Critique : Currents (TAME IMPALA, LP, 2015)

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« Certains pourraient reprocher à ce morceau de manquer de suc, de saleté, d’être trop écrémé, délayé, adouci. On n’intimera pas à ceux qui pensent cela de se bâillonner avec du gros scotch ; après tout il y a bien des gens qui décrètent que Pink Floyd est inaudible dès après 1967. Mais on leur recommande seulement de patienter et de juger sur pièce ce que donnera la figure complète. Let it happen, vieux. » Voilà ce que j’écrivais il y a quatre mois et demi de cela, lorsque venait de sortir « Let it happen », premier single de Currents. Maintenant que le troisième album des Australiens a été distribué dans tous les bacs du monde, est passé par toutes les oreilles averties, il est l’heure de livrer le verdict.

J’aurais aimé aimer cet album, me rallier aux concerts de louanges et aux génuflexions de la critique. Son prédécesseur, Lonerism, est un album incontournable des années 2010, un de mes disques préférés, où l’ensemble sublime des morceaux fuzz-beatlesiens déjà excellents pris un par un. Considérant cette pierre blanche posée dans le jardin lysergique, considérant aussi la qualité du Innerspeaker initial, la superbe pochette de Currents (qui adapte le graphisme du Faust Tapes de 73 à une bille de flipper distordant son environnement linéaire), il n’y avait aucune raison particulière de s’inquiéter de la qualité de cette nouvelle portée. Ou plutôt si, il y en avait une : le virage pop-soul mainstream pris entre temps par Kevin Parker. De sa reprise du « Stranger in Moscow » autrefois chanté par MJ le moonwalker-en-chef à sa collaboration avec Mark Ronson (dont est issu l’excellent « Daffodils »), en passant par sa signature sur la major Interscope aux Etats-Unis, les baromètres indiquaient tous une volonté de devenir un groupe important – et pas qu’aux oreilles des zélotes du revival psyché.

Tame Impala inverse donc la trajectoire de MGMT : un premier album prometteur, un deuxième frôlant le génie et un troisième qui donne un sérieux coup de volant pour se sortir de la trajectoire prévue. Cependant, quand MGMT fuyait sa destinée de hitmaker en foutant un bordel expérimental monstre, Tame Impala adoucit le ton, enduit sa musique de monoï pour en faire une soul-pop accessible aux masses mainstream. Lorsque MGMT accentue (et pas qu’un peu) l’aspect psychédélique de sa musique, Tame Impala s’en éloigne.

Aucune des deux démarches n’est critiquable en soi. Ouvrir le spectre, s’ouvrir aux autres et s’ouvrir à soi, rien n’est interdit du moment que la qualité demeure au rendez-vous. Se renouveler fait partie des étapes obligées d’une vie artistique, sauf à vouloir s’enferrer dans des schémas vu, revus et rerererevus où chaque disque ressemble un peu plus au précédent, en moins bien souvent (Ramones, AC/DC, etc.). Et si les panégyristes prendront prétexte de ce changement de style pour décréter tout bémol fait à ce chef d’œuvre proclamé comme la manifestation d’un esprit obtus, rétif au changement, attaché à ses petites cases étroites et bien délimitées, le problème n’est en vérité pas là. Il est que dans ce virage casse-gueule, que nombreux ont tenté et réussi (Daft Punk, Bowie, les Strokes, pour n’en citer que trois), Tame Impala échappe de peu à l’ambulance direction l’hosto.

Si cet album n’est pas parfait – loin de là –, s’il ne sera pas l’album de l’année, s’il s’agit de l’album le moins réussi parmi les trois qu’a sorti Tame Impala, c’est que les mélodies semblent y être privées d’énergie. Elles tournent à vide. Quand il n’oublie pas de mettre du rythme dans ses dilutions sucrées, le résultat peut être remarquable ; mais il faut croire que Parker ne prend assez ses comprimés pour la mémoire, résultat, les bons moments, ceux qui emportent et importent, ne sont pas tellement légion.

Parker affirme que Currents s’inspire de ses sensations ressenties en écoutant les Bee Gees sous champis. Cette revendication dit tout : du psychédélisme, du rock, des guitares, de l’héritage Lennon, faisons table rase. Le voici qui va chasser sur les terres de Frank Ocean ou d’un Michael Jackson qui aurait abusé de la reverb dans l’au-delà. Las, Parker a dû zapper quelques étapes pour tomber à pieds joints dans cette mélancolie delphinienne qui fait des space cupcakes (pas si space que ça d’ailleurs) avec tout plein de sirop autour, dessus, dedans. Par moments, il semble citer 10cc, ou le Air lénifiant circa 2006, et c’est pas jojo.

Pour un album de rupture, aussi bien musicale que sentimentale, on aurait apprécié que Parker se montre, au moins un instant, jaloux, furieux, en miettes, furibard. A défaut, qu’il se révolte. Là, en se laissant glisser, il laisse la drôle d’impression d’être juste largué, à tous les sens du terme. De se retrancher à des automatismes de producteur, pousser des potards, des boutons, doser les effets afin de gonfler le son, de combler le vide, de désincarner sa musique et de la plastifier, de faire en sorte qu’elle puisse tourner sans lui. Ce n’est pas nécessairement un hasard s’il a affirmé avoir conçu cet album pour qu’il soit davantage joué par les DJs … Maîtriser le son, la production, l’abstrait, se créer un cocon où l’on est démiurge pour oublier son implication dans le déroulement des choses. Je m’avance sans doute beaucoup dans mon interprétation mais, à mon sens, ne manque plus que le gros pot d’Häagen-Dazs dans le studio d’enregistrement, et on y est.

Par conséquent, du fait de cette volonté de maîtrise absolue sur ce disque-échappatoire, tout est très bien produit. Propre, préparé, enrobé, rutilant, millimétré. Trop. A vouloir être lisse, Tame Impala a dédaigné l’accroche, ce je-ne-sais-quoi qui vient piquer notre attention. Ce hameçon funky qu’il avait réussi à mettre en place sur « Daffodils », qui appartenait déjà à cette ère grand public de Tame Impala, n’est sur le principe quasi-jamais reproduit. Le jeu de mots est facile, mais c’est à regrets que j’y vois le reflet de la réalité : malgré son nom, Currents ne nous emporte pas. On le regarde tourner en rond, s’épuiser dans des ballades au kilomètre (« Yes I’m Changing », « Past Life », « Love/Paranoia ») aussi insignifiantes que gonflées à outrance.

Pourtant, l’album contient une perle étincelante : la magnifique « The Moment », qui est ce que j’aurais rêvé que cet album soit, fluide, ample, dont le groove à la fois doux et insidieux est cheesy juste ce qu’il faut. La conclusive « New Person, Same Old Mistakes » aurait pu être le deuxième joyau de Currents, mais son pont vocal plus que douteux (une envolée de falsetto maladroite et quelque peu gênante) l’empêche d’accéder à ce rayonnant statut. Il faut aussi ajouter « Let it Happen », dont la structure à tiroirs continue d’impressionner malgré le trompe-l’œil qu’elle a constitué pour l’album.

Pour le reste, Parker utilise trop sa voix, dont le timbre fluet n’est plus compensé par le fuzz des guitares et la force de la rythmique. Et, sucre sur sucre, les seuils d’intolérance diabétique sont dépassés aussi sûrement que devant un épisode de Grey’s Anatomy. On sature. Une ou deux collaborations vocales, ou quelques respirations instrumentales, auraient été les bienvenues, pour éviter qu’on ne se lasse, sinon qu’on s’irrite de cet album, qui finit par confondre douceur miellée et viscosité sirupeuse.

Car le paradoxe de cet album est ici. Pris séparément, les morceaux, même les plus mauvais, ne sont pas horribles. Certains d’entre eux sont honorables, même s’ils ne valent pas tripette face à ceux des précédents albums (oui, « Disciples », c’est pour toi que je parle). C’est l’ensemble, l’album même, qui s’avère indigeste d’ennui, mollasson, invertébré. Passé un temps d’exposition plus ou moins long – disons, une vingtaine de minutes – on a envie de secouer Parker, qu’il cesse de chantonner haut perché de temps à autre, qu’il « muscle son jeu ». Ce sera peine perdue. Comparé au Man It Feels Like Space Again que ses camarades de Pond ont sorti il y a quelques mois, ce Tame Impala-ci fait pitié : pas assez bondissant, déluré, énergique, accrocheur, malin, instinctif.

Concluons : Currents n’est pas honteux, en soi. Mais, s’avérant trop moyen, difficile de nier que cet album m’a déçu. Vraiment.

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TAME IMPALA | Currents | Interscope | 2015

Et s’il n’en restait que trois : « The Moment » (wow !), « Let it happen », « New Person, Same Old Mistakes »

Note : 10/20

Critique : Consumer Behaviour (LE CLICHÉ, LP, 2014)

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Il y a des albums qui saisissent leur époque avec une telle pertinence, qui en sont tellement chargés qu’ils finissent par la changer. Ces albums-là, portés au rang d’incarnations totémiques, sont exceptionnels. Il y a aussi ces albums qui sont des madeleines de Proust, ces pierres blanches jetées dans le jardin de Mnémosyne de chacun, albums qui tomberont peut-être dans le caniveau de la mémoire collective, mais seront un délicieux portail dimensionnel pour tous ceux qui auront tissé des liens indéfectibles avec lui.

Il y a aussi ces albums dont la datation au carbone 14 donnerait un résultat falsifié, ces albums pour lesquels toute estimation critique ou temporelle se voit brouillée par cette sensation d’indiscernabilité liquide, d’impossibilité d’accoler à l’œuvre un contexte dans laquelle l’insérer en vue de la faire réagir. De sorte que, sans solution, l’équation, chimique comme artistique, demeure irrésolue.

C’est le problème que pose Computer Behaviour. Ce disque, pour agréable qu’il soit, donne l’impression d’arriver après la bataille. De ne rien apporter de nouveau. Il aurait été parfait en 1983, dans la lignée de la synthwave glacée de Gary Numan, des premiers essais de Depeche Mode et du Computer World de Kraftwerk. Consumer Behaviour épouse d’ailleurs les mêmes partis pris, aussi bien éthiques qu’esthétiques, que ce dernier : mythe du mensch-maschine, fascination pour les architectures sociales et les connexions technologiques.

Ca pourrait être moins gênant s’il s’agissait de pop (guitare-basse-batterie, 3’30, couplet-refrain, vous connaissez la chanson) mais la volonté de représenter un futur hypothétique présente dans ces pistes instrumentales-expérimentales donne la désagréable impression que Le Cliché cherche à réinventer la roue quand il se contente (et c’est déjà bien) de la faire tourner avec une maîtrise certaine.

Le meilleur album de Kraftwerk depuis douze ans

Le descriptif de cet album déplie un éventail fourni de références, de Mathématiques Modernes à Gary Numan en passant par Ladytron et même Benny Benassi (!). On pourrait aussi citer Ruth sur la boite à rythme de l’introductive « Production Line ». Pourtant, il manque toujours à la liste des inspirations le marqueur qui me semble le plus essentiel, l’étalon à l’aune duquel il faut évaluer ce Consumer Behaviour : James Ferraro, celui de Far Side Virtual.

Cette comparaison, évidente sur des titres tels que « Aquaphobia », « Thank You for Holding » ou « Operating System », permet de voir où le bât peut blesser. Computer Behaviour est un soupçon trop néo-kraftwerkien, trop à l’aise dans une forme qui a eu le temps de devenir classique, trop respectueux du canevas tracé par ses aînés. Il n’est pas assez post-kraftwerkien, comme l’est Ferraro, qui, il faut tout de même le préciser, perd quant à lui une certaine efficacité pop dans sa démarche expérimentale, avec ses morceaux très courts et déstructurés.

A la fois fluide et rigide, lissé à la semblance de la civilisation techno-capitaliste dépeinte ici, cet album est d’un niveau tout à fait acceptable. L’écoute est extrêmement agréable mais sonne hélas trop datée. Le Cliché n’impressionne pas et son futurisme ne voit pas plus loin que Windows 95. La pochette de l’album, avec ces buildings comme on n’en construit plus depuis l’époque des Polaroïd, le prouve en dernier recours, si le son des synthés sur lequel Gerard Ryan use ses phalanges ne vous avait pas suffisamment aiguillés vers le rétro.

Le parti pris même a quelque chose de désuet : une redite du Meilleur des Mondes, où un capitalisme melliflu agit, par le biais des circuits imprimés et de la douce luminescence des écrans, telle une Big Mother « pour le plus grand bien » de sujets tendant à se sublimer en androïdes amoureux de leur propre servitude. Une vision dépassée depuis que le vernis cosmétique a craqué de toutes parts (2001, kaboom ! 2008, krach !), laissant voir la violence jusqu’ici naturalisée et euphémisée qui sous-tendait ce système. Mais ce lustre cosmétique, presque angélique, contribue à en faire ce curieux objet, un peu à part de notre monde. Comme tombé d’une capsule temporelle, si ce n’est dimensionnelle. Il faut se laisser prendre. Nous voilà pris.

Et l’embarras de l’indétermination temporelle absous, sans reconnaître dans le panorama si nous nous trouvons dans le 1994 de 1984, dans le 1984 de 2014 ou dans l’an 2024 à venir, on est obligé de s’exclamer, avec force : c’est, au minimum, le meilleur album de Kraftwerk depuis douze ans !

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LE CLICHÉ | Consumer Behaviour | Medical Records | 2014

Note : 13,5/20

S’il n’en restait que trois : « Aquaphobia », « I Woke up This Morning Like I Always Do », « Consumer Behaviour »

Critique : Moderne (FRANCE, LP, 2014)

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… ou pourquoi Moderne est un grand album raté.

J’ai déjà dit en ces lieux tout le bien que je pensais du groupe France. Après un premier EP réussi (Grand Tour), le trio a sorti un LP sur Les Disques Anonymes. Une belle manière de se faire un nom.

Pour cela, le triumvirat Pierre Gastou / François Remigi / Henning Specht a repris l’iconographie et la couleur musicale de l’EP : le croisement du spatial rétro-futuriste et de la France chaban-delmassienne, de Telex et de Souchon. A l’équidistance d’une imagerie désuète ironiquement mobilisée et d’une candeur sincère dans les paroles (simples et concises) et les mélodies (une électropop épurée, naïve, soignée), du second et du premier degré, Moderne joue dans une autre cour que celui du seul musical. Cette rêverie digitale est un concept.

Pourtant, c’est à cet endroit-ci qu’un chagrin prononcé émerge. Celui que Moderne ne soit pas l’album qu’il aurait dû être. C’aurait pu être un fantastique album-concept narratif sur une France uchronique, une France moderne qui découvre les sports d’hiver, croit au Formica, aux grands ensembles et au progrès social, une France qui pourtant court à la catastrophe avec la fin prochaine des Trente Glorieuses.

Compte tenu du parti pris imaginaire de France, la tracklist aurait dû être mouvement, elle n’est que panorama. Pour agréable qu’il puisse être, cela ne suffit pas au regard des promesses esquissées. Il y avait pourtant de quoi faire, avec les cinq morceaux suivants (qui se trouvent être, comme par hasard, les meilleurs de l’album) : « Moderne », « Métropolitain », « Collège Voltaire », « Candidat », « Dr Martin/La Vermine ». Ce quintet est l’essence de ce qu’aurait dû être ce disque. Plus qu’une succession de morceaux, une histoire, où les plages s’enchaînent et sont liées dans une continuité actantielle.

Il fallait aller plus loin que les esquisses de l’EP, pousser le concept vers d’autres horizons. « Moderne » et « Métropolitain » pour planter le décor d’une société zombifiée par le progrès ; « Collège Voltaire » et « Candidat » afin d’insister sur le caractère autotélique des élites, au pouvoir ou appelés à l’être ; « Dr Martin/La Vermine » comme élément déclencheur, amorce d’une guerre civile. Et ? Et puis plus rien. France n’est jamais allé au-delà de cette insurrection qui s’annonce. Qu’y a-t-il dans le « petit papier froissé » que tient le jeune homme lynché et pendu ? On le saura pas. On reste en suspens. Dommage.

Ne reste donc que cette désillusion et, heureusement, ces cinq chansons excellentes, ces vignettes diablement réussies qui ont tourné en boucle dans mon MP3 ces derniers mois. Suffisant pour remporter l’élection ? Pour le savoir, il faudra attendre le second tour ; car après une campagne convaincante (l’EP), France n’a su pousser suffisamment son avantage, lors de ce premier tour, pour les laisser hors de la zone de ballotage (favorable).

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FRANCE | Moderne | 2014 | Les Disques Anonymes

Note : 14/20

S’il n’en restait que trois : « Métropolitain », « Dr Martin/La Vermine », « Collège Voltaire »

[EXTRÊME] J’ai regardé les NRJ Music Awards. Et j’en ai gros.

Abandonne tout espoir, toi qui entres ici.

Abandonne tout espoir, toi qui entres ici.

Le grand augure Thélésseth-Jourre, celui qui touche sept millions de vrais euros de la part de l’Etat au titre de la participation à la pluralité de la presse (ceci n’est pas une blague, c’est véritable), annonçait pour la soirée du 13 décembre dernier une catastrophe qui aurait sans doute eu sa place parmi les dix plaies d’Egypte si les extraterrestres qui ont aidé à édifier des pyramides de caillasse (à croire qu’ils n’avaient rien de mieux à foutre, en même temps, je comprends, pour eux c’est un peu comme faire des pâtés à la plage) avaient apporté à la CléoPâtrie l’électricité, la télévision, l’Autotune et Nikos Aliagas. Ce ne fut pas le cas, et l’humanité en a gagné quelques siècles de répit musical.

Cette calamité, ce sont les Hainerdjy Miouzik Owardz (oups, fausse manip’, j’ai enclenché le générateur d’erreur orthographique, je le désactive sur-le-champ) ; ce sont les NRJ Music Awards, lesquels vont me fournir céans une vidange d’aigreur accolé à un atelier défonçage de portes ouvertes. Alors oui, je sais, ça fait une semaine et demie que ce grand raout a eu lieu, et il n’y a pas besoin de ma prose pour démontrer la profonde nazerie des #NRJMA, mais il n’y aura jamais assez de cartons rouges sanguinolents adressés à tout ce qui se rapporte à Radio-Baudecroux aussi longtemps qu’elle ne les aura pas fait, elle, ses cartons, après trente-trois ans d’occupation abusive des ondes ; l’âge de se faire crucifier en place publique, en bon prophète qui se respecte, fut-ce d’une religion cacophonique et coprophage.

Organisés depuis 2000 – le voilà, le bug ! – les NRJ Music Awards, cérémonie de récompense aussi crédible que Bernard Tapie jouant un commissaire de police dans une série télé (merci TF1 pour ça aussi !), viennent une fois l’an livrer leur dysenterie sonore en (pro)portions copieuses directement dans votre salon, si vous avez eu la malchance ou la perversion scatophile d’allumer votre téléviseur sur le canal méphitique de la Première-Chaîne-Télé-de-France-et-d’Europe.

Etonnant d’ailleurs que, désormais qu’ils ont une chaîne à eux qui a tenu plus longtemps que TV6, ils n’y hébergent pas les agapes durant lesquelles ils masturbent trois heures durant leur orgueil turgescent qui fait la stupeur d’une contrée qui en connaît pourtant long en matière d’autocélébration (le Festival). Même pas les bollocks d’assumer leur consanguinité, non, il leur faut du maousse costaud en terme d’audience, le fleuron de Bouygues le bétonneur. Qui se ressemble s’assemble, dit-on. La télé boîte à cons et la radio shit music only, quelle union mieux appropriée ?

Non, on avait dit de ne pas faire cette blague-là ... *Eh mec, t'as conscience que tu parles tout seul ?* *Ah oui, merde, c'est vrai*

Non, on avait dit de ne pas faire cette blague-là … *Eh mec, t’as conscience que tu parles tout seul ?* *Ah oui, merde, c’est vrai*

C’est donc muni de mon indispensable dispositif de survie (un seau à vomi, trois boites de Doliprane 8000, trois boîtes de Tranxène, une bouteille, non deux, de vodka diluée à l’eau du Styx, et diverses bricoles annexes) que je me suis installé sans plaisir sur ma chaise de torture mon canapé pendant trois longues, trois très longues heures. J’aurais dû exiger que cette soirée me soit remboursée par la Sécurité Sociale. Ce n’a pas été le cas, ce qui explique le délai de latence entre cette souffrance vespérale proprement dite et son exsudat articledeblogesque, dont la suite du programme consiste en un résumé vite fait, quelques prolongations réflexives et une foule de vitupérations, le tout mélangé façon milk-shake. L’esprit de Noël peut aller se cacher.

Comme tous les ans, les NRJMA se voulaient l’équivalent des MTV Music Awards ou des Grammy Awards (un jour, il faudra bien qu’on se dise que toutes ces grand-messes ne servent absolument à rien et les rayer d’un trait de plume) ; comme tous les ans ils se sont gaufrés. Aucune star internationale nominée n’a fait le déplacement. Ni Pharrell (à qui j’attribue la palme de la flagornerie avec son « je vais prendre le plus grand soin [du trophée] jusqu’à la fin de sa vie »), ni Ariana Grande, ni Sia, ni Beyoncé, ni Shakira ; hormis One Direction (dont la seule mention souille cette page) et Coldplay (en différé), zéro idole du peuple duckface en vue. Le summum étant atteint avec Daft Punk, dont l’absence a parue tellement improbable à Nikos qu’il est allé jusqu’à inventer une tournée imaginaire pour les excuser.

"Cool. On va pouvoir aller se voir en concert."

« Cool. On va pouvoir aller se voir en concert. »

Tant qu’à parler de Daft Punk, attardons-nous sur le trophée qu’ils ont obtenu. On ne s’appesantira même pas sur le fait que gagner un trophée annuel en décembre 2014 quand son album est sorti en mai 2013, et qu’on n’a rien fait depuis, est complètement stupide, on n’a pas le temps pour ça. Car la catégorisation-même de Daft Punk pose problème ; ils ont été sacré « groupe francophone de l’année ». Je répète : « groupe FRANCOPHONE de l’année ». Alors, de deux choses l’une : soit on décide d’évaluer les compétences langagières, auquel cas les polyglottes vont bien s’amuser, soit on ne prend en compte que les chansons et là, problème, il n’y a aucune chanson en français dans la discographie de Daft Punk[1]. Faut vraiment être lésé sur 99% de l’encéphale pour ne pas s’en rendre compte.

A ce stade, je suis en train de convulser au sol et de ma bouche coule une bave violacée ; c’est du moins ce que m’ont relaté les âmes charitables qui m’ont alors porté secours, en pressant la touche « mute » de la télécommande. Il faut dire qu’avant le mindfuck géant sur les androïdes disco-pop, on en avait eu droit à des belles. Qui ont continué à se multiplier après, également. Je vais aller vite parce rien qu’à y repenser j’ai la nausée qui se ramène vitesse grand W (oui, W, c’est vous dire si je n’ai pas beaucoup de temps).

Playbacks aussi grillés que la ventrêche d’un sandwich vendu à la buvette d’un tournoi de foot pour mômes ; remettants aussi à l’aise qu’un élève de 6e faisant un exposé de SVT ; prestations de Mickaël Youn semblant être ponctuées de grands BANG! lorsqu’il percutait le mur du çon (c’est arrivé souvent) ; compteur de twitts exhibé à la manière du compteur de dons du Téléthon ; budget confettis qui devait dépasser celui d’un quelconque pays du tiers-monde (petite pensée aux grouillots payés au lance-pierre pour les ramasser entre deux « plateaux ») ; Joey Starr qui remet un prix à Black M (le rap français grand public n’est plus ce qu’il était …) ; Nikos prenant des selfies dans tous les sens pour paraître « connecté » ; discours de remerciements des lauréats (quand ils sont présents) encore moins surprenants qu’une boîte de dialogue de PNJ dans Pokémon Rouge ; David Guetta et son sourire de gogol acclamé pour avoir appuyé sur deux touches.

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Et surtout, les keurkeurlove incessants du public prépubère. Version prolo-analphabète des blogueuses mode, les auditrices d’NRJ se remarquent par leur irritante capacité à émettre des sons aigus classifiés entre les ultrasons et les alarmes de voiture, de même que par une dyspepsie intellectuelle qui les pousse plus volontiers vers Closer (le magazine people) que vers Closer (l’album de Joy Division). Le genre de personne à aduler Ryan Gosling après avoir vu, quoi, deux films où il joue dedans (dont un qu’elle n’a pas aimé). Le genre de personne à fournir son écot pour ce type de calamité organisée.

Point règlement des NRJMA : « Les votes sont limités à un vote par jour par catégorie par personne ». Hein ? Je relis. « Les votes sont limités à un vote par jour ». Un vote par jour. Tu parles d’un vote du public : une même personne peut voter, depuis la publication des candidats jusqu’à la clôture de l’élection, jusqu’à trente fois. C’est beau, la démocratie. De toute façon, OSEF, c’est toujours TF1RJversal qui gagne à la fin.

Ce concept, c’est une sodomie : on sonde des trous du cul, on risque de récolter de la merde, les deux parties peuvent y prendre du plaisir mais une seule se fait enculer. Car, sous couvert de participation démocratique aux votes, on vous fait cracher au bassinet, et aussi longtemps qu’on trouvera des débiles nantis d’un forfait téléphonique capable d’envoyer par dizaines de SMS surtaxés pour savoir qui de Shy’m-la-wannabe-Rihanna ou de Zaz-l’altermondialo-ouin-ouin aura l’insigne privilège de se voir échoir une colonne de plastique doré pour récompense de ses méfaits artistiques, TF1, NRJ et Universal pourront continuer de se payer des piscines olympiques de diamants vingt carats tout en se gaussant de votre ineptie d’huitres anthropomorphes garanties sans aucune perle à l’intérieur.

Jean-Paul Baudecroux, Pascal Nègre et Nonce Paolini ont un message pour vous.

Jean-Paul Baudecroux, Pascal Nègre et Nonce Paolini ont un message pour vous.

En tout cas, le jour de la Saint-Barthélémy musicale, j’ose espérer que nul impétrant de cette coterie funeste ne sera épargné. Chantres incurables de la merdiocrité sonore, sonnante et trébuchante, puissiez-vous après, avant et pendant votre trépas mérité mais hélas un brin tardif, tourner lentement dans une rôtissoire géante, léchés par les flammes rougeoyantes de la damnation. Certains ont déjà leur emplacement réservé : les sieurs Baudecroux, Guazzini, Weill, Cauet, Louvin, Nègre, Delormeau, et j’en oublie, générateurs cyniques de Spectacle™ un-euro-gagné-un-neurone-perdu (et ils en alignent, du pèze …), sont de ceux-là. Et je ne parle même pas des « artistes » navrants qu’ils promeuvent et matraquent à longueur d’antenne, usinés, formatés, imposés, bientôt oubliés : les Fréro Delavega (les doppelgänger Endemol de l’inconsistant Thomas Dutronc), Kendji Girac (le seul Gitan approuvé par TF1, avec un look de footeux CFA bossant à mi-temps comme apprenti plombier), on comptera ceux qui s’en souviendront en 2020.

Merci donc à toi, rouage idiocratique qui invoque la conduite addictive de tes ouailles trépanés par les forfaits de votre engeance pour justifier que continuent ces dits forfaits lesquels auront pour conséquence de renouveler ad nauseam le cycle de la nausée culturelle.

Le premier (ce sera aussi valable pour les suivants, je vous tiens à l’œil) qui me sort l’argument démago LVL99 comme quoi s’il y se trouve des fripons à foison pour écouter/regarder/idolâtrer ces contenus c’est qu’ils ont des qualités, et que critiquer vertement ceux-ci serait mépriser le public qui les apprécie, se trouvera face à mon verbe bondissant. Non, les médias ne sont pas que le reflet des demandes de leur public, ils sont une matrice qui génère des consommations, des attentes, des comportements. Convoquons un mec qui touche sa bille niveau réflexion, Albert Camus : « On nous dit : ‘C’est cela que veut le public’. Non, le public ne veut pas cela. On lui a appris pendant vingt ans à le vouloir, ce n’est pas la même chose. […] Si vingt journaux, tous les jours de l’année, soufflent autour de lui l’air même de la médiocrité et de l’artifice, il respirera cet air et ne pourra s’en passer. »

"Et bim ! Je garde même ma clope au bec pour le style."

« Et bim ! Je garde même ma clope au bec pour le style. »

Mu par l’ambition chevillée au corps de venger mon âme salie par une création aussi infâme que ces sinistres NRJMA, je m’étais en conséquent armé de ma plus belle fronde, de mes billes de plomb et d’un billet aller-retour vers Cannes, mais, hélas, l’idée d’être importuné à brûle-pourpoint par notre fieffée maréchaussée m’a dissuadé de passer à l’acte. J’en suis donc resté à demeurer devant mon écran. Pour cette fois. Faites gaffe l’an prochain, s’il vous avise de réitérer cette petite sauterie du plus mauvais effet sur les facultés auditives et intellectuelles de la jeunesse de (F)rance déjà bien amochée par les spectacles de Kev’ Adams, il se pourrait que j’intervienne.

Evidemment, il y a plus grave en ce pays et en ce monde : la montée concomitante de l’islamophobie et de l’antisémitisme, celle du chômage, le réchauffement climatique, le délabrement des universités, les SDF, les guerres, les morts, l’apocalypse qui arrive, Bordeaux qui perd 0-5 contre Lyon, ce flot d’atrocités ordinaires débitées par le zapping. Evidemment. Mais la ruine culturelle exhibée dans tous ses ors me répugne toujours. Et ça fait du bien de pouvoir vider son sac (à vomi). Voilà qui est fait. Je me sentirais plus léger pour les fêtes.

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[1] A l’exception de « Musique », face B de « Da Funk », mais sachant que les paroles de ce morceau ne contient que ce mot (prononcé « music » de surcroît) répété 878,13 fois, on repassera pour la valorisation de la francophonie du duo.

Critique : Heart Healing (VOLAGE, LP, 2014)

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Ne vous fiez pas à sa pochette présentant sous des tons sépia un bouquet de fleurs flétries, la gerbe de chansons proposée par Heart Healing est bien vivante et fait vite rimer Volage avec voltage, subordonnant les acceptions du Petit Larousse au grincement de son fuzz.

Certains avaient pu les découvrir via une pub de bagnole, le Lion sochalien ayant posé sa grosse papatte sur l’efficace « Not Enuff » pour une de ses pubs télé, contribuant ainsi à ce que les chansons garage de Volage s’envolent au-delà des murs dudit garage. Deux révolutions solaires après ce premier EP sorti sur K7, et quelques ouvertures scéniques pour JC Satàn, Fuzz (le projet stoner de Ty Segall) ou The Growlers plus tard, Volage creuse le sillon avec un LP qui confirme le satisfecit et maintient le brouillis des genres. Est-ce du garage-pop, du psyché-lofi, du dad-rock ? Une certitude néanmoins : ce sont les ex-fans des sixties qui vont frétiller de contentement. Et ce, même s’ils ne l’écoutent pas « très fort sur le poste cassette de [leur] van, pendant un road trip direction nulle part, avec [leurs] potes qui s’envoient de la codéine à l’arrière avec leurs meilleures copines », comme indiqué dans les méthodes d’incubation par Paul Rannaud, chanteur-slash-compositeur-slash-producteur aux cheveux longs du groupe.

Car Volage continue d’être ce qu’il fut sur Maddie, à savoir un quatuor refondant les Beatles, les Kinks et la compil Nuggets à la sauce actuelle (Ty Segall, The Feeling of Love, etc.), avec des bermudas, des cheveux longs bercés trop près de l’eau oxygénée et une énergie venue du fond des carburateurs. Des branleurs garage-psyché venus d’Indre (Le Blanc, c’est salissant), hébergés par le label Howlin’ Banana, qui, c’est un fait, ne révolutionneront pas l’histoire de la pop culture mais qui, avec moins de prétention que la fille du doubleur de Ned Flanders, balancent un album vitaminé à souhait, à retrouver dans tous les tops rock de fin d’année (si lesdits tops font bien leur boulot).

Enregistré exclusivement en analogique, Heart Healing concilie mélodies pop 60s aux harmonies vocales simili-Beach Boys et rock épais, heavy, dont les triturations électriques viennent du fond des caves. Entre singles évidents (« Owl » et son intro à l’orgue farfisa, « Touched by Grace ») et morceaux plus copieux et costauds (le central « This Ain’t a Walk », jouissif sommet de l’album, qui semble être un single oublié par Ty Segall sur la console de Manipulator), Volage manie avec dextérité le sens de la rupture, de l’oblique, de la variation au sein d’un même morceau. Les moments sont nombreux où, passant outre l’aspect rétroïde qui plane au-dessus de ses compos, le sucre pop et l’acide rock font exploser l’essai dans des tubes d’hier faits aujourd’hui pour demain. Au hasard Balthazar, « Paolina » ou ce « Wait » énorme (du Beatles fuzz virant heavy sur son second versant) qui parait être une tuerie de 1967 tout juste extirpé de la poussière des bacs à vinyle à 1€ par un digger providentiel.

Seule ombre au tableau : l’incongruité instrumentale « Midnight Thoughts » qui dénote du ton général de l’album et dont on comprend d’autant moins la présence qu’il ne dure que soixante-huit petites secondes mais que cela suffit à réduire à l’état de demi-molle le braquemart dressé par l’enchaînement de morceaux qui défouraillent. D’autant que le morceau suivant, le dernier du LP, « Love is All », n’atteint pas des cimes, trop décousu et patchwork-in-progress. Heureusement, ça ne suffit pas à faire oublier l’essentiel.

L’essentiel ? Nous sommes en 2014 et dans la frénésie garage de 1967. Nous sommes en automne et l’été n’en finit pas de s’indianiser. Nous sommes bien, ce son venu de nulle part entre nos deux oreilles captiv(é)es. Volage ne sonne pas nouveau ? Certes. Mais s’ils font du neuf avec du vieux, leur marmite bouillonnante est remplie de la meilleure soupe qui soit pour ceux qui ne sont pas encore sourds comme des pots. Foi de scarabée.

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VOLAGE | Heart Healing | 2014 | Howlin’ Banana Records

Note : 15/20

S’il n’en restait que trois : « This Ain’t a Walk », « Wait », « Owl »

Critique : Sway (WHIRR, LP, 2014)

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Quand on parle du groupe san-franciscain Whirr, la figure imposée consiste à faire le parallèle avec My Bloody Valentine. Amalgame inepte ? Réflexe moutonnier ? Non. N’importe quel péquin avec un brin d’oreille et de connaissance rock opère la filiation instantanément, revue de presse ou pas. Traumatisé a posteriori[1] par Isn’t Anything et le monolithe rose Loveless[2], Whirr a fait de son deuxième album, Sway, un épigone des premières productions du meilleur groupe irlandais de tous les temps.

Derrière sa pochette blanche aux draps froissés, Whirr nous projette vingt-cinq ans en arrière, quand My Bloody Valentine, Ride, Slowdive dissolvaient leurs mélodies dans un raffut digne d’un réacteur d’avion. A ce niveau-là, Whirr a le mérite d’y aller plein pot niveau franchise car oui, pour les non-anglophones qui n’auraient pas été chercher sur Google Traduction, whirr signifie vrombir. Synonymes : rugir, gronder, fracasser, électriser. Envoyer du son. Si vous cherchez du noise, ce groupe est votre bonhomme, qui croit sans doute que le plan Marshall consistait en fait à refourguer des kilotonnes d’amplis, potards poussés au-delà du maximum.

Whirr renoue avec le shoegaze, ses guitares énormes noyées sous la reverb, sa batterie lourde, son chant languissant voilé par le maelström sonore. Des mélodies simples mais belles, servies par des déflagrations soniques à vous faire regretter l’oubli de bouchons d’oreilles (« Press », « Mumble », « Heavy », « Lines »). Parfois l’orage de décibels s’atténue, pour délivrer une ballade suspendue (« Sway », hélas bien trop longue) et d’autres morceaux de boucan cotonneux (« Dry », « Clear », « Feel »).

Whirr, in another (S)way

Whirr, in another (S)way

L’album est plein de morceaux solides, de belle facture, qui ne réinventent pas la roue mais la font tourner avec un savoir-faire qui vaut bien les encouragements du jury. Les guitares poutrent ce qu’il faut, charpentant une baraque allègrement cassée par les niveaux stratosphériques des décibels. Bruit pop, brute pop.

« Clear » est sans doute le point culminant du disque : c’est un morceau qui décolle, utilisant les mêmes codes et ficelles que le reste de la tracklist mais pour explorer des territoires insolites, lorgnant sur les frémissements d’un Sigur Ros ; un cocktail passif-explosif de « Only Swallow » et de « Saeglopur », avec un mec au micro.

Mais le fait que, même sur le titre le plus démarqué, on en revienne sempiternellement à My Bloody Valentine signale bien que ce trait caractéristique est aussi pour partie leur limite. Tout au long des trente-six minutes de l’album, rares sont les moments où ils arrivent véritablement à se dépêtrer de leurs influences. Avec My Bloody Valentine en particulier, le mimétisme est tellement frappant (il suffit d’écouter « Mumble », l’exemple le plus frappant) qu’on ne pourra s’empêcher d’effectuer la comparaison, au détriment de Whirr. Car il n’y a pas la figure touchante et angoissée, névrotique, de Kevin Shields pour habiter ces compos jusqu’au-boutistes ; il n’y a pas ce charme de la découverte, du météore qui nous laisse ébaubi. On connait trop, dommage, leur recette (ce qui n’empêche pas de trouver leur soupe plutôt bonne).

Une personnalité musicale distincte, voilà ce qui manque à Whirr. Un comble, quand on sait que le shoegaze reposait précisément sur l’effacement des egos derrière le magma du son et des effets ; un comble aussi, quand on voit la dégaine affirmée des membres du groupe et qu’on lit les réparties assassines qu’ils renvoient vertement mais proprement à tous les haters du village facebookien.

Sway est un chouette album mais qui touche aux limites de la rétromanie. I can see it (but I can’t feel it), ou presque. Mais on peut le justifier. Si Whirr copie le beau d’hier, c’est pour en faire le beau d’aujourd’hui. Quant à ceux qui s’interrogeraient (légitimement) sur l’intérêt d’écouter Whirr maintenant que MBV est revenu à la surface, on leur répondra que Whirr vient pour partie remédier à l’amollissement de leurs prestigieux aînés (la première moitié de MBV sonne comme un sédatif pour dauphins) et, pourquoi pas, régénérer une scène. Car dans un monde où ce qui était déjà sacrément creepy en 1991 a encore empiré (Mick Jagger arrière-grand-père, le chômage de masse, la poudrière (ex-)yougoslave), reprendre les guitares à bras-le-corps n’est pas la moins idiote des solutions pour se décrasser les tympans et réinjecter un semblant d’espoir dans ce bazar.

Les choux gaziers du shoegaze seraient-ils de retour, ajoutant à l’époque le bruit et l’honneur ? Avec Whirr, My Bloody Valentine, mais aussi Jessica93, Cheatahs, A Place To Bury Strangers, et caetera, les ORL s’en frottent déjà les mains. Et les mélomanes aussi. Attention aux acouphènes, ça va faire du bruit.

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Sway | WHIRR | 2014 | Graveyard Records

Note : 13/20

S’il n’en restait que trois : « Lines », « Mumble », « Heavy »

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[1] Au moment de leur sortie, les cinq mecs de Whirr étaient loin d’être ne serait-ce que sortis du kindergarten.
[2] Album que je classe personnellement parmi mes albums cultes.

Critique : Tyranny (JULIAN CASABLANCAS + THE VOIDZ, LP, 2014)

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Il y a peu, avant de faire la deuxième réécoute de cet album, je suis tombé par hasard tombé sur cette citation d’Alfred Jarry, qui pourrait résumer une grande partie de cette chronique. « Il est d’usage, écrivait-il, d’appeler monstre l’accord inaccoutumé d’éléments dissonants : le Centaure, la Chimère se définissent ainsi pour qui ne comprend pas. J’appelle monstre toute originale inépuisable beauté. »

Car Tyranny est un album monstrueux. L’objet phonographique le plus fascinant de l’année. Et sans doute sera-t-il pour moi, n’en déplaise à Ty Segall, l’album rock de l’année, lorsqu’au réveillon il s’agira de bûcher sur la cristallisation des cinquante-deux dernières semaines en une hiérarchie des galettes plus ou moins imparfaite.

Cet album est un album obscur, à tous sens du terme. Il ne faut pas l’écouter distraitement, comme certains brancheraient Chérie FM en fond sonore pour rentrer du boulot. Ici, c’est une immersion, tout du moins qu’une attention, qui est attendue. Oui, je sais, c’est facile de faire le coup de l’immersion, mais à ne l’écouter qu’en coup de vent, sans s’intéresser au propos, au contexte et à l’esthétique développés, vous passeriez à côté de quelque chose. Car l’album est ardu, bouillonnant. Obscur, aussi, cet album l’est aussi dans sa couleur, visuelle, sonore, environnementale : pochette ténébreuse au possible, à dominante très noire ; textes et chant pessimistes, rageurs, torturés ; environnement de ville nocturne, aux briques suintantes.

Paint it black, disait autrefois un bon groupe aujourd’hui croulant. C’est la décision qu’a prise Julian Casablancas en initiant le projet The Voidz. Les Strokes, minés par les conflits internes, tendaient-ils à flirter avec l’électropop (tout y en demeurant excellents) ? Casablancas répond en formant un groupe-gang et, désormais maître à bord, donne un impétueux coup de volant pour dévier de l’accessibilité pop-rock de son combo d’origine. Avec Tyranny, la (dernière ?) rock-star Casablancas ne fait rien de moins que son Kid A, en version plus cuirassée : même déliaison vis-à-vis de ses propres référents stylistiques, même doigt d’honneur à l’industrie, même noirceur, même aspect expérimental-rock.

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On a dit des Strokes qu’ils ont remis les Converse à la mode. The Voidz provoquera-t-il la faillite des shampooings aux plantes ? On s’en branle.

Casablancas y fait imploser les trois minutes couplet-refrain, les synthés croquignolets et les ritournelles adroitement tournées. Tyranny est un album complexe, dont on se plait à explorer les distorsions, examiner les partis pris, analyser les excroissances, apprécier le constant foisonnement d’idées (à la limite du fourre-tout par certains moments il est vrai). L’estampille mélodique des Strokes transparaît encore, que ce soit sur l’excellente « Dare I Care » qui reprend la mélodie de « One Way Trigger », mais aussi sur « Crunch Punch », « Johan Von Bronx » ou encore sur « Nintendo Blood ». Mais cet héritage strokien est submergé sous des torrents d’acide mutagène récupérés chez l’apothicaire Chrome, qui le déforme et lui apporte une touche inédite, torrentueuse, magmatique.

On obtient des compos frôlant régulièrement les six à sept minutes, des chansons polymorphes, écorchées, expérimentales, bruitistes, saturées, passionnantes, qui associent sous l’égide d’une production crade (mais pas bâclée) esprit aventureux, commentaire dénonciateur et musique garage-mutoïde, qui pioche aussi dans le post-punk et le rock indus.

On pourrait opérer un recensement fastidieux tel un employé pinailleur de l’INSEE, discerner le bon grain de l’ivresse-qui-fait-exagérer-les-choses, mais je le dis et l’assume : ce disque regorge jusqu’à la gueule de morceaux monstres et super. On pourrait pratiquement citer toute la tracklist comme digne d’être encapsulée pour enseigner aux générations futures ce qu’était le rock en 2014. On leur ferait écouter le « Dare I Care » déjà évoqué plus haut, le single king size « Human Sadness », le pop-rock-métal furax de « Where No Eagles Fly », la BO de l’invasion de la Koopa Beach par des quarterons convulsifs d’ophiures gorgonocéphales qu’est « Father Electricity », le midtempo « Xerox » que tellement de groupes aimerait photocopi(ll)er, la supplique introductive que lance « Take Me in Your Army », la prenante « Nintendo Blood » au final épique. Et caetera.

Cela étant, évidemment l’album n’est pas parfait. Il lui arrive de pécher par ambition, par trop-plein de densité, par volonté délibérée de désarçonner l’auditeur frileusement coincé dans la gangue nostalgique d’Is This It. L’oreille fatigue, bute parfois. Certains titres dénotent dans ces entrelacs détonants – la dispensable « Johan Von Bronx » et la faiblarde outro « Off to War ». Mais par un jouissif retournement des choses, ces erreurs et ces errances ne le rendent que plus attachant, plus alléchant, plus déterminant, en un mot, meilleur.

Tyranny est un disque qui part dans tous les sens, qui vrombit, tente, foire, se relève, électrise, emporte tout. Un disque qui a de l’estomac. Un génial tour de force. Une heure de rock, biscornue, étrange, grouillante, luxuriante. Captivante. De gré ou de force.

Casablancas donne un grand coup de pied dans le rock, ce vieux truc qui, malgré tous les consternants U2 de la Terre, est plus que jamais vivant. Cet album, c’est ce que le rock devrait toujours être : excitant, foutraque, audacieux. Le rock. Tyranny, c’est tout ça. Un monstre enjôleur aux incroyables fulgurances, bienvenu pour mettre au tapis une époque troublée.

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Tyranny | JULIAN CASABLANCAS + THE VOIDZ | Cult Records | 2014

Note : 18/20

S’il n’en restait que trois : « Where No Eagles Fly », « Human Sadness », « Nintendo Blood »

Concert : Julien GASC / DORIAN PIMPERNEL / MOODOÏD (4/10/2014)

French Pop Festival | IBoat (Bordeaux)

C’est dans la cale de l’IBoat, ce bateau amarré dans les bassins à flots de Bordeaux, que s’est close il y a un cinquante-deuxième d’année (aka une semaine) la deuxième édition du French Pop, parenthèse musicale de trois jours mettant à l’honneur les meilleures pousses de la pop française. Au programme du festival cette année : Superets, Breakbot, Marc Desse et surtout, en conclusion, Julien Gasc, Dorian Pimpernel et Moodoïd (dans cet ordre-là). De quoi se pourlécher les babines.

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C’est donc Julien Gasc qui ouvre le bal, à l’heure de Delahousse à la téloche. Julien Gasc, je ne le connais pas. Ou pas tant que ça ; j’ai certes écouté vite fait quelques chansons de son album Cerf Biche et Faon, mais elles ne m’ont pas accroché l’oreille tant que ça (de la pop trop propre, trop sage, un peu comme Burgalat) et je n’en ai plus trace dans le département musique de mes serveurs mémoriels. Le mec a l’air en tout cas sympathique, Bambi avec une barbe de bûcheron ; il arrive sur scène par le public, encore clairsemé (tout le monde n’est pas encore arrivé, ou traîne encore en terrasse).

Gasc commence, seul, par un morceau mid-tempo en piano électrique/voix ; il finira de la même manière, avec « Jouir ». Un peu poussif, mais cela s’arrangera par la suite, lorsque, trois musiciennes  venues étoffer son backing band (par ordre d’apparition, Fanny Harnay à la batterie, Clémentine March à la basse, Shirley Tang aux claviers) aidant, « sa soul-pop de Castres » (le terme est de lui) s’emballera, emballant le tout comme le papier d’un cadeau qu’on aurait enfin envie d’ouvrir. Il en est ainsi du morceau « Fuck », présenté comme « du grunge, ce qu’il écrivait à quatorze ans », auquel on aurait presqu’envie de demander pourquoi il n’a pas continué dans cette veine énervée (cela dit, le morceau rend bien mieux en live qu’en version studio, où il dénote un peu).

Cependant, je ne voudrais pas trop blâmer Gasc ; c’est juste que, malgré la présence enthousiaste au premier rang de Martial Jésus (l’un des deux disquaires de Total Heaven) en soutien de choix, ce n’était pas marquant. J’ai passé un bon moment mais j’ai peu de souvenirs qui me sont restés, finalement. C’était sympathique, avec tous les corrélats que ce terme induit. En somme, une mise en bouche avant les deux plats de résistance qui s’annonçaient.

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Dorian Pimpernel est le premier de ceux-là. Un groupe que j’adore. Mais, problème : il est manifeste – et ils le concèdent d’ailleurs eux-mêmes – qu’il s’agit bien plus d’un groupe de studio que d’un groupe de scène. Leurs compositions millimétrées s’accordent mal avec l’improvisation du live ; c’est l’éternelle querelle du studio contre la scène, de l’enregistré contre le direct, du pérenne contre le fugace, de l’élaboré contre le viscéral, ou un truc de ce genre-là. Les aspects complexe, formel, sophistiqué, cette élégance détachée dans la conception de leur superbe pop laborantine au clair de lune ne peuvent être traduits avec l’acuité de l’enregistrement studio. Ainsi, les rythmiques électroniques bizarres de l’album, au charme fractal, sont reproduites sur bande et leur bassiste joue assis, une posture en retrait qui ne favorise pas la transmission énergétique.

On notera toutefois une intéressante version d’« Existential Suit » (une des meilleures chansons sorties en 2014), brutalisée par les martèlements de la batterie placés en avant. Ainsi qu’une très belle chanson que j’ignorais, datant de l’EP initial Hollandia, « Octave Héliophone », qui a conclu le set ; merci le coup d’œil au feuillet de la tracklist laissée momentanément sur la scène, près du micro.

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Venons-en maintenant au point d’orgue annoncée de la soirée. Moodoïd arrive, paillettes en avant. Le quintet, qui vient de sortir un premier album mi-super mi-bourbeux (lequel succédait à un EP de très haute volée), met tout de suite tout le monde dans sa poche avec le planant « Je suis la Montagne ». Les garçons (et les filles) veulent de la magie ? Ils seront servis. Dans le rôle du magicien en chef, le guitariste de Melody’s Echo Chamber et chanteur-leader de Moodoïd, Pablo Padovani, sorte de coagulation improbable entre Daniel Darc bloqué dans un trip Bisounours et Elie Kakou barbotant dans une piscine olympique de LSD.

Le charme opère merveilleusement – interaction avec le public, osmose entre les musiciens, etc. – jusqu’à ce des impondérables techniques ne s’en mêlent. Le micro décide de s’éteindre au beau milieu de « Bongo Bongo Club » (un morceau que je trouve pas terrible, mais qui « passait » dans l’ambiance), ce qui a cassé le rythme et sans doute nui, pour votre serviteur en tout cas, à l’envol du concert.

D’ailleurs, à propos de concert, j’ai constaté, du haut de mon expérience très limitée en matière de live[1] (Gamine/Les Olivensteins, Punish Yourself, Fortune), que c’était la première fois qu’un live n’inverse pas mes préférences d’un album studio mais les confirment. Les morceaux que j’avais appréciés sur Le Monde Möö sont géniaux en live, tandis que je m’ennuie au moment des chansons moins marquantes. Au rang des satisfactions, « Je suis la Montagne », « Machine Métal », « Yes & You », « La Lune », « De Folie Pure ». Avec un bonus pour cette dernière qui a conclu la soirée d’une magnifique façon.

Moodoïd a en effet livré une version orgiaque de ce mini-tube mixant pop Bollywood et samba française, une interprétation qui a étiré le temps. Le morceau live a duré bien huit minutes, peut-être dix, mais il aurait pu en durer facilement le double sans que le concept même de lassitude ne se fraye un chemin jusqu’à nos synapses tant la relecture était enthousiasmante, dansante, jouissive. Une note finale superbe, avant que Pablo n’invite tout le monde à venir à la boum secrète du French Pop Festival ; le seul hic, c’est que c’était réservé aux happy few détenteurs d’une invit’, que je n’avais pas en ma possession. Bah, tant pis. L’allégresse de « De Folie Pure » vaudra toutes les boums du monde.

Pour les flemmards qui n’auraient pas eu le courage de parcourir les lignes qui ont précédé, petit bilan de ce live sous forme de bulletin scolaire :

  • Julien Gasc : bon élève, altruiste (quelques conseils sur le son de Dorian Pimpernel), mais trop timoré.
  • Dorian Pimpernel : excellent élève, mais qui peine à s’exprimer à l’oral. Mention passable donc, mais avec des circonstances atténuantes. On sent que la spécialité théâtre n’est pas son fort, et qu’il se sent plus à l’aise dans les laboratoires, où tous les professeurs ont loué son travail.
  • Moodoïd : élève brillant, joyeux, capable de très bonnes dissertations (20/20 au dernier contrôle), mais encore un peu irrégulier. Peut à l’avenir faire de très belles choses, s’il ne se disperse pas. Doit faire attention à son matériel (casser son stylo en plein devoir peut être préjudiciable).

Je sors. Dehors, le froid me cueille avec ses coulis de vent froid. L’automne est arrivé. J’attends le tram, griffonne quelques notes sur mon cahier de fortune, réécoute Dorian Pimpernel dans mon MP3. C’était une chouette soirée. Merci Julian, merci Dorian, merci Moo, merci le French Pop.

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[1] Sur ce point, je rejoins l’avis de Simon Reynolds : je privilégie le support enregistré (EP, single, album, etc.) au processus de restitution/réinterprétation du live, qui est souvent d’une qualité bien moindre que la production musicale originale.

Critique de Dangerous Days (PERTURBATOR, LP, 2014)

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Ouvrons tout de suite la parenthèse généalogique histoire de la refermer au plus vite. Oui, James Kent est le fils de son père. Et son père est Nick Kent, célèbre rock-critic anglais des années 70[1] ; quant à sa mère, il s’agit de Laurence Romance, autre rock-critic. Mais impossible de deviner cette filiation par le prisme musical : quand Nick était un des hérauts du punk-rock (jouant même dans les formes embryonnaires de Sex Pistols et des Damned), James « Perturbator », ex-métalleux, défouraille désormais dans ce qu’il appelle la « cyber doom new wave ». Rien que ça. Bon … Et avec ça, qu’est-ce qu’on fait ?

Pour prendre des références bleu-blanc-rouge que tout le monde connaît, Perturbator, c’est Justice qui materait Brazil et Blade Runner H24 ou Kavinsky qui arrêterait de se toucher la nouille pour enfin être à la hauteur de sa hype. D’ailleurs, à ce propos, si vous aimez Kavinsky (au-delà de « ah oui c’est la musique de Drive », hein, on est entre gens bien ici), je pense que vous adorerez Perturbator, car c’est lui en tout mieux : plus jeune (tout juste 21 piges), plus techno, plus agressif, plus inventif, plus dystopique, plus urgent, mieux écrit, mieux produit. Kavinsky, c’est un boss intermédiaire ; Perturbator, c’est le boss final, avec armes spéciales, combos, cinématiques et tout le toutim.

Au final, sa musique furieuse tout en synthés saturés et néons rouge fluo descend des années 80, mais on est incapable de discerner s’il s’agit des années 1980 ou des années 2080. Akira musical, Dangerous Days nous propulse dans un univers cyberpunk sombre, flippant, hallucinogène. « Un ordinateur. Nom de code : Satan. Programmé pour faire une seule chose. Eliminer toutes les traces de la race humaine. C’est Nocturne City. C’est l’année 2088 et tu es sur le point d’embarquer pour un voyage dans un cauchemar urbain » annonce le blabla promotionnel.

Le voyage commence avec « Welcome Back », qui est moins un morceau en lui-même qu’un sas de décompression entre la réalité de 2014 et la surréalité de 2088 ; une lente montée en puissance vers « Perturbator’s Theme », la première tuerie de l’album, qui fleure bon la course-poursuite haletante, échevelée. Voilà qui donne le ton. La machine est lancée et elle ne s’arrêtera plus. Les morceaux sont puissants, jouant avec les ambiances (les accalmies de « Hard Wired » et « Minuit », titres vocaux faibles mais placés idéalement dans la tracklist pour permettre des répits), appuyant là où il faut, monolithes collant des baffes monstrueuses qui vous laissent pantois à mi-chemin entre l’hébétude et l’envie de tendre l’autre joue. +1 en SM pour toi.

Les tracks de très haut niveau foisonnent, myriades de drones venant assombrir l’horizon rougeâtre pour éclairer les oreilles. Ici, la meilleure chanson de l’album, « She is Young, She is Beautiful, She is Next », avec son titre rappelant « I’m Left, You’re Right, She’s Gone » de Giorgio Moroder, qui fonctionne parfaitement en complément de la naissance d’une nouvelle Maschinenmensch, aux scintillements de beauté fourbe, créée pour tromper l’humanité. Là, un « Dangerous Days » (morceau hélas bien trop long) sonnant comme une chute de studio réactualisée de la BO de Midnight Express. Quelque part plus loin, le métallique et inflexible « Humans Are Such Easy Prey », sa coda speedée. A ses côtés, la démentielle « Satanic Rites » et la non moins remarquable « Future Club », qui donnent furieusement envie de savoir s’il est possible qu’une collaboration entre Justice et Gesaffelstein soit dans les tuyaux. Et d’autres encore.

Résumons l’affaire : album presqu’exclusivement instrumental, cinématique mais fonctionnant à 100% même sans images du fait de ses grandes qualités musicales et évocatrices, perforant mais subtil, Dangerous Days est (avec Allombon de Dorian Pimpernel) l’une des meilleures choses qui m’ait été donné d’entendre en 2014.

Cet album est tip-top. Tout au plus pourra-t-on lui reprocher d’être un chouia trop prolixe, trop long, de vouloir trop en faire. Ce n’est peut-être pas un masterpiece, mais le rang de monsterpiece peut lui être décerné sans problème. Cette musique a de l’estomac. Et une cervelle bien azimutée. Retour vers le futur ou avance vers le passé, qu’importe : quelle que soit la direction, le présent de Perturbator a de beaux jours devant lui.

Note : 16/20

Tracklist :

S’il n’en restait que trois : « She is Young, She is Beautiful, She is Next », « Satanic Rites », « Perturbator’s Theme »

Où l’écouter : sur le Bandcamp de Perturbator, téléchargeable gratuitement (ou contre paiement).

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[1] A ce propos, vous est plus que chaudement recommandée la lecture de Apathy for the Devil, autobiographie de Nick Kent durant la décennie 70s, ouvrage publié en 2012 (dans sa traduction française) aux éditions Payot & Rivages.

Critique : Acid Witch Mountain (MASTERS, LP, 2014)

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De l’acide, des sorciers, des montagnes. Avant même de lancer le disque (sorti en avril dernier chez EgoTwister), le trip triptyque proposé par Christos Fanaras et Miklos Hauser (alias MaSterS) laisse deviner qu’on ne va pas être accompagné d’une galette folk bobo-chic intimiste. Le dépliant proposerait plutôt des grands espaces, de la magie, de l’épique, du fantastique, de l’aventure. Et ce n’est pas la pochette qui va faire mentir cette attente, partouzant allègrement Dark Side of the Moon, MGMT, Moodoid et hard-fantasy pour initiés.

Et à vrai dire, à l’écoute du disque, c’est surtout ce dernier public qui s’en mettra plein les oreilles, de même que les fanas du Pink Floyd 1968-1972. Car cet album, sur lequel plane des réminiscences d’Ummagumma ou d’Atom Heart Mother (en plus condensé et incisif), est une BO sans images. Sans images, mais avec des climats, des ambiances, des atmosphères permettant à l’auditeur de se forger ses propres images mentales. Entièrement instrumental, anti-pop, l’affaire appelle une imagerie qu’elle ne fournit que parcellement, laissant l’expérience de l’auditeur vaguer, divaguer, s’aventurer afin de compléter cette expérience sonore évocatrice, ces paysages musicaux campés avec caractère.

Alors, qu’en dire ? J’ai déjà évoqué le Floyd, j’ajouterais deux autres capillarités musicales. En plusieurs endroits, ce disque m’a fait songer à la BO du Voyage dans la Lune (Air), avec ses climats étrange(r)s, de confrontation avec l’inconnu, d’expédition fantastique. Et j’y ai aussi trouvé une ressemblance par moments avec Audio Video Disco (Justice), en plus âpre et énigmatique. MaSterS délivre de la hard-fantasy adulte, ténébreuse et cabalistique, pas du prêt-à-divertir pour ados. Un album moins concept que conceptuel qui ouvre une fenêtre sur un univers parallèle, entre Tolkien, Lovecraft, le western spaghetti et le rock progressif.

La portée est ambitieuse. Mais si les mordus du genre adhéreront, les autres renâcleront sans doute devant le manque d’accessibilité de l’entreprise. Ici, tout ne se donne pas à entendre et à apprécier dès les premiers contacts. Il faut du temps et une pincée de persévérance pour être récompensé. Car récompense il y a. Même pour les rétifs aux jeux de rôle ou au folklore hard-fantasy (dont je suis, relativement), il y a dans ce tout cohérent et expérimental pas mal à picorer : « New Mountains Rising », alternance enlevée de l’extase altière et martiale d’« Ohio » (Justice) et du tricotage de guitare de « Runaway Boy » (Stray Cats), saupoudré de cuivres ; « Trumpets of War/Cataclysm »[1], harangue façon duel ultime des héros avec trompettes perçantes, guitares lourdes et batterie martiale, qui se termine de manière funèbre, pour nous faire comprendre que le sort en est jeté et que le grandiose est vain ; l’intense et ante-paroxystique « Sabbath Moon », qui contient toute la tension d’avant un duel décisif, et qu’on devrait faire écouter en boucle à Matthew Bellamy pour qu’il arrête de confondre grandeur avec surgonflement.

Pour le reste, on notera pêle-mêle, la richesse des cuivres (qui ne seront jamais dérobés sur aucun caténaire SNCF), des armées fantômes, des créatures fantastiques, des forêts aux brumes violacées, des gorges serrées par l’angoisse, des confrontations qui se dessinent inéluctables, des malédictions et des exploits, des destins.

Un disque immersif et ample qui, malgré un hermétisme initial un peu trop prononcé, tend à se développer et se bonifier au fil des écoutes ; il m’en a fallu bien quatre pour pouvoir entrer réellement dans ce voyage, car oui, ce disque est un véritable voyage mental. Acid Witch Mountain est un disque qui s’écoute comme un film. A n’écouter qu’un titre, on a l’impression de manquer quelque chose, d’arriver au milieu d’une scène. Il y a une cohérence, peut-être pas une narration, mais à tout le moins quelques panoramas formant par petites touches une cartographie, avec les fleuves (le Styx ?) en bleu et les plaines (maudites ?) en vert.

Et tout cela se termine par le soufflement du vent. Il faut croire que cette BO sans images prétend comme Saint-Exupéry que « l’essentiel est invisible pour les yeux ». Lorsqu’Acid Witch Mountain se clôt, force est de nous avouer que c’est plutôt bien vu.

MASTERS | Acid Witch Mountain | 2014 | EgoTwister Records

S’il n’en restait que trois : « Trumpets of War/Cataclysm », « Sabbath Moon », « New Mountains Rising »

Note : 13,5/20.

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[1] Cousin lointain, version guerroyeur, des trois premières minutes introductives de l’outremarin « The Captain », signé par The Knife en 2006.