela s’ajoute une rythmique de précision et, surtout, un refrain ondulant qui porte la mention « inoubliable » en travers de son caryotype, s’infiltrant dans votre cerveau dès la première écoute. C’est d’ailleurs une réminiscence de ce refrain qui m’a ramené il y a quelques semaines vers ce morceau, dont la dernière écoute remontait à des temps effacés de mon disque dur interne. Je ne me l’explique pas vraiment ; sans doute, inconsciemment, la justesse efficace du tournemain mélodique, ainsi que le détachement fataliste des paroles pour narrer les tribulations du « dead end world »

Toujours est-il que, des caissières de Tesco aux boites gay de Soho, réconciliant branché et popu, « West End Girls » a eu un succès retentissant, atteignant le podium de tous les charts européens. Un immense succès, mérité de surcroit, ce qui n’est pas si fréquent. Un raz-de-marée commercial qui n’a connu qu’une seule exception. Devinez qui ? La France, bien entendu, où ce tube pop resta anonyme. Il n’y atteignit que le 75e rang. Y’a pas à dire, cocorico ! La France préférait sans doute ses Goldman et Lahaye à ces singuliers gâche-sauce qui invitaient, avec une retenue alimentant le cliché britannique, l’ombre de la Faucheuse dans la grande sarabande satisfaite de la pop.

Qu’importe cet échec anecdotique dans le pays de Marc Toesca. La chose importante, c’est que, même à trente ans de distance, « West End Girls » reste mille fois plus beau musicalement et plus pertinent socialement que ceux qui, actuellement, décrochent du disque de platine par wagons entiers. Voire que des undergrounds désorientés, perdus et dilués dans la masse (la nasse ?). Et cela seul compte, qu’on soit un « east end boy » ou non.

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[1] Neil Tennant et Chris Lowe seront d’ailleurs des invités récurrents lors des débuts glorieux du supergroupe Electronic que le chanteur de New Order, Bernard Sumner, avait formé en 1988 avec l’ex-guitariste des Smiths, Johnny Marr.

Critique : Currents (TAME IMPALA, LP, 2015)

tame impala currents

« Certains pourraient reprocher à ce morceau de manquer de suc, de saleté, d’être trop écrémé, délayé, adouci. On n’intimera pas à ceux qui pensent cela de se bâillonner avec du gros scotch ; après tout il y a bien des gens qui décrètent que Pink Floyd est inaudible dès après 1967. Mais on leur recommande seulement de patienter et de juger sur pièce ce que donnera la figure complète. Let it happen, vieux. » Voilà ce que j’écrivais il y a quatre mois et demi de cela, lorsque venait de sortir « Let it happen », premier single de Currents. Maintenant que le troisième album des Australiens a été distribué dans tous les bacs du monde, est passé par toutes les oreilles averties, il est l’heure de livrer le verdict.

J’aurais aimé aimer cet album, me rallier aux concerts de louanges et aux génuflexions de la critique. Son prédécesseur, Lonerism, est un album incontournable des années 2010, un de mes disques préférés, où l’ensemble sublime des morceaux fuzz-beatlesiens déjà excellents pris un par un. Considérant cette pierre blanche posée dans le jardin lysergique, considérant aussi la qualité du Innerspeaker initial, la superbe pochette de Currents (qui adapte le graphisme du Faust Tapes de 73 à une bille de flipper distordant son environnement linéaire), il n’y avait aucune raison particulière de s’inquiéter de la qualité de cette nouvelle portée. Ou plutôt si, il y en avait une : le virage pop-soul mainstream pris entre temps par Kevin Parker. De sa reprise du « Stranger in Moscow » autrefois chanté par MJ le moonwalker-en-chef à sa collaboration avec Mark Ronson (dont est issu l’excellent « Daffodils »), en passant par sa signature sur la major Interscope aux Etats-Unis, les baromètres indiquaient tous une volonté de devenir un groupe important – et pas qu’aux oreilles des zélotes du revival psyché.

Tame Impala inverse donc la trajectoire de MGMT : un premier album prometteur, un deuxième frôlant le génie et un troisième qui donne un sérieux coup de volant pour se sortir de la trajectoire prévue. Cependant, quand MGMT fuyait sa destinée de hitmaker en foutant un bordel expérimental monstre, Tame Impala adoucit le ton, enduit sa musique de monoï pour en faire une soul-pop accessible aux masses mainstream. Lorsque MGMT accentue (et pas qu’un peu) l’aspect psychédélique de sa musique, Tame Impala s’en éloigne.

Aucune des deux démarches n’est critiquable en soi. Ouvrir le spectre, s’ouvrir aux autres et s’ouvrir à soi, rien n’est interdit du moment que la qualité demeure au rendez-vous. Se renouveler fait partie des étapes obligées d’une vie artistique, sauf à vouloir s’enferrer dans des schémas vu, revus et rerererevus où chaque disque ressemble un peu plus au précédent, en moins bien souvent (Ramones, AC/DC, etc.). Et si les panégyristes prendront prétexte de ce changement de style pour décréter tout bémol fait à ce chef d’œuvre proclamé comme la manifestation d’un esprit obtus, rétif au changement, attaché à ses petites cases étroites et bien délimitées, le problème n’est en vérité pas là. Il est que dans ce virage casse-gueule, que nombreux ont tenté et réussi (Daft Punk, Bowie, les Strokes, pour n’en citer que trois), Tame Impala échappe de peu à l’ambulance direction l’hosto.

Si cet album n’est pas parfait – loin de là –, s’il ne sera pas l’album de l’année, s’il s’agit de l’album le moins réussi parmi les trois qu’a sorti Tame Impala, c’est que les mélodies semblent y être privées d’énergie. Elles tournent à vide. Quand il n’oublie pas de mettre du rythme dans ses dilutions sucrées, le résultat peut être remarquable ; mais il faut croire que Parker ne prend assez ses comprimés pour la mémoire, résultat, les bons moments, ceux qui emportent et importent, ne sont pas tellement légion.

Parker affirme que Currents s’inspire de ses sensations ressenties en écoutant les Bee Gees sous champis. Cette revendication dit tout : du psychédélisme, du rock, des guitares, de l’héritage Lennon, faisons table rase. Le voici qui va chasser sur les terres de Frank Ocean ou d’un Michael Jackson qui aurait abusé de la reverb dans l’au-delà. Las, Parker a dû zapper quelques étapes pour tomber à pieds joints dans cette mélancolie delphinienne qui fait des space cupcakes (pas si space que ça d’ailleurs) avec tout plein de sirop autour, dessus, dedans. Par moments, il semble citer 10cc, ou le Air lénifiant circa 2006, et c’est pas jojo.

Pour un album de rupture, aussi bien musicale que sentimentale, on aurait apprécié que Parker se montre, au moins un instant, jaloux, furieux, en miettes, furibard. A défaut, qu’il se révolte. Là, en se laissant glisser, il laisse la drôle d’impression d’être juste largué, à tous les sens du terme. De se retrancher à des automatismes de producteur, pousser des potards, des boutons, doser les effets afin de gonfler le son, de combler le vide, de désincarner sa musique et de la plastifier, de faire en sorte qu’elle puisse tourner sans lui. Ce n’est pas nécessairement un hasard s’il a affirmé avoir conçu cet album pour qu’il soit davantage joué par les DJs … Maîtriser le son, la production, l’abstrait, se créer un cocon où l’on est démiurge pour oublier son implication dans le déroulement des choses. Je m’avance sans doute beaucoup dans mon interprétation mais, à mon sens, ne manque plus que le gros pot d’Häagen-Dazs dans le studio d’enregistrement, et on y est.

Par conséquent, du fait de cette volonté de maîtrise absolue sur ce disque-échappatoire, tout est très bien produit. Propre, préparé, enrobé, rutilant, millimétré. Trop. A vouloir être lisse, Tame Impala a dédaigné l’accroche, ce je-ne-sais-quoi qui vient piquer notre attention. Ce hameçon funky qu’il avait réussi à mettre en place sur « Daffodils », qui appartenait déjà à cette ère grand public de Tame Impala, n’est sur le principe quasi-jamais reproduit. Le jeu de mots est facile, mais c’est à regrets que j’y vois le reflet de la réalité : malgré son nom, Currents ne nous emporte pas. On le regarde tourner en rond, s’épuiser dans des ballades au kilomètre (« Yes I’m Changing », « Past Life », « Love/Paranoia ») aussi insignifiantes que gonflées à outrance.

Pourtant, l’album contient une perle étincelante : la magnifique « The Moment », qui est ce que j’aurais rêvé que cet album soit, fluide, ample, dont le groove à la fois doux et insidieux est cheesy juste ce qu’il faut. La conclusive « New Person, Same Old Mistakes » aurait pu être le deuxième joyau de Currents, mais son pont vocal plus que douteux (une envolée de falsetto maladroite et quelque peu gênante) l’empêche d’accéder à ce rayonnant statut. Il faut aussi ajouter « Let it Happen », dont la structure à tiroirs continue d’impressionner malgré le trompe-l’œil qu’elle a constitué pour l’album.

Pour le reste, Parker utilise trop sa voix, dont le timbre fluet n’est plus compensé par le fuzz des guitares et la force de la rythmique. Et, sucre sur sucre, les seuils d’intolérance diabétique sont dépassés aussi sûrement que devant un épisode de Grey’s Anatomy. On sature. Une ou deux collaborations vocales, ou quelques respirations instrumentales, auraient été les bienvenues, pour éviter qu’on ne se lasse, sinon qu’on s’irrite de cet album, qui finit par confondre douceur miellée et viscosité sirupeuse.

Car le paradoxe de cet album est ici. Pris séparément, les morceaux, même les plus mauvais, ne sont pas horribles. Certains d’entre eux sont honorables, même s’ils ne valent pas tripette face à ceux des précédents albums (oui, « Disciples », c’est pour toi que je parle). C’est l’ensemble, l’album même, qui s’avère indigeste d’ennui, mollasson, invertébré. Passé un temps d’exposition plus ou moins long – disons, une vingtaine de minutes – on a envie de secouer Parker, qu’il cesse de chantonner haut perché de temps à autre, qu’il « muscle son jeu ». Ce sera peine perdue. Comparé au Man It Feels Like Space Again que ses camarades de Pond ont sorti il y a quelques mois, ce Tame Impala-ci fait pitié : pas assez bondissant, déluré, énergique, accrocheur, malin, instinctif.

Concluons : Currents n’est pas honteux, en soi. Mais, s’avérant trop moyen, difficile de nier que cet album m’a déçu. Vraiment.

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TAME IMPALA | Currents | Interscope | 2015

Et s’il n’en restait que trois : « The Moment » (wow !), « Let it happen », « New Person, Same Old Mistakes »

Note : 10/20

ALINE – La Vie Electrique (Pierrick DEVIN et Stéphane « Alf » BRIAT remix) (2015)

L’été est une belle saison. Le farniente, la plage, les barbecues, les filles en maillot. Certes. Mais sachant qu’un album d’Aline attend le crépuscule de ces jours radieux pour débouler sur nos platines, on aurait presque hâte qu’il s’achève au plus vite. Presque, mais pas tout à fait. Parce qu’il fait chaud, parce qu’il fait beau, et aussi parce qu’on va pouvoir tout de même, histoire de se mettre en appétit, l’agrémenter de petites mignardises directement issues des ateliers des princes de l’indie hexagonal.

Ainsi ce remix bienvenu de « La Vie Electrique », le premier single de l’album homonyme. A ce qui était déjà une pièce de choix, propre à faire frétiller les baigneurs sous les endomorphines, Pierrick Devin et Stéphane Briat (auteurs d’un autre remix d’Aline, sur le précédent album) sont venus y ajouter une patte habile, celle d’un dancefloor diurne pour onduler du bassin au bord des bassins. Avec ces accords de piano qui sonnent house comme à la maison, ces rebondissements de basse et ces réflexions flûtées, le potentiel funky du morceau s’en trouve boosté.

Bref, c’est frais comme un cocktail près de la piscine, quand le soleil fait sur les vaguelettes de l’eau des éclats stroboscopiques dont on se protège avec des lorgnons teintés, un peu pour le style, un peu pour la frime. Ca a l’osmose sensuelle et vivifiante de ces moments ensoleillés dont on n’aimerait que jamais ils ne s’évanouissent ; la transe des transats. On boit et puis on danse, mais sans mélancolie cette fois ; la vie électrique vient nous piquer les anthères, entre les grillades et les mini-parasols.

Tout ceci fait que dans un monde rêvé, ces cinq minutes-là seraient, tout belles tout neuves, le tube de l’été. En attendant la suite, bien sûr.

METZ – Acetate (2015)

Depuis que le rock est rock, sa mort est proclamée aussi souvent que revient le solstice. Et sa résurrection est avancée aussi régulièrement. Une chose peut être affirmée en tout cas : en tant que ferment de révolte globale et générationnelle, le rock n’a plus la même place prépondérante. Le dernier à avoir assumé, pour le meilleur et le pire, ce statut icarien, c’est Kurt Cobain avec Nirvana. Depuis, quelques-uns ont tenté de reprendre le flambeau : Thom Yorke, Julian Casablancas. Sans atteindre l’envergure du chevelu grunge (à la limite, tant mieux pour eux …). Tout cela s’est dissipé : au-delà de la musique, c’est la signification même du rock qui a changé. Ce n’est pas Ty Segall (qui a encore créé un nouveau groupe, Broken Bat) qui dira le contraire.

Ainsi, malgré tous leurs beaux efforts, Metz, comme ses condisciples, ne sera jamais en rotation lourde sur MTV, ne vendra jamais des millions d’albums, ne sera jamais l’idole d’une génération. Tant pis. On se consolera avec le défouloir souterrain. Et les pancakes. C’est bon, les pancakes. En revanche, il ne faudra pas compter sur Metz pour apporter le sirop, même d’érable.

Car le trio venu de l’Ontario ne fait pas dans la dentelle. S’ils doivent sans doute en avoir marre qu’on leur avance le nom de Nirvana en modèle, la référence est pourtant incontournable, de la formation power trio à l’écorchure des distorsions, du label d’appartenance au boucan généré. Metz, ce serait Nirvana de la période primitive, de l’album Bleach, des chansons enragées, hardcore, sans souci de la séduction pop (« Negative Creep »). Mais le noise-rock sauvage de ces mecs pleins de niaque chasse aussi sur les terres de Jesus Lizard, de Fuzati ou de Jay Reatard, des influences dont ils extraient le suc pour le balancer sous sa forme la plus intense, avec hargne et sans nostalgie aucune, à la gueule du premier venu.

Metz ne conquiert pas l’auditeur par le cœur et les mélodies, mais opère un furieux passage en force, à coups de boutoir sonique qui font vrombir l’électricité, esquintent les cordes vocales et réduisent les frettes à du petit bois tout juste bon pour allumer un barbecue. Ils font parler la poudre, sans pose ni pause, avec une production crade et encore pas mal de scories, mais une énergie dingue qui transcende le tout.

Ouverture de leur deuxième album (intitulé, en toute simplicité, II), « Acetate » est un assaut implacable passé à la meuleuse hardcore, plus affûté qu’un coureur du Tour de France ; un appel, aussi carré que vibrant, à pogoter joyeusement. Et comme vous vous êtes sans doute déjà lancé à fond comme vos murs qui tremblaient sous le déluge de décibels, il me faut conclure ce billet : ces morceaux mériteraient certainement d’être hissés au niveau de bande-son idéale pour ce qu’il se passe en ce moment en Grèce, en Espagne, les luttes à venir. Peut-être bien que le rock peut encore faire parler la poudre, finalement.

THE WAKE : la discographie

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Ah ! The Wake ! Capable d’être tour à tour poppy, angoissant, mélancolique, entraînant – barre à mine, parapluie ou brassée de jonquilles – The Wake ne mérite pas d’être ce groupe de seconde division condamné à l’ombre et aux notules de bas de page dans le livre du pop-rock des années 80. Ayant œuvré pour deux des labels indés les plus intéressants de l’époque et les plus cultes a posteriori (Factory et Sarah), The Wake figure parmi mes groupes favoris. Leur discographie, en partie rééditée récemment, est un petit coffre à trésors dont je vais ici tenter de recenser et d’évaluer les mérites. Et il y en a beaucoup. Il a fallu que je bataille ferme contre moi-même pour limiter ce Top 10 à dix morceaux et ne pas en faire figurer quinze ou vingt.

  • 1982 : Harmony

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Et si Joy Division avait finalement bel et bien sorti un album après Closer ? Pas dans une réalité alternative, non, non, dans ce monde ci, où Ian Curtis s’est pendu dans sa cuisine en mai 1980. C’est la sensation qui m’étreint quand j’écoute Harmony, sorti en 1982 sur, tiens donc, Factory. Que ce soit par les intitulés (« Heartburn » renvoie immanquablement à « Heart and soul », one will burn …) ou par la pochette grise et équivoque, en passant par ces toms mats et implacables, l’omniprésence de cette basse claustrophobe, ces rythmiques à la fois tribales et marmoréennes, et ces lignes de synthés plaquées pour habiller le mal-être, tout m’offre le reflet des Mancuniens. Je vous jure que le parallèle est saisissant, la palme revenant à « Judas ». Différence, tout de même (et heureusement !) : la voix de McInulty est un soupçon plus vivante que celle de Curtis.

Cela étant, au-delà de ces similitudes ténébreuses et synthétiques, que faut-il garder de cette troublante Harmony ? Eh bien, ma foi, les morceaux sont fantastiques, tous sans exception. Je place tout de même la face A, nickel-chrome, un quart de curseur devant la face B, pour des titres telles que l’indie-motorik « Favour », l’accablée « Heartburn » ou la superbe d’« An Immaculate Conception ».

Mais malgré cette performance remarquable, a fortiori pour un premier effort, cet album demeure incroyablement méconnu, éclipsé par la trilogie de The Cure (l’ébouriffant Pornography sort en 82) qui monopolise le canal du malaise post-Joy Division. Si vous avez l’occasion de prendre ce disque, chez un disquaire, chez un ami ou sur Internet, prenez le temps de le redécouvrir. Cet album est un indispensable.

  • 1985 : Here Comes Everybody

herecomeseverybody-the-wakeEn 1984, Bobby Gillespie a quitté la basse de The Wake pour la batterie d’un autre groupe écossais voué à devenir culte, Jesus and Mary Chain. Et, tandis que les frères Reid bouleversaient le paysage rock avec leur Psychocandy, sortait la deuxième livraison de The Wake. Et j’ai l’impression collante qu’il s’agit d’un album de transition.

Certes, au milieu du tracklisting surgit un de leurs plus beaux morceaux (« Melancholy Man »). Certes, le dub final est de belle facture. Mais le reste flageole par rapport à ce qu’ils ont fait et feront. La faute à quoi ? A des mélodies moins fortes (l’inanité de « Torn Calendar ») ? A une production atmosphérique qui aurait parfois besoin d’aller sous une tente à oxygène ? A des choix orchestraux étranges (cet harmonica qui pollue « World on Her Own », grrrr !) ? A la basse de Gillespie, qui fait désormais défaut ? Un peu de tout cela. Toutefois, il convient de ne rien exagérer, cela reste très écoutable et plutôt agréable. Mais, au contraire de ce qu’en disent certains (Magic), je ne trouve pas cet album impérissable, loin de là.

  • 1987 : Something That No One Else Could Bring (EP)

thewakeBien plus agréable en revanche est le 4-titres qui suit deux ans plus tard. Cet EP « que personne d’autre ne peut briser » contient a minima deux superbes chansons, « Gruesome Castle » et surtout « Pale Spectre ».

Ces morceaux sont des bijoux, la première avec ce piano fragile qui aère bienheureusement une solide base pop-rock, la seconde avec ses claviers clairs et la voix ravissante de Carolyn Allen, qui pourtant chante un texte pas gai-gai mais vous colle le sourire pour toute la journée. Si vous cherchez l’essence de la twee-pop, vous pouvez vous reporter sans crainte à ce diptyque.

La suite souffre un peu de la comparaison avec ces deux sommets mais on reste sur de la douceur bienvenue, avec la vaporeux « Furious Sea » et la joliesse discrète de « Plastic Flowers ». A recommander à toutes les belles âmes pastels qui ont envie de passer un quart d’heure plaisant, innocent, pop.

  • 1990 : Make it Loud

The-Wake-Make-It-Loud-307846Déçus d’être déconsidérés au sein de Factory (qui préfère se concentrer sur les plus vendeurs New Order et Happy Mondays), The Wake change de crémerie en 1988. Direction Bristol et un label indie-pop naissant, Sarah Records. Oui, The Wake a vingt sur vingt dans l’art d’être au bon endroit au bon moment. Après un délicieux single (le cristallin « Crush the Flowers »), le groupe revient dans les bacs à disques avec ce pur album d’indie-rock, où les guitares sont mises en avant – et leur talent aussi. Le titre d’ouverture « English Rain » est une perle. Et le reste sort de la même fabrique à concrétions nacrées : « Glider », « Firestone Tyres », « Joke Shop », « Cheer up Ferdinand », etc. Après avoir atteint à l’excellence post-punk caverneuse, Make it Loud s’arrime au même niveau dans le pop-rock pur jus. En termes de constance et de cohérence qualitatives, d’équilibre entre douceur pop et accroche rock, Make it Loud est leur apogée. C’est aussi, avec Skywriting des Field Mice et Violator de Depeche Mode, le plus beau disque de 1990.

  • 1994 : Tidal Wave of Hype

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Guitares gonflées, rythmique alourdie, chœurs omniprésents, il y a un peu de la grenouille du fabliau dans The Wake. Devenir The House of Love, R.E.M, New Order, quelque chose de radio-friendly. « Shallow End » tente de refaire le coup de « English Rain », mais n’arrive pas totalement à toucher au but. Les voilà devenus moins touchants, moins surprenants, plus directs et rock, une direction que présumait « Joke Shop », ça reste bon mais la grâce semble s’être envolée. Exemple, « Big Noise, Big Deal », un songe instrumental semblant s’être échappé de Screamadelica mais qui s’étire et se dissout à force de n’aller sans direction. Exemple encore, la voix de Carolyn Allen, portée aux abonnés absents.

Un an et demi plus tard, Sarah Records se saborde. The Wake l’accompagne. Le raz-de-marée britpop s’apprête à engloutir The Wake et leurs collègues indie, les reléguant à l’arrière du peloton.

  • 2012 : A Light Far Out

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Dix-huit ans plus tard, réduit à un simple duo (Gerard McInulty et Carolyn Allen), The Wake revient. Oh, les choses ont changé, bien sûr. L’indie n’est plus aussi séminaleTM ni aussi écorchée-viveTM qu’elle le fut à leur époque. Elle n’a plus la même signification. De refus farouche du clinquant et de la performance de l’adulte néolibéral 80s, elle est devenue un bas-de-laine de la pop, où se réfugie toujours quelques bons morceaux et mélodies joliment troussées mais ayant désormais le même potentiel subversif qu’une paire de chaussettes propres.

Aussi, comme pour des amis longtemps perdus de vue, on redoute l’empâtement qui aurait pu se saisir d’eux les années passant. Avec ce carrousel lumineux qui emplit l’espace, la pochette n’a plus la sobriété d’antan. Cet album de The Wake est anodin. Quelques moments de beauté pointent, façon « Pale Blue Eyes » du Velvet, mais tout cela est selon moi trop mollasson. Les accroches pop-rock ont disparues sous des mélodies qui passent du miel au melliflu. The Wake, groupe fabuleux, culte, n’a hélas pas su se relancer.

Top 10 des chansons de The Wake

  1. « Melancholy Man » (Here Comes Everybody, 1985) : La guitare carillonne, le clavier carillonne, la voix a juste qu’il faut d’écho pour poétiser la perte. Beau, doux, clair et évident comme le passage d’un nuage dans le ciel.
  2. « Crush the Flowers » (single, 1989) : Le premier morceau de The Wake chez Sarah sera un petit bonbon rose, de l’indie-pop aux claviers acidulés et à la guitare semblable à un tempura psychédélique, une sucrerie où les voix d’Allen et McInulty se répondent l’une l’autre sur les chancèlements et les sidérations amoureux. Coup de foudre immédiat pour ce morceau.
  3. « Favour » (Testament, 1982) : Martial, dansant, cafardeux, catchy, avec des martèlements de batterie comme autant de tirs à blanc. S’il n’y avait eu « Blue Monday », New Order aurait pu sonner comme ça.
  4. « English Rain » (Make it Loud, 1990) : J’ai déjà consacré un billet à ce morceau, pour vous dire combien il me plait. Qu’en dire de plus que je n’ai écrit ? Qu’elle est la colère d’un mouvement plutôt basé sur le cutie. Qu’elle est pleine d’un équilibre indéfinissable, synthés et guitares, pluie et soleil, détermination agressive et fatalisme mélodieux. Qu’elle est à peu de choses près imparable, mais que le public pop a semblé envers elle on-ne-peut plus paré. Qu’il serait maintenant injuste de ne pas la remettre entre vos deux oreilles. Si j’ai peut-être déjà dit tout cela, le répéter n’est sans doute pas la chose la plus superflue à faire.
  5. « Pale Spectre » (Something That No One Else Could Bring, EP, 1987) : Cette chanson poppy sha-la-la-la donnerait presqu’envie à Casper, Nick Quasi-Sans-Tête, Boo et la Dame Blanche de faire des pique-nique dans l’herbe et de former un groupe pop.
  6. « On Your Honeymoon » (single, 1982) : Là où l’histoire et la lune de miel commencent. Sur un rythme enlevé, une guitare étriquée tricote dans un coin, la basse rebondit et un clavier laiteux vient lier le tout, s’intercalant au moment opportun. Deux minutes catchy à souhait.
  7. « An Immaculate Conception » (Testament, 1982) : Un morceau qui se contient pendant trois minutes, avant que la batterie ne se mette en branle, lui faisant une extase de la défaite très joydivisionienne – on y revient. A écouter, a minima, tous les 15 août.
  8. « Gruesome Castle » (Something That No One Else Could Bring, EP, 1987) : « Ariiiiiiiise, arise ! Keep up appearancies » … Un mot d’ordre entre résolution et résignation, celui d’une bataille à mener dont on pressent déjà l’issue fatale. Trois minutes, une guitare électrique, une mélodie, des harmonies, les gouttes de synthé qui vont bien, le tout à la fois travaillé mais simple d’accès : voilà un solide et excellent morceau pop indie.
  9. « Heartburn » (Testament, 1982) : Cinq minutes pour visualiser le ciel gris et froid, les bâtiments défraichis et sans âme, la vie morne, le désespoir qui n’en finit pas. Cinq minutes pour profiter de ces claviers lancinants. Cinq minutes pour danser sur tout cela, tel un poisson happant le peu d’air qu’il reste. Cinq minutes pour dire bonjour au spectre de Ian Curtis.
  10.  « Glider » (Make it Loud, 1990) : Mieux qu’un épithète politico-publicitairement accolé à la force et à la rupture, la tranquillité, c’est ce balancement serein qui parcourt les quatre minutes et demie de « Glider ». Là voilà, la classe tranquille. Et discrète. Du bon pop-rock qui n’a pas la caboche comme une outre gonflée de vents.

Nicolas GODIN – Orca (2015)

Parmi l’abondante fournée de morceaux qui nous sont servis jour après jour, en nouveautés bien marketées, en rééditions bienvenues, en curiosités éparses, cet « Orca » l’un des plus intéressants que j’ai entendu ces derniers temps. Et ce, pour plusieurs raisons, qui ne tiennent pas nécessairement de l’adoration ; déjà parce qu’il m’a fallu un moment avant de me déterminer sur le fait de savoir si j’aimais ce morceau ou si je le boudais. Et cette tension – qui a finalement tendu vers le favorable – est en soi intéressante. Mais surtout, au-delà des tergiversations de verdict qu’il a pu entraîner chez moi, le plus passionnant est qu’il tente d’esquisser de nouvelles pistes, de tenter quelque chose, de déconstruire, de reconstruire. C’est un morceau fascinant à disséquer, à détailler, dans ses intentions, ses inflexions, ses déceptions aussi.

Perdu entre Bach, « Aerodynamic » de Daft Punk et l’hymne d’une nation extraterrestre tentant d’établir un signal vers la Terre, ces deux minutes (à peine) sont étranges, biscornues, magnétiques. L’œil dans le rétro avec ces claviers Moog mais futuriste en diable dans son agencement, « Orca », c’est un spationaute jouant de l’orgue et du clavecin, ou un musicien en costume brodé à jabots, perruqué, dans un studio empli de commutateurs lumineux. On songe aussi aux relectures synthétiques de Bach, Beethoven ou Purcell par Wendy Carlos, ainsi qu’à l’uneasy listening rétrofuturiste de 10 000 Hz Legend.

On devrait envoyer ce morceau dans l’espace si l’envie venait de ré-envoyer un Voyager Golden Record d’ici quelques années. « Orca » n’y dépareillera pas. En tout cas, voilà qui donne un chouette avant-goût au premier album solo de Nicolas Godin, Contrepoint, basé sur des variations autour de morceaux de Jean-Sébastien Bach. Une proposition audacieuse, que cette aguiche donne envie d’attendre avec impatience.