THE NAMES – Nightshift (1980) … et quelques considérations sur « 24 Hours Party People »

On me l’avait conseillé depuis un petit moment, avec chaleur parfois, et je l’ai enfin vu. 24 Hours Party People, le film de Michael Winterbottom, symboliquement numéroté FAC-401. J’étais curieux : comment retranscrire et tenir dans un même ensemble les racines punk, l’atmosphère cold des débuts, les doutes, l’effervescence, les soupçons de sympathies nazies, l’ombre du suicide de Ian Curtis, la profusion de groupes pop fabuleux, la dance-ification, les dissensions, l’Hacienda, la folie Madchester, les gabegies financières, les drames de Gunchester, l’agonie ?

Comment ? Je ne le saurais pas. Pas avec ce film, en tout cas. Car 24HPP a choisi un autre angle, décevant. Celui de prétendre tout embrasser mais ne se contente que de très mal étreindre. C’est un mauvais film, qui, hormis quelques fulgurances, m’a déçu de bout en bout. Truffé d’erreurs de casting, d’approximations et d’enjolivements, son seul intérêt repose sur le portrait fait de Tony Wilson, portrait double, qui le montre à la fois hâbleur, pédant, ambitieux, présomptueux mais aussi intelligent, audacieux, aventureux et enthousiaste.

Pour le reste, tous les échecs, les difficultés et les erreurs de Factory sont gommés au profit d’un panégyrique claironnant. Aussi, pour qui désire en savoir davantage sur Factory, ce film-là est une impasse fallacieuse. Il convient plutôt de se référer à l’extraordinaire monographie de James Nice, La Factory : Grandeur et décadence de Factory Records, un livre publié chez Naïve que j’ai emprunté à la bibliothèque et dont je tire la plupart de mes informations de ce billet sur The Names. Ayant lu l’un en voyant l’autre, j’ai pu mesurer l’écart qualitatif entre les deux productions.

Car, au-delà de ses qualités et de ses défauts cinématographiques, 24HPP ne dresse qu’un panorama historique coupablement réduit de Factory. Il laisse croire qu’il n’y a eu que deux groupes dignes d’intérêt sur ce label : Joy Division et Happy Mondays. Le film aurait d’ailleurs sans doute gagné à se consacrer exclusivement sur ces derniers (comme ce que fera Control sur Ian Curtis et Joy Division), au lieu de prétendre raconter l’histoire de Factory. Car seuls ces deux groupes-là sont mis en avant ; les autres sont relégués au rang de citation (New Order, A Certain Ratio, The Durutti Column), voire, pire, passés sous silence. Ainsi, nulle mention n’est faite des groupes moins « unicolores » du label comme 52nd Street, Section 25 ou Quando Quango, des francs-tireurs pop The Wake ou bien des Stockholm Monsters, épigones newordiens qui sont passés à ça d’être les « Mondays à la place des Mondays ».

Ce n’est guère mieux au niveau de l’organigramme. Dans 24HPP, Tony Wilson est dessiné en démiurge unique et superbe de Factory ; seul le producteur Martin Hannett parvient à se faire une petite place au moment d’évaluer les mérites, bien qu’on évacue totalement le fait qu’il a voulu intenter un procès pour couler Factory en 1984. Le rôle essentiel d’un Rob Gretton, qui découvrit nombre de pépites du label et fut un des seuls à rester lucide à la fin des années 80, est sous-évalué. De même, est totalement ignorée l’existence de la sous-branche continentale que Factory a implantée en Belgique : Factory Benelux.

Ce sous-label a été créé en 1980, après plusieurs concerts d’artistes Factory au Plan K, une ancienne raffinerie de sucre devenu la salle nodale du post-punk à Bruxelles (située, signe du destin, rue de Manchester). A la tête de Factory Benelux, deux des fondateurs du Plan K, qui travaillaient également pour le magazine belge En Attendant. D’un côté, Michel Duval, un économiste de formation, passionné de culture (et pas seulement musicale), qui après sa période post-punk publiera certains faits d’armes du hip-hop français des 90s, dont la B.O de Ma 6-T Va Crack-er. De l’autre, Annick Honoré, une séduisante fan de Siouxsie and The Banshees, secrétaire à l’ambassade de Belgique à Londres (pratique pour aller voir des concerts et être l’œil belge sur le post-punk anglais), que l’histoire retiendra comme celle qui fut la maitresse platonique de Ian Curtis.

Factory Benelux ne se contentait pas de simplement relayer les sorties de la maison mère mancunienne. Elle a permis l’émergence d’une poignée de groupes belges originaux, qui permettaient d’opérer un léger pas de côté vis-à-vis des sorties britanniques. Ces groupes avaient pour noms The Names, Crispy Ambulance ou Minny Pops. Si aucun d’entre eux n’a su égaler l’aura romantique d’un Joy Division, le succès commercial de New Order ou le culte discret voué à Durutti Column, un petit retour vers ces petites pièces pop égaye l’oreille.

Bon, venons-en enfin à « Nightshift » …

Produit par Martin Hannett, The Names y bénéficiera des trouvailles (ou des lubies, selon où on se situe) de l’artisan un peu fêlé du « son Joy Division ». Ainsi, Hannett, qui avait fait vivre un enfer au batteur Stephen Morris lors de l’enregistrement du si connu Unknown Pleasures, continuera sur sa lancée avec les Names. Il fera ainsi jouer du xylophone jouet au claviériste Christophe Den Tandt ou secouera la guitare de Marc Duprez pendant que ce dernier joue, sans parler de son habituelle autocratie lors du mixage final, lui qui ne supporte pas que les musiciens interfèrent lors de cette phase capitale.

Autant de détails infimes et loufoques, pourquoi pas, mais qui ici viendront illuminer ce beau single. Le groupe bruxellois aura même droit à une vidéo promotionnelle, chose encore rare à l’époque ; l’occasion de croiser le regard exorbité et légèrement effrayant du chanteur Michel Sordinia. On le croirait catatonique, traumatisé par une apparition surnaturelle, l’attaque d’une créature fantastique ou un meurtre sanglant de giallo …

Avec ce morceau, The Names vient s’intercaler entre Magazine et Echo & The Bunnymen. Hélas, ce sont ces derniers qui, deux ans plus tard, décrocheront la timbale avec « The Killing Moon », une chanson certes un peu plus triomphante, mais qui a beaucoup de cases cochées en commun : toute en mélodie, avec des arrangements nimbés d’une grâce magique, qui étoile le ciel nocturne et éclaire l’instant d’une lumière étonnante. Deux célébrations crépusculaires d’un flottement lacustre.

Ce n’est pas par hasard si le premier album des Names, qui sortira en juin 1982, s’intitulera Swimming. En raison de la rupture entre Hannett et Factory, il ne sortira pas sur Factory Benelux mais sur Les Disques du Crépuscule, l’autre label de Duval et Honoré. Cette bisbille, combinée à d’autres éléments défavorables – les gargouillis aquatiques liant les morceaux qui handicapaient la diffusion de singles en radio, le retournement de conjoncture de la noirceur post-punk vers la clinquante New Pop – ne fit pas de Swimming le succès que The Names méritait au pays des galettes noires. Mais pour une poignée de titres (« Calcutta », « Discovery », « Life by the Sea »), The Names aurait dû se faire un nom, accrocher la une.

Juste retour de l’histoire, on peut heureusement distinguer çà et là de discrets clins d’œil et de jolies rémanences. On retrouvera ainsi les inflexions vocales du refrain de « Nightshift » sur le « Mainstream » de Dominique A, lui qu’on sait amateur de post-punk belge pour avoir repris le « Je t’ai toujours aimé » de Polyphonic Size. De même, « Nightshift » se verra inclus dans la (large) liste des 1000 morceaux indispensables des Inrockuptibles. Ils n’ont pas été totalement oubliés. Sans doute grâce à cette sensation d’apesanteur miniature, ce ressenti d’un espace-temps fée voué à la dissipation.

Pour la cerner, je vais me la jouer cuistre à la Tony Wilson. Je ne vois aucune meilleure convocation que celle de Thomas de Quincey, qui écrivait, dans Du Heurt à la porte dans ‘‘Macbeth’’ : « Afin qu’un autre monde puisse faire son entrée, ce monde ci doit pour un temps disparaître. […] il doit nous être rendu sensible que le monde de la vie ordinaire est soudain suspendu – mis en sommeil – en transe – torturé jusqu’à subir un redoutable armistice ; le temps doit être annihilé, les liens avec les choses abolis ; et tout doit s’abstraire dans une profonde syncope, dans un suspens des passions terrestres. Il s’ensuit que quand l’acte est accompli, quand parfaite est l’œuvre des ténèbres, alors le monde des ténèbres se dissipe comme un spectacle de nuages. »

Pas mieux.

BLIP BLIP BLOUP, CADEAU POST-SCRIPTUM

Au passage, tant que j’en suis à faire des tartines sur Factory Records, voici une petite sélection personnelle – quinze titres, un par groupe, rangés par ordre de parution – parmi les merveilles de son catalogue. C’est loin d’être exhaustif ou gravé dans la pierre, certes, bien des incontournables ont été esquivés, je l’admets, mais ça me semble une bonne base pour commencer l’exploration de ce qui est peut-être le plus grand label indé de l’histoire de la pop.

Et dire que Factory est passé à deux doigts de signer Wire en 1980 … Ç’aurait été le must du must en matière de culte (surtout pour moi qui met Pink Flag sur un piédestal)

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