THE SUZARDS – Je ne veux pas de toi (2015)

Renaud ayant arrêté de se la coller au Ricard (pour, hélas, ressortir un album), le maillot jaune musical de l’anisette attendait de pied ferme un nouveau porteur. Pas la peine de guetter la ligne d’arrivée, le vainqueur (pas bidon) l’a déjà franchie à toute (Evgueni) berzingue. Son nom : The Suzards. Ils sont trois, ils sont de Bordeaux et sous une pochette extra, leur EP sort les guitares de dessous le zinc pour en découdre au pays de Johnny-la-jaunisse.

Si la Suze évoque par certains aspects une boisson craignos qui sent la vieille France, les bistrots PMU, Poujade et le racisme ordinaire envers tout ce qui n’est pas estampillé béret-baguette-saucisson, The Suzards s’accaparent et détournent ce symbole liquide de la Toute-Puissance 50’s franchouille afin de s’éclater sur des morceaux qui sonnent davantage comme Buzzcocks ou certains vieux groupes en « ST » du cru (Strychnine, Stilletos, etc.) que comme de la musette.

The Suzards rameutent les potes dans le garage ou dans la cave pour servir double dose de bruit, ravissant et ravivant les oreilles bien bouchonnées, le temps de morceaux bien serrés, qui fusent mais ne s’usent pas, brisent des nuques et te font oublier qu’il est mardi et que demain, tu dois aller à la préfecture chercher un formulaire administratif, passer au Carrefour Market prendre du PQ et des cordons-bleus.

C’est le cas en concert (chose constatée dans la cave du Wunderbar il y a peu), c’est encore plus le cas sur disque. Si leur premier LP s’apprête à sortir en avril, je me suis empressé, dès leur prestation achevée, de faire la modique acquisition de leur 45 tours initial. Cet EP est tendu, agité, électrique, un peu brouillon parfois mais énergique, avec cette tuerie qui sonne très paink circa 1978 : « Je ne veux pas de toi ».

Le dit EP, sous vos yeux ébaubis.

Le dit EP, sous vos yeux ébaubis.

Pour votre santé, écoutez The Suzards : c’est un intitulé bien balancé, ça peut vite devenir une recommandation. Dix minutes de défouloir guitare-basse-batterie, simple mais diablement efficace, c’est bien mieux que les pilules de Big Pharma. Un vrai sac de frappe sonore. Et avec une petite bière (désolé pour la Suze, c’est vraiment pas mon truc), ça passe avec d’autant plus de facilité. Levez le coude, foies jaunes !

DELTA FORCE 2000 – Monstrous (METRONOMY cover) (2015)

Noël arrive avec des températures bien trop clémentes. Je soupçonne la France d’avoir été arrachée du continent européen, tractée par un astucieux remorquage et posée dans le Pacifique, près de l’Australie. Du coup, maintenant, la Péninsule Ibérique est une île et la Suisse a une façade maritime. Pratique, pour ceux qui veulent aller à la plage, moins, pour les cartographes qui vont être obligés de reprendre tous leurs atlas, du Vidal-Lablache à Google Earth, pour les assortir à la nouvelle réalité géographique. A moins que cette hypothèse ne tienne autant la route que la Williams-Renault d’Ayrton Senna, auquel cas ne prêtez pas attention à cette digression introductive.

Quoi qu’il en soit, ça n’empêche pas les disques de tourner, ni les MP3 de se jouer. D’ailleurs, voilà ma petite découverte sympa de fin d’année.

Hugo Torre vient de Chartres (40 000 âmes, une cathédrale) et a plutôt des bons goûts musicaux. En voilà un qui doit acheter des disques – et pas dans les guérites minables de chez Leclerc (dont la seule vue me donne envie de posséder un lance-flamme avec combustible illimité). Reprenant, du haut de ses quatorze ans, De La Jolie Musique, François and The Atlas Mountains ou Metronomy, il fait un peu figure d’exception qui confirme la règle dans un pays où NRJ n’a toujours pas été interdite d’émettre. Les coprophiles de l’audition (Kendji, PNL, Coldplay) le qualifient-ils de « fragile » dans la cour de récré ? (je pose une hypothèse, je n’en sais rien) Qu’importe, relié à l’internationale indie lo-fi, adoubé par De La Jolie Musique, il a déjà fait mieux que tous ces bas-du-front à la mentalité de SEGPA.

Si tous les coups du tennis ne sont pas dans sa raquette, sa ritournelle enfantine et touchante, naïve piécette Picassiette, a un goût de reviens-y, qui soulève quelques petites secondes au-dessus de la lithosphère, loin des palabres, des emmerdes et de l’ironie 2.0. Comme pour Love Letters, l’album dont il est extrait, ce « Monstrous »-là, meilleur que l’originale, ne changera pas votre vie, ni ne bouleversera votre vision de la musique ou du monde. Mais il est agréable comme une tasse de lait chaud quand on rentre de huit heures de cours et qu’il fait froid dehors.

On passera sur le nom de Delta Force 2000, qui sonne comme une version de Power Rangers sortie de VHS aux bandes usées, pour se concentrer sur un autre point à mettre à l’actif de ce Hugo pas si seul : son anglais coule assez fluidement, une performance quand on pense qu’il doit encore user les chaises du collège, apprenant les verbes irréguliers à la chaine.

C’est beau, enfin, parce que c’est désintéressé. Innocent. Avec sa centaine d’écoutes (dont une bonne dizaine de ma responsabilité), il n’ira jamais à Top of the Pops (et heureusement, déjà parce que l’émission n’existe plus, ensuite parce que feu Jimmy Saville n’était pas le personnage le plus recommandable qui soit pour les pré-ados) ; qu’importe, il ne rêve pas de The Voice et de la notoriété TF1 fournie clefs-en-main. A mi-chemin des rêves d’enfant et des projets rebelle-sans-cause adolescents, on a l’impression d’assister aux derniers témoignages éparpillés avant l’envol, ou l’évaporation, de cet âge où « everything and nothing matters ».

Étienne DAHO – Caribbean Sea (1988)

C’est Noël dans quinze jours. Oui, c’est passé vite. Et on n’est pas forcément d’humeur. Entre les attentats islamistes en novembre qui ont fait du Bataclan une véritable fosse commune, les proclamations crypto-fascistes de l’État d’urgence et des élections régionales F-haineuses, la fac qui m’astreint à évaluation sur évaluation, les discussions de la COP21 qui pourraient alimenter le parc éolien mondial pour les dix années qui viennent, et les Girondins de Bordeaux qui perdent match sur match, l’atmosphère sent plus le sapin que les cotillons. Ne manquent plus que des problèmes personnels pour que mon seau à caca soit rempli à ras bord (je touche du bois ; bon, c’est mon bureau Ikea mais ça compte, enfin, j’espère).

Heureusement (c’est le moment où j’en ai marre de remplir l’auge des Jean-Désespoir), deux, trois petits plaisirs perso subsistent pour m’éviter de perdre trop de points de vie niveau moral et outrepasser une actualité aussi réjouissante qu’un paquet de chips aux crevettes périmé depuis trois semaines. Non, je ne parlerais pas des mouchoirs à foutre qui encombrent ma poub… Ah, on me signale dans l’oreillette que je viens de le faire. Bon bon bon, euh … Revenons à la musique, ça vaut mieux. Déjà, hormis la préparation et l’animation (sic) de mes émissions sur Radio Campus qui pour l’instant m’éclate, je vais d’ici peu de temps avoir une platine vinyle, ce qui me réjouis. Non que j’ai trouvé d’incroyables vertus à l’audiophilie, ou que j’ai souscris dans un réflexe ovin à un phénomène de mode aussi fugace que les scoubidous ou les libdubs de partis politiques, mais de plus en plus de références n’existent qu’en vinyle (disons, ceci, ou ça, ou encore ça). Et puis c’est quand même beau une pochette vinyle, davantage que le réduit des artworks CD.

Et puis, il y a ces mesures dans lesquelles je me love ces derniers temps, pour momentanément m’exiler de la rue principale de l’ennui et des ennuis. Je suis bloqué sur les trois premières chansons de Pour nos vies martiennes, d’Étienne Dada-O, pardon, d’Étienne Daho. A savoir, dans l’ordre : « Quatre Hivers », « Bleu Comme Toi » et « Caribbean Sea ».

« Quatre Hivers » : l’amorce crépusculaire, gelée dans le son avec ces lignes électriques gorgées d’écho et des paroles griffonnées sur un coin de table évoquant le désœuvrement, l’attente. On se croirait dans Psychocandy.

« Bleu Comme Toi » : LE tube de l’album, le crossover parfait, qui contente aussi bien radios FM et puristes indie ne jurant que par The House of Love. C’est carré, pop, ça roule superbe, filant dans le vent avec le ton juste, la touche subtile de romantisme et une goutte d’incertitude. On dirait un mélange d’« April Skies » et d’« Happy When It Rains », dans la langue de Molière, avec le petit hook de clavier en plus qui va bien. S’il ne doit rester qu’une chanson pour porter le drapeau du pop-rock français, ce sera celle-là.

« Caribbean Sea » : écrit par Edith Fambuena (des Valentins), c’est le prolongement de « Quatre Hivers », avec cette même lenteur et ces guitares précautionneuses, solitude banale et élégie douce-amère. Une ballade douce et chaloupée, sage, entremêlant beauté et résignation avec toutefois dans sa chaussure le caillou de ce désœuvrement amoureux. A cet égard, « Caribbean Sea » apparaît comme la petite sœur française de « Just Like Honey ». Habillée, apprêtée par la production de Darklands ; un verre de rhum coco à la main, chancelant un brin nostalgique.

Le point commun entre ces trois titres, pas besoin d’être Sherlock Holmes pour le voir, c’est donc l’empreinte de Jesus and Mary Chain. Au milieu des années 80, la Grande-Bretagne est tourneboulée par la noisy pop des frères Reid, qui sortent deux albums essentiels, Psychocandy en 85 et Darklands en 87, qui ont dû rendre fous bien des parents soucieux du bien-être auditif de leurs progénitures aux cheveux ébouriffés (surtout Psychocandy, dont les guitares agressives sonnent le plus souvent comme des disqueuses à métaux qu’on balancerait sur un mur en béton ; pour preuve, ici).

Daho, en bon fan du Velvet Underground et toujours attentif à ce qu’il se passe outre-Manche, a tout de suite accroché à J&MC. Les vinyles ont dû tourner tels la vis d’Archimède sous son diamant, car certains traits se sont nettement infusés dans les compositions et la production de Pour nos vies martiennes, album ayant été (capillarité supplémentaire) enregistré et mixé à Londres.

« Caribbean Sea », c’est Jesus & Mary Chain qui reprend en français le « Bordeaux » de The Durutti Column, quelque chose de cet ordre-là. La rencontre de l’électricité brumeuse londonienne et d’une langueur créole. Tropisme personnel, mon esprit divague moins vers des archipels caribéens que vers des formes polynésiennes, des voluptés entraperçues, des regrets diffus mais légers, qui ne font effleurer le mal. Une mélancolie coco. Dark mais avec retenue ; une poésie de l’impuissance.

Alors, à l’approche de l’hiver (oui, les fans de Game of Thrones, on sait …), quand l’humeur est down, down, down, voilà un morceau qui passe plus souvent qu’à son tour. Dans ces nuits à ne savoir qu’en faire, jusqu’à des heures indues, des heures hindoues. Mais après tout, toutes les nuits ne dureront pas toute la vie, n’est-ce pas ? (Sauf si vous êtes un ragondin né à l’extrême-nord de la Norvège avec trois mois d’espérance de vie, auquel cas je ne peux que vous féliciter pour avoir trouvé un accès à ce blog.)

COCKPIT – Alpinism (2015)

J’ai été au lycée avec le guitariste de ce groupe en première et en terminale. On n’était pas très proches, donc je l’ai vite perdu de vue, dès le bac passé. Les seuls trucs dont je me rappelle, c’est qu’il était pote avec un mec qui s’appelait Léo et qu’il lui est arrivé de lire Sur la Route de Kerouac. Pas grand-chose quoi. Cela dit, quand je m’en suis rendu compte, ça m’a fait bizarre pendant deux secondes. Avant que leur grunrage n’assourdisse la cave de bientôt feu l’Heretic, il y a deux semaines de ça.

Oui, « grunrage ». Une étiquette inventée comme une blague, bâtardise sémantique expressément créée pour signifier ce mélange de guitares pleines et agressives, grunge, avec une rapidité propre au garage-rock. Cette sensation de jongler sous speed avec des tronçonneuses en marche.

Cockpit (un nom trouvé précipitamment juste avant leur premier concert) la rejoue comme dans les années 90, grunge, noise et indie-rock ; un précipité de boucan pop et furibard. C’est d’ailleurs Arthur de JC Satàn qui les a enregistré, histoire d’officialiser le parrainage, même si la musique de Cockpit obéit davantage aux canons sommaires du punk que celle de leurs collègues girondins, plus heavy, et dont, dernièrement, la ballade « Waiting For You » renvoie à des nuances adoucies.

J’adore la pochette de l’album, ce dessin représentant Stephen Hawkins sur une chaise électrique avec un pull tie-and-dye, flottant dans un vortex rougeoyant. Quant au CD, son visuel fait du Michael Jackson époque Thriller triomphale, un crackhead, une goule, un Michael Jackson circa 2009. A croire que Cockpit sont aussi bons pour la blague qu’aux commandes de leur aréopage sonique.

Sorti conjointement chez les Bordelais d’Adrenalin Fix et les Rochelais de Barbarella (attelage auquel s’est joint Bordeaux Rock pour la version CD), Cockpit ravira en tout cas tous ceux qui cherchent une alternative aux quatorze projets à la minute de Ty Segall, ou aux compilations venant butiner le cadavre de Jay Reatard, pour occuper leurs platines gloutonnes en galettes adrénalinisées. Noël approche – je dis ça, je ne dis rien (mais je le dis quand même) …

P.S. : Tant que je vous tiens, cliquez sur ce lien (ici, oui, ce truc écrit en bleu et souligné) si vous êtes sur la région bordelaise mi-janvier prochain ; J.C. Satàn et Cockpit sur la même scène, ça pourrait vous intéresser[1].

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[1] Message pas du tout subliminal : allez-y.

MAGIQUE SPENCER ET SON GROS POUVOIR DU RÊVE – Michel Part II (2012)

Dans le contexte paranoïaque et sécuritaire qui nous entoure et nous étouffe, complaisamment relayé par les politiques et les chaines d’info, le futile, c’est important. Écouter de la musique, rire, ce genre de choses indispensables pour ne pas crever de désespoir sous les nuages gris qui s’amoncèlent. Alors, voilà, dites bonjour à Magique Spencer et son gros Pouvoir du Rêve.

Je ne sais pas dans quelle dimension farfelue ce Rochelais est parti pour trouver cet intitulé, mais wouoh ! ça doit être de la bonne ! Et les morceaux sont l’avenant : débridés, railleurs, toujours dans un esprit lo-fi loufoque et bordélique où une mère ne retrouverait pas ses petits. Ceci dit, en étant influencé (dixit sa page Facebook aux 218 fans) par « les névroses, le handicap, les déviances sexuelles et affectives », Thierry « Magique » Spencer n’est pas le premier neuneu venu. Juste un punk qui n’en a rien à foutre du punk, ainsi que l’écrivait Lester Bangs.

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En quarante secondes, ce morceau m’a fait éclater de rire. Ça commence par un générique télé bien connu pour accompagner les pousse-cafés des retraités. Tam-tchikitam-tchikititamtam-bedoumbambam-bedoumbam-ketepepetek … Un générique, disais-je ? Ne serait-ce pas plutôt le cri d’un animal, le signal d’une venaison prisée ?

Car c’est alors que fusils et mitrailleuses pétaradent, que les cors sonnent l’hallali, les chevaux galopent, les chiens aboient, la caravane passe. Ébaubi par la cavalcade, vous espérez, le sourire aux lèvres dans votre canapé, l’amorce d’une révolution certainement pas de velours contre les stégosaures du petit écran. Lançons la chasse au Michel Drucker ! Haro sur les permanentes violettes et les mangeurs de pot-au-feu dominical ! Sus aux Jean-Pierre Pernaut, Pierre Bellemare, Jean-Pierre Foucault et autres gibiers faisandés payés pour montrer leurs trombines dans des télés aussi plates que leurs émissions. Mort au vieux monde, un truc comme ça. Un happening chouette, sur courant alternatif-pour-tous. Pour de rire, mais pas totalement.

Parce que, hélas (de Kelliwic’h ?), ce n’est pas de sitôt qu’on verra du rock à la télévision, musique et esprit (es-tu là ?) confondus. Il faudrait déjà que les va-t-en guerre mettent en sourdine leurs catilinaires et leurs désirs à peine voilés (sic) de loi martiale. Et, surtout, que les gens veuillent bien cesser d’alimenter leurs propres peurs. Vivez, putain, la mort viendra quand elle voudra. En attendant, keep on rockin’ in a free world !

PULP – This Is Hardcore (1998)

Il fallait une grande, une très grande chanson pour m’extirper du mutisme dans lequel diverses circonstances (la rentrée, le retour mi-figue mi-raison à la fac, de nouvelles occupations radiophoniques, une flemme exagérée) m’ont plongé. Deux mois sans écrire, c’est long, j’en conviens. J’ai failli renoncer à ce blog, le reléguer dans mon rétroviseur. Finalement, non. Pas encore, pas tout à fait. Qu’ai-je donc fait pendant deux mois ? Me faire cajoler à l’huile de monoï par des vahinés voluptueuses ? Pas vraiment. Mon lot a été plus banal : traîner à Bordeaux, bosser pour des exposés universitaires insignifiants, préparer mes émissions de radio, écouter des disques et des singles (on ne se refait pas). Parmi la foison de groupes et de morceaux qui ont transité plus nombreux que les bagnoles au péage de Saint-Arnoult un jour de chassé-croisé, un d’entre eux est revenu avec assiduité, œuvre d’un groupe qui, lui aussi, a failli jeter l’éponge prématurément ; une chanson psychodrame, belle comme la fin d’un monde. Ouais, Pulp. Et « This Is Hardcore ».

Pulp, c’est d’abord Jarvis Cocker. Celui qui a créé le groupe en 1978 (!), à 15 ans, l’a traîné durant les années de vaches maigres, de lose et d’obsessions avant de le porter vers la lumière au début des années 90, avec (par ordre chronologique et de succès croissant) « My Legendary Girlfriend », « Babies », « Razzmatazz » puis « Do You Remember The First Time ? » . Pour n’importe quel ado classe-moyenne fan de pop du milieu des années 90, il fut le modèle, l’exemple, la pop-star rêvée : le doux-dingue dégingandé qui emporte la mise, chantant des paroles fines et mordantes avec le charisme d’un prince de sang qui prendrait un ecstasy avec sa tassé de thé en écoutant Roxy Music. L’ancien grouillot du marché au poisson de Sheffield devenu sex-symbol étrange et pivot pop générationnel.

Parmi tous les morceaux de choix de Pulp, deux chansons sont à consigner parmi les plus illustrissimes des années 90.

Côté pile, brillant, « Common People », habile critique du misérabilisme cool (et de l’accent cockney forcé de Blur ?) emportée dans les tourbillons d’une pop flamboyante et plastique. Tour de force génial, qui renvoie Blur à ses études et Oasis au bonnet d’âne. La lignée directe de cette chanson, c’est Go-Kart Mozart, ce loser magnifique qui n’a hélas jamais connu le destin successfull de Pulp.

Côté face, crépusculaire, « This Is Hardcore ». Après le succès, les Unes du NME, le trollage de Michael Jackson, le phénomène de société, la démesure, la vacuité : le contrecoup. Le chant du cygne. Et le chef d’œuvre, allons-y pour ce terme galvaudé mais qui mérite ici toute sa place. Les pulpeuses rutilances discoïdes se sont dérobées au regard, remplacées par des lignes symphoniques et une douleur acide sublimée. La section de cordes, isolée sur le « End of Line Mix », est d’une sensibilité à tomber. Après « Death goes to the disco », disco goes to the death. De la boule à facette à la boule coincée dans la gorge, Pulp bascule dans les graves, dans la matière noire des introspections.

Le départ, en 1997, du guitariste Russell Senior (présent depuis 1983) a peut-être favorisé ce basculement. Le sommet est franchi, la suite ne peut être que descente et désenchantement, les fêtes devenant des routines lugubres. D’où cette Chanson, ample, splendide, tragique, intense, bouleversante. Cocker y lâche les chevaux lyriques tout en conservant un mal-être malaxé. Immense. Ultime. Apothéotique.

Les torsions noires de Freaks se combinent aux lueurs faiblissantes d’« Underwear ». Sexe sans sentiment, mécaniques désabusées, romantisme vain, poudre aux yeux, dépendance, aliénation, pièges tendus, jeux de rôle sisyphien où le forçat gamberge sur le bien-fondé de sa tâche. Tout est perdu, bascule vers le précipice. Tout ceci s’exprime dans un clair-obscur à la puissance romantique telle qu’elle tiendrait aisément le menton aux Dvorak, Beethoven et autres figures du genre. Si la musique populaire est un art mineur, alors, devant « This Is Hardcore », on se trouve devant une de ces plus belles gemmes.

Et que dire du clip, d’ordinaire parent pauvre ou cache-misère d’une chanson, sinon qu’il est à la mesure de la chanson. Quatorze tableaux à la patine classieuse et aux compositions étudiées, tournés dans les vénérables studios Pinewood. Somptueux.

« What exactly do you do for an encore ? » Hmm, je n’en sais rien, Jarvis, mais ça pourrait aller loin, « ’cause this is hardcore ».

WOLS – Bathyscaphe Finds a Music Box (2011)

La Russie. On n’en a pas beaucoup parlé en ces lieux. En même temps, hormis les petits corbeaux de Motorama (et, pour les plus nostalgiques, la musique de Tetris), les occasions de le faire semblent moins nombreuses que les apparitions du caviar de béluga aux repas d’un chômeur en fin de droits. Parce que, sérieusement, qui ? t.A.T.u ? Little Big ? Les Chœurs des Cosaques ? Ha, ha, ha, encore ha. Et pour toi au fond qui me tend un petit papier où il est inscrit « Et les Pussy Riot, alors ? », je te demanderai si tu as eu ne serait-ce que la curiosité d’écouter leurs chansons avant d’émettre cette objection. Oui ? Ah, ben c’est cool, tant mieux pour toi. Il n’empêche que dire que la pop-music n’était pas née sous une bonne étoile rouge me semblait une assertion pas trop fausse.

Jusqu’à ce que je tombe, en traînant du côté des recommandations de feue l’envoûtante émission « Glitch sur Le Mouv’ », sur une compilation intitulée Fly Russia. Un album téléchargeable gratuitement (je mettrai le lien à la fin de ce billet), ce qui me permettra d’y aller de ma bouteille de vodka à la prochaine soirée ; il n’y a pas de petit profit. Ces fichiers auraient pu pourrir indéfiniment dans mon disque dur, délaissés avant même une écoute pour d’autres tentations moins aventureuses, d’autres préoccupations moins dérisoires. Mais, heureusement, ce ne fut pas le cas. Car l’écoute a, entre autres, décelé ceci. Wols. « Bathyscaphe Finds a Music Box ». Une trouvaille.

Passée la petite seconde d’hébétude ravie, il a fallu faire quelques recherches rapides pour avoir les informations liminaires sur ce groupe inconnu. Alors, Wols est un duo de Krasnodar composé d’Alexander Tochilkin et Evgeny Shchukin (j’ai dû regarder à deux fois pour les écrire correctement), qui a sorti un unique album, chez Kompakt, en 2011. Et ? Bah pas grand-chose de plus. De fait, il ne reste plus qu’à laisser son imagination digresser sur ce nom, Wols. A l’endroit, ça a la laideur courte et pâteuse d’un aboiement, mais, à l’envers, ces quatre lettres dévoilent une rondeur lente et suave en devenant « slow ». Et « Bathyscaphe Finds a Music Box » confirme cet augure inversé.

Sans nul doute, Alexander et Evgeny (on va les appeler par leurs prénoms, ça sera plus simple) ont bien étudié leurs albums de Portishead qui tournaient sous le saphir (« Numbed in Moscow« , peut-être ?), ont capté le dosage si spécifique de ce trip-hop bleu sombre. Cette mission accomplie, ils sont allés noyer la voix de Beth Gibbons dans les eaux de la Mer Noire, ou, mieux, celles, plus froides, de la Baltique, jusqu’à ce qu’elle disparaisse tout à fait. Qu’il ne reste que l’épure de ces climats troubles d’abysses, ces battements, ces nappes, ces carillons infimes et ces cliquetis étouffés par l’obscurité, enveloppés d’ondes noires et indigo, des ondes sereines, trop sereines, prêtes à étouffer des secrets jusqu’à la nuit des temps.

Enfin, ultime étape, les voici qui enclosent cette magie dans un coffret, qui viennent le déposer au fond de l’eau, entre les rochers, les coquillages et des miettes de déchets rejetés par l’œkoumène. Il n’y a plus qu’à attendre qu’un explorateur en scaphandre vienne trouver cette mystérieuse boîte à musique ainsi dissimulée. Qu’il résiste à l’enivrante torpeur des profondeurs, au chant muet des sirènes, aux suggestions de sensualité aquatique. Qu’il la rapporte et l’ouvre sur la berge, au cœur d’une nuit sans lune au silence infini, que seul le ressac vient faire frissonner. Voilà une manière bien plus poétique, mais aussi bien plus malaisée, d’acquérir de la musique que d’aller en jogging à la Fnac d’à côté pour acheter une rondelle métallisée dans un boîtier carré en plastique.

Peut-être est-ce pour cela que Wols demeure encore aujourd’hui insaisissable. Rien de stars, de tsars, ou d’une « Glory Box ». Mais écouter ces trois minutes d’abstract hip-hop, où les mots n’ont plus leur place, ça vaut bien un peu d’eau salée dans les poumons.

Le lien de la compilation Fly Russia, chez Error Broadcast (EB009) : http://error-broadcast.com/index.php/tapes/show/release/ebc009

THE NAMES – Nightshift (1980) … et quelques considérations sur « 24 Hours Party People »

On me l’avait conseillé depuis un petit moment, avec chaleur parfois, et je l’ai enfin vu. 24 Hours Party People, le film de Michael Winterbottom, symboliquement numéroté FAC-401. J’étais curieux : comment retranscrire et tenir dans un même ensemble les racines punk, l’atmosphère cold des débuts, les doutes, l’effervescence, les soupçons de sympathies nazies, l’ombre du suicide de Ian Curtis, la profusion de groupes pop fabuleux, la dance-ification, les dissensions, l’Hacienda, la folie Madchester, les gabegies financières, les drames de Gunchester, l’agonie ?

Comment ? Je ne le saurais pas. Pas avec ce film, en tout cas. Car 24HPP a choisi un autre angle, décevant. Celui de prétendre tout embrasser mais ne se contente que de très mal étreindre. C’est un mauvais film, qui, hormis quelques fulgurances, m’a déçu de bout en bout. Truffé d’erreurs de casting, d’approximations et d’enjolivements, son seul intérêt repose sur le portrait fait de Tony Wilson, portrait double, qui le montre à la fois hâbleur, pédant, ambitieux, présomptueux mais aussi intelligent, audacieux, aventureux et enthousiaste.

Pour le reste, tous les échecs, les difficultés et les erreurs de Factory sont gommés au profit d’un panégyrique claironnant. Aussi, pour qui désire en savoir davantage sur Factory, ce film-là est une impasse fallacieuse. Il convient plutôt de se référer à l’extraordinaire monographie de James Nice, La Factory : Grandeur et décadence de Factory Records, un livre publié chez Naïve que j’ai emprunté à la bibliothèque et dont je tire la plupart de mes informations de ce billet sur The Names. Ayant lu l’un en voyant l’autre, j’ai pu mesurer l’écart qualitatif entre les deux productions.

Car, au-delà de ses qualités et de ses défauts cinématographiques, 24HPP ne dresse qu’un panorama historique coupablement réduit de Factory. Il laisse croire qu’il n’y a eu que deux groupes dignes d’intérêt sur ce label : Joy Division et Happy Mondays. Le film aurait d’ailleurs sans doute gagné à se consacrer exclusivement sur ces derniers (comme ce que fera Control sur Ian Curtis et Joy Division), au lieu de prétendre raconter l’histoire de Factory. Car seuls ces deux groupes-là sont mis en avant ; les autres sont relégués au rang de citation (New Order, A Certain Ratio, The Durutti Column), voire, pire, passés sous silence. Ainsi, nulle mention n’est faite des groupes moins « unicolores » du label comme 52nd Street, Section 25 ou Quando Quango, des francs-tireurs pop The Wake ou bien des Stockholm Monsters, épigones newordiens qui sont passés à ça d’être les « Mondays à la place des Mondays ».

Ce n’est guère mieux au niveau de l’organigramme. Dans 24HPP, Tony Wilson est dessiné en démiurge unique et superbe de Factory ; seul le producteur Martin Hannett parvient à se faire une petite place au moment d’évaluer les mérites, bien qu’on évacue totalement le fait qu’il a voulu intenter un procès pour couler Factory en 1984. Le rôle essentiel d’un Rob Gretton, qui découvrit nombre de pépites du label et fut un des seuls à rester lucide à la fin des années 80, est sous-évalué. De même, est totalement ignorée l’existence de la sous-branche continentale que Factory a implantée en Belgique : Factory Benelux.

Ce sous-label a été créé en 1980, après plusieurs concerts d’artistes Factory au Plan K, une ancienne raffinerie de sucre devenu la salle nodale du post-punk à Bruxelles (située, signe du destin, rue de Manchester). A la tête de Factory Benelux, deux des fondateurs du Plan K, qui travaillaient également pour le magazine belge En Attendant. D’un côté, Michel Duval, un économiste de formation, passionné de culture (et pas seulement musicale), qui après sa période post-punk publiera certains faits d’armes du hip-hop français des 90s, dont la B.O de Ma 6-T Va Crack-er. De l’autre, Annick Honoré, une séduisante fan de Siouxsie and The Banshees, secrétaire à l’ambassade de Belgique à Londres (pratique pour aller voir des concerts et être l’œil belge sur le post-punk anglais), que l’histoire retiendra comme celle qui fut la maitresse platonique de Ian Curtis.

Factory Benelux ne se contentait pas de simplement relayer les sorties de la maison mère mancunienne. Elle a permis l’émergence d’une poignée de groupes belges originaux, qui permettaient d’opérer un léger pas de côté vis-à-vis des sorties britanniques. Ces groupes avaient pour noms The Names, Crispy Ambulance ou Minny Pops. Si aucun d’entre eux n’a su égaler l’aura romantique d’un Joy Division, le succès commercial de New Order ou le culte discret voué à Durutti Column, un petit retour vers ces petites pièces pop égaye l’oreille.

Bon, venons-en enfin à « Nightshift » …

Produit par Martin Hannett, The Names y bénéficiera des trouvailles (ou des lubies, selon où on se situe) de l’artisan un peu fêlé du « son Joy Division ». Ainsi, Hannett, qui avait fait vivre un enfer au batteur Stephen Morris lors de l’enregistrement du si connu Unknown Pleasures, continuera sur sa lancée avec les Names. Il fera ainsi jouer du xylophone jouet au claviériste Christophe Den Tandt ou secouera la guitare de Marc Duprez pendant que ce dernier joue, sans parler de son habituelle autocratie lors du mixage final, lui qui ne supporte pas que les musiciens interfèrent lors de cette phase capitale.

Autant de détails infimes et loufoques, pourquoi pas, mais qui ici viendront illuminer ce beau single. Le groupe bruxellois aura même droit à une vidéo promotionnelle, chose encore rare à l’époque ; l’occasion de croiser le regard exorbité et légèrement effrayant du chanteur Michel Sordinia. On le croirait catatonique, traumatisé par une apparition surnaturelle, l’attaque d’une créature fantastique ou un meurtre sanglant de giallo …

Avec ce morceau, The Names vient s’intercaler entre Magazine et Echo & The Bunnymen. Hélas, ce sont ces derniers qui, deux ans plus tard, décrocheront la timbale avec « The Killing Moon », une chanson certes un peu plus triomphante, mais qui a beaucoup de cases cochées en commun : toute en mélodie, avec des arrangements nimbés d’une grâce magique, qui étoile le ciel nocturne et éclaire l’instant d’une lumière étonnante. Deux célébrations crépusculaires d’un flottement lacustre.

Ce n’est pas par hasard si le premier album des Names, qui sortira en juin 1982, s’intitulera Swimming. En raison de la rupture entre Hannett et Factory, il ne sortira pas sur Factory Benelux mais sur Les Disques du Crépuscule, l’autre label de Duval et Honoré. Cette bisbille, combinée à d’autres éléments défavorables – les gargouillis aquatiques liant les morceaux qui handicapaient la diffusion de singles en radio, le retournement de conjoncture de la noirceur post-punk vers la clinquante New Pop – ne fit pas de Swimming le succès que The Names méritait au pays des galettes noires. Mais pour une poignée de titres (« Calcutta », « Discovery », « Life by the Sea »), The Names aurait dû se faire un nom, accrocher la une.

Juste retour de l’histoire, on peut heureusement distinguer çà et là de discrets clins d’œil et de jolies rémanences. On retrouvera ainsi les inflexions vocales du refrain de « Nightshift » sur le « Mainstream » de Dominique A, lui qu’on sait amateur de post-punk belge pour avoir repris le « Je t’ai toujours aimé » de Polyphonic Size. De même, « Nightshift » se verra inclus dans la (large) liste des 1000 morceaux indispensables des Inrockuptibles. Ils n’ont pas été totalement oubliés. Sans doute grâce à cette sensation d’apesanteur miniature, ce ressenti d’un espace-temps fée voué à la dissipation.

Pour la cerner, je vais me la jouer cuistre à la Tony Wilson. Je ne vois aucune meilleure convocation que celle de Thomas de Quincey, qui écrivait, dans Du Heurt à la porte dans ‘‘Macbeth’’ : « Afin qu’un autre monde puisse faire son entrée, ce monde ci doit pour un temps disparaître. […] il doit nous être rendu sensible que le monde de la vie ordinaire est soudain suspendu – mis en sommeil – en transe – torturé jusqu’à subir un redoutable armistice ; le temps doit être annihilé, les liens avec les choses abolis ; et tout doit s’abstraire dans une profonde syncope, dans un suspens des passions terrestres. Il s’ensuit que quand l’acte est accompli, quand parfaite est l’œuvre des ténèbres, alors le monde des ténèbres se dissipe comme un spectacle de nuages. »

Pas mieux.

BLIP BLIP BLOUP, CADEAU POST-SCRIPTUM

Au passage, tant que j’en suis à faire des tartines sur Factory Records, voici une petite sélection personnelle – quinze titres, un par groupe, rangés par ordre de parution – parmi les merveilles de son catalogue. C’est loin d’être exhaustif ou gravé dans la pierre, certes, bien des incontournables ont été esquivés, je l’admets, mais ça me semble une bonne base pour commencer l’exploration de ce qui est peut-être le plus grand label indé de l’histoire de la pop.

Et dire que Factory est passé à deux doigts de signer Wire en 1980 … Ç’aurait été le must du must en matière de culte (surtout pour moi qui met Pink Flag sur un piédestal)

PET SHOP BOYS – West End Girls (Stephen Hague mix) (1985)

En 2015, à la faveur de son honorable album (F.F.S) avec Franz Ferdinand, Sparks est revenu dans le jeu. Il n’en est pas de même pour ceux qui furent leurs successeurs, Pet Shop Boys. Ils en auraient presque disparu des rétroviseurs. Et ceux qui s’en souviennent les amalgament souvent à des panouilles comme A-Ha, Duran Duran ou Spandau Ballet. Les garçons de l’animalerie sont aujourd’hui une valeur peu cotée à la Bourse du Bon Goût.

Pet Shop Boys a pourtant été un groupe important, jouant dans la même division que New Order[1] ou Depeche Mode – une certaine théâtralité gay en supplément. Ce sens adroit du dosage mélo, de la mélodie synthétique, des proportions de profondeur et de cheesy a par exemple hissé Pet Shop Boys dans le cœur des deux fondateurs de Sarah Records. Contaminant les dancefloors sans débrancher ni le cœur ni le cerveau, on les a même décrits comme les Smiths de la dance music. La comparaison, qui pourrait sembler incongrue au vu des positions anti-synthétiques de Morrissey, a pourtant sa part de pertinence ; mieux encore, elle est facilitée par les interviews du groupe, où Neil Tennant, ancien journaliste musical, ne mâche ni ses avis ni son ego, jusqu’à tenir des propos discutables, à la manière du Moz.

Ainsi donc, les deux pieds ancrés dans ces mid-eighties synthpop qui ont livrés tant de choses honteuses, Pet Shop Boys est arrivé à tirer son épingle du jeu. Ce n’est pas Olivier Cachin, grand fan du duo, qui me contredira. Les chouettes morceaux et les refrains marquants ne manquent pas à l’appel, tels l’addictif « Domino Dancing » (all day all day), l’emphatique « It’s a sin », ou encore ce monument de mélancolie pop qu’est « West End Girls », sur lequel nous allons suspendre notre vol.

Premier succès du duo anglais, « West End Girls » semble sonner la fin de la folie camp, du frivole hédonisme disco. En témoigne le changement de producteur : en 1983, c’était Bobby Orlando qui posait sa grosse patte Hi-NRG sur le morceau, deux ans plus tard, Stephen Hague vient donner une patine plus songeuse au morceau, une inflexion bienvenue.

Car en attendant la remontée aceeeeeeeed de la house, voici venu le temps de la déconfiture : journées blêmes, solitude sordide, envies suicidaires, panorama social pas jojo, avec en toile de fond le SIDA, le thatchérisme et l’ultime durcissement de la Guerre Froide. Sorti des boites de nuit, dont le voile enjôleur se dissipe, la chronique du monde extérieur est grise, anthracite, avec des reflets plombés. Première rime de la chanson, qui plante le décor, urbain, plein de smog et de pensées noires : « Sometimes you’re better off dead / There’s gun in your head and it’s pointing at your head ». Des diagnostics détonnant dans le royaume de la New Pop.

Pour éviter malgré tout la case suicide et traîner son baluchon en ces temps troublés, Pet Shop Boys recourt à des couplets à deux doigts du rap. Scandés d’une voix détachée, ils s’inspirent d’un des titres fondateurs du hip-hop, le pamphlet « The Message » de Grandmaster Flash, dont le propos s’avérait lui aussi d’une extrême pessimisme (refrain : « Don’t push me cause I’m close to the edge / I’m trying not to lose my head »). A cela s’ajoute une rythmique de précision et, surtout, un refrain ondulant qui porte la mention « inoubliable » en travers de son caryotype, s’infiltrant dans votre cerveau dès la première écoute. C’est d’ailleurs une réminiscence de ce refrain qui m’a ramené il y a quelques semaines vers ce morceau, dont la dernière écoute remontait à des temps effacés de mon disque dur interne. Je ne me l’explique pas vraiment ; sans doute, inconsciemment, la justesse efficace du tournemain mélodique, ainsi que le détachement fataliste des paroles pour narrer les tribulations du « dead end world »

Toujours est-il que, des caissières de Tesco aux boites gay de Soho, réconciliant branché et popu, « West End Girls » a eu un succès retentissant, atteignant le podium de tous les charts européens. Un immense succès, mérité de surcroit, ce qui n’est pas si fréquent. Un raz-de-marée commercial qui n’a connu qu’une seule exception. Devinez qui ? La France, bien entendu, où ce tube pop resta anonyme. Il n’y atteignit que le 75e rang. Y’a pas à dire, cocorico ! La France préférait sans doute ses Goldman et Lahaye à ces singuliers gâche-sauce qui invitaient, avec une retenue alimentant le cliché britannique, l’ombre de la Faucheuse dans la grande sarabande satisfaite de la pop.

Qu’importe cet échec anecdotique dans le pays de Marc Toesca. La chose importante, c’est que, même à trente ans de distance, « West End Girls » reste mille fois plus beau musicalement et plus pertinent socialement que ceux qui, actuellement, décrochent du disque de platine par wagons entiers. Voire que des undergrounds désorientés, perdus et dilués dans la masse (la nasse ?). Et cela seul compte, qu’on soit un « east end boy » ou non.

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[1] Neil Tennant et Chris Lowe seront d’ailleurs des invités récurrents lors des débuts glorieux du supergroupe Electronic que le chanteur de New Order, Bernard Sumner, avait formé en 1988 avec l’ex-guitariste des Smiths, Johnny Marr.

ALINE – La Vie Electrique (Pierrick DEVIN et Stéphane « Alf » BRIAT remix) (2015)

L’été est une belle saison. Le farniente, la plage, les barbecues, les filles en maillot. Certes. Mais sachant qu’un album d’Aline attend le crépuscule de ces jours radieux pour débouler sur nos platines, on aurait presque hâte qu’il s’achève au plus vite. Presque, mais pas tout à fait. Parce qu’il fait chaud, parce qu’il fait beau, et aussi parce qu’on va pouvoir tout de même, histoire de se mettre en appétit, l’agrémenter de petites mignardises directement issues des ateliers des princes de l’indie hexagonal.

Ainsi ce remix bienvenu de « La Vie Electrique », le premier single de l’album homonyme. A ce qui était déjà une pièce de choix, propre à faire frétiller les baigneurs sous les endomorphines, Pierrick Devin et Stéphane Briat (auteurs d’un autre remix d’Aline, sur le précédent album) sont venus y ajouter une patte habile, celle d’un dancefloor diurne pour onduler du bassin au bord des bassins. Avec ces accords de piano qui sonnent house comme à la maison, ces rebondissements de basse et ces réflexions flûtées, le potentiel funky du morceau s’en trouve boosté.

Bref, c’est frais comme un cocktail près de la piscine, quand le soleil fait sur les vaguelettes de l’eau des éclats stroboscopiques dont on se protège avec des lorgnons teintés, un peu pour le style, un peu pour la frime. Ca a l’osmose sensuelle et vivifiante de ces moments ensoleillés dont on n’aimerait que jamais ils ne s’évanouissent ; la transe des transats. On boit et puis on danse, mais sans mélancolie cette fois ; la vie électrique vient nous piquer les anthères, entre les grillades et les mini-parasols.

Tout ceci fait que dans un monde rêvé, ces cinq minutes-là seraient, tout belles tout neuves, le tube de l’été. En attendant la suite, bien sûr.