Exercice d’adoration à propos de « Pink Flag »

pinkflag-wire

Ah, Pink Flag … Je pourrais en parler pendant des heures, jusqu’à ce que vous hissiez le drapeau blanc (ou rose, si vous vous mettez au parfum). Je pourrais vous redire, à l’apéro entre deux bières et un bol de noix de cajou, ce que j’écris ici mais comme je suis présentement allongé sur mon lit en train de malmener mes petits doigts sur un clavier aux interstices blindés de saleté, je vais tenter d’y mettre les formes et de ne rien oublier.

Commençons par dire ceci. Pink Flag est le premier album (et quel premier album !) d’un groupe qui n’a même pas un an d’existence au moment de sa sortie. Ce qui n’empêche ni l’excellence, ni l’impertinence. Ainsi, hommage discret ou pied-de-nez narquois (ou les deux à la fois), l’intitulé de l’album est une référence détournée à leurs collègues de label chez Harvest/E.M.I, les « dinosaures » squatteurs de Pompéi, Pink Floyd. Bardé d’un tel clin d’œil, pas étonnant que la pochette s’éloigne totalement des clichés du punk, auquel, d’ailleurs, Wire est rattaché sans vraiment y appartenir. Un ciel bleu de premier matin du monde, un mât et tout en haut un dérisoire étendard rose bonbon qui flotte, peint à la gouache. Et le nom du groupe, dans le coin supérieur gauche, ce nom court et austère : Wire (« fil de fer »). C’est simple, c’est graphique, c’est aéré ; on est loin du Roxy et du 100 Club.

Et musicalement, cette distanciation est aussi de mise. Sortant en décembre 1977, Pink Flag prend acte de la déliquescence du punk du fait de sa surexposition médiatique (l’affaire Bill Grundy, notamment) et aspire à de nouveaux territoires. Wire époque Pink Flag va à l’encontre des poncifs du rock : la spontanéité, le côté prolo, le je-m’en-foutisme orgueilleux, la rébellion adolescente, les personnalités affirmées, les amplis à 11 dans les caves ou dans les stades, ce genre de trucs. Pink Flag, c’est un jeu (« Think of a number, divide it by two … »). Un jeu singulier, qui convie à la même table Buzzcocks et Brian Eno, les fulgurances fun du punk et l’intellectualisme d’un Television. Se désintéressant totalement d’écrire le 127e tome de l’insurrection pour les nuls, allant bien plus loin que le rock simpliste et speedé de certains adeptes de l’épingle à nourrice, Pink Flag est conçu comme un Ouvroir de Musique Potentielle, un Oumupo comme il existe un Oulipo en littérature.

Certaines chansons se basent exclusivement sur des suppositions d’ordre esthétique, des défis où la contrainte devient un moteur de création. « Et si on refaisait « Johnny B. Goode » avec un seul accord ? » Résultat : la chanson homonyme « Pink Flag », et son final incendiaire. « Lowdown » ? Une tentative de déconstruction du funk, sombre et dense, devenue un cousin mutant, quelque chose d’anti-dansant. « 106 Beats That » ? Une tentative ratée de construire une chanson à cent syllabes (106 c’est trop …), à partir d’un système d’équivalences entre des accords de guitare et des noms de gares.

Tout cela aurait pu s’avérer obscur, pénible, c’est tout l’inverse. C’est puissant, c’est réfléchi, malin, inventif, original et ça va vite, très vite. 21 morceaux en 35 minutes. Oui, 21. Et sans aucun rogaton ni idée mal exploitée. Les chansons sont courtes, méthodiques, incisives, resserrées jusqu’à l’essentiel. Pas de soli, pas de graisse, que du suc. Quand il n’y a plus de texte, on s’arrête, un autre morceau démarre. Du coup, seulement trois pistes dépassent les 2’40 et six sont en-dessous de la minute. Les Ramones peuvent aller se rhabiller.

Ne croyez pas pour autant que Pink Flag est un disque où le concept ne sert que de cache-misère à une musique inaudible expédiée comme une conséquence secondaire. Il n’y aurait pas d’erreur plus grave. Par exemple, prenez « Brazil ». Ça pourrait être une super chanson garage-punk, tendance chanson d’amour à la Ramones, mais Wire décide de lui couper l’herbe sous le pied en l’abrégeant au bout de 41 petites secondes. Rien à foutre de la contrainte radiophonique, de l’orthodoxie punk et des frontispices du NME. Ne reste que cette entame lâchée comme une dédaigneuse critique implicite des facilités rock’n’roll du punk. Un  an avant de le chanter, Wire était déjà le cheveu sur la soupe, « the fly in the ointment ».

C’est sans doute à cause de cet esprit intello-frappeur que le single extrait de cet album (« Mannequin » en face A, « Feeling Called Love » et « 1 2 X U » sur la face B) n’a pas conquis les foules sur le moment. Trop intellos, trop iconoclastes. Et pourtant, il y avait la matière. Et ce, même à l’intérieur de l’album. Même si elles tendent à prendre leur véritable valeur à l’intérieur de l’écrin du LP, des chansons comme « Three Girl Rhumba », « Ex-Lion Tamer » (qui sera, tardivement, la face B d’« I Am the Fly »), « Pink Flag », « Fragile » ou « Champs », auraient conquis beaucoup de groupes et de maisons de disques quant à savoir si elles méritaient le privilège d’être envoyées en éclaireuses sur le front commercial.

Tiens, d’ailleurs, puisqu’on en parle, revenons à « Champs ». Qu’en dire sinon que c’est du Strokes vingt-cinq ans avant la lettre, un condensat de ce que fera la bande à Casablancas et Hammond Jr. sur leurs premières productions ? Mais ce n’est pas la seule résonance de « Champs » : le riff de base ressemble étrangement à celui du remuant (et très bon) « Harmony in my head », que Buzzcocks sortira dix-huit mois plus tard.

Mais ma chanson préférée de l’album, c’est « Ex-Lion Tamer ». Un format pop (presque 2’30) et une énergie rock, avec une guitare rugueuse qui accroche l’oreille dès le premier coup de médiator et une autre aigrelette, plus agile, qui la rejoint sur le deuxième refrain et le final. Le chant de Colin Newman semble se réjouir de pouvoir relater et sublimer une situation insipide dont il connait les tenants et les aboutissants. Son accent cockney légèrement surjoué, le grésil gras et épais de la guitare, le banal vécu du texte m’entraînent à chaque fois.

La petite histoire en amont de cette chanson n’est pas mal non plus. A l’origine, Newman avait écrit un texte à propos d’un dresseur de lions. Celui-ci ne plaisant pas trop au bassiste Graham Lewis, les paroles ont été modifiées, complétées et remaniées pour finalement parler d’autre chose. D’où le titre, « ex-chasseur de lion ». Voilà un nouvel exemple de l’humour codé cher à ces anciens étudiants en arts. « Ex-Lion Tamer », désormais, c’est l’hymne qui vous fera aimer vos soirées un peu minables, englués devant la télé à suivre une série bidon, les Croustibat dans l’assiette, des bouteilles vides encombrant l’établi de la cuisine. « Le personnel est politique », le banal peut être rock. Et à ce niveau-là de banalité, il fallait le faire.

Fish fingers all in a line ...
Fish fingers all in a line …

Elle est tellement marquante, « Ex-Lion Tamer » qu’elle a donné son nom à un groupe américain qui reprenait Pink Flag en intégralité et dans l’ordre de l’album original. Et lorsque Wire a fait son premier retour en 1985, n’ayant pas envie de ressasser leurs vieux morceaux de gloire, ils ont tout simplement embauché ce groupe pour ouvrir leurs concerts. Une belle concession tronquée pour les nostalgiques, et, comme dit plus haut, un trait d’humour d’une belle finesse[1].

Un groupe de reprises de Wire n’aurait pas pu voir le jour en Angleterre au début des années 80. Focalisé sur la New Pop, au mieux sur les micmacs du label ZTT, c’est à peine si les rock addicts ont remarqués le split de Wire après 154. Peut-être aurait-ce été  différent  si Wire avait signé sur Factory en 1980 mais l’histoire ne se réécrit pas. Aux États-Unis, où Wire a été bien distribué (merci la major, pour une fois), l’influence du groupe de Colin Newman se fera sentir sur beaucoup d’art school bands, à la façon d’un Velvet Underground.

La preuve la plus évidente de cette efflorescence est la reprise de « Strange » par R.E.M (en 87, sur Document), mais on peut ranger Sonic Youth, Pavement, Pixies dans la liste des groupes ayant une dette vis-à-vis de Wire. « Quand nous avons recommencé à jouer, aux USA, les plus grands groupes indie se sont mis à citer Wire comme leur influence majeure. On n’en croyait pas nos oreilles ! Nous sommes peu à peu devenus les parrains d’une scène dont nous ne savions même pas qu’elle existait. »

Continuons à parler de méprise, plus personnelle celle-là. J’ai longtemps cru, mon côté indie-pop et fleur bleue aidant, que « 1 2 X U » signifiait « One to kiss you », le X remplaçant le « kiss » (comme dans l’expression « XOXO »). Je sais avoir pensé cela jusqu’à ce qu’une interview du groupe m’apprenne que ce X n’était que la censure du « fuck » qu’ils avaient l’habitude de crier avant de démarrer les morceaux ; « One, two, fuck you », donc. Bien que bâtie autour de trois maigres lignes de texte, la chanson déboite tout, dévalant la pente avec une vitesse optimum ; la meilleure des manières d’achever le disque[2] et de donner envie d’appuyer sur repeat.

Bref, cet album est fascinant, à la fois par sa musique et par sa conceptualisation. En l’écrivant, je n’y vois qu’un seul équivalent : le punk-funk rigide d’Entertainment !, l’album de Gang of Four. Deux œuvres d’art rock farouches (bien que sorties sur major), minimalistes, géométriques, deux des albums les plus créatifs sortis en Angleterre depuis, disons, toujours.

Groupe sans glamour, ni ego, ni légende, Wire n’a jamais vraiment trouvé sa place, ou plutôt, et c’est encore mieux, il s’est créé une place à part, rien que pour lui. Trop arty et propres sur eux pour le punk, trop tortueux et en-dehors-des-cases pour la pop, les trois premiers albums de Wire, c’est un esprit, c’est la malice, la tangente, l’ironie, le pas de côté – le plus énorme étant leur concert dadaïste à l’Electric Ballroom, transcrit dans l’album live Documents and Eyewitness de 1981. Mais l’inaugural Pink Flag, qui métabolise le punk pour en faire des miniatures abstraites, est peut-être le plus superbe d’entre eux.

Allez, je vous laisse, il faut que je chante tout seul « Tell me, why don’t you tell me, lalalala-lalala-lalala-la-lala … »

______________

[1] Le même genre de malice qui fera qu’en 1991, Wire se renommera Wir sur l’album The First Letter. Raison ? le batteur Robert Gotobed s’est fait la malle, vexé d’être remplacé par une boite à rythmes et davantage préoccupé par sa ferme et ses moutons. De ce fait, passant de quatre à trois membres, Wire trouva logique que son nom passe de quatre à trois lettres. Le groupe se sépara par la suite, et ne revint (à quatre) que douze ans plus tard, avec send.
[2] Sur la réédition CD de 2006 (celle que je possède), les deux morceaux bonus ajoutés au pressage de 1994 ont été supprimés, afin de conserver intégrité de l’œuvre originale. Pink Flag, c’est un ensemble cohérent, plein, sans additifs. Point, barre.
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