PET SHOP BOYS – West End Girls (Stephen Hague mix) (1985)

En 2015, à la faveur de son honorable album (F.F.S) avec Franz Ferdinand, Sparks est revenu dans le jeu. Il n’en est pas de même pour ceux qui furent leurs successeurs, Pet Shop Boys. Ils en auraient presque disparu des rétroviseurs. Et ceux qui s’en souviennent les amalgament souvent à des panouilles comme A-Ha, Duran Duran ou Spandau Ballet. Les garçons de l’animalerie sont aujourd’hui une valeur peu cotée à la Bourse du Bon Goût.

Pet Shop Boys a pourtant été un groupe important, jouant dans la même division que New Order[1] ou Depeche Mode – une certaine théâtralité gay en supplément. Ce sens adroit du dosage mélo, de la mélodie synthétique, des proportions de profondeur et de cheesy a par exemple hissé Pet Shop Boys dans le cœur des deux fondateurs de Sarah Records. Contaminant les dancefloors sans débrancher ni le cœur ni le cerveau, on les a même décrits comme les Smiths de la dance music. La comparaison, qui pourrait sembler incongrue au vu des positions anti-synthétiques de Morrissey, a pourtant sa part de pertinence ; mieux encore, elle est facilitée par les interviews du groupe, où Neil Tennant, ancien journaliste musical, ne mâche ni ses avis ni son ego, jusqu’à tenir des propos discutables, à la manière du Moz.

Ainsi donc, les deux pieds ancrés dans ces mid-eighties synthpop qui ont livrés tant de choses honteuses, Pet Shop Boys est arrivé à tirer son épingle du jeu. Ce n’est pas Olivier Cachin, grand fan du duo, qui me contredira. Les chouettes morceaux et les refrains marquants ne manquent pas à l’appel, tels l’addictif « Domino Dancing » (all day all day), l’emphatique « It’s a sin », ou encore ce monument de mélancolie pop qu’est « West End Girls », sur lequel nous allons suspendre notre vol.

Premier succès du duo anglais, « West End Girls » semble sonner la fin de la folie camp, du frivole hédonisme disco. En témoigne le changement de producteur : en 1983, c’était Bobby Orlando qui posait sa grosse patte Hi-NRG sur le morceau, deux ans plus tard, Stephen Hague vient donner une patine plus songeuse au morceau, une inflexion bienvenue.

Car en attendant la remontée aceeeeeeeed de la house, voici venu le temps de la déconfiture : journées blêmes, solitude sordide, envies suicidaires, panorama social pas jojo, avec en toile de fond le SIDA, le thatchérisme et l’ultime durcissement de la Guerre Froide. Sorti des boites de nuit, dont le voile enjôleur se dissipe, la chronique du monde extérieur est grise, anthracite, avec des reflets plombés. Première rime de la chanson, qui plante le décor, urbain, plein de smog et de pensées noires : « Sometimes you’re better off dead / There’s gun in your head and it’s pointing at your head ». Des diagnostics détonnant dans le royaume de la New Pop.

Pour éviter malgré tout la case suicide et traîner son baluchon en ces temps troublés, Pet Shop Boys recourt à des couplets à deux doigts du rap. Scandés d’une voix détachée, ils s’inspirent d’un des titres fondateurs du hip-hop, le pamphlet « The Message » de Grandmaster Flash, dont le propos s’avérait lui aussi d’une extrême pessimisme (refrain : « Don’t push me cause I’m close to the edge / I’m trying not to lose my head »). A cela s’ajoute une rythmique de précision et, surtout, un refrain ondulant qui porte la mention « inoubliable » en travers de son caryotype, s’infiltrant dans votre cerveau dès la première écoute. C’est d’ailleurs une réminiscence de ce refrain qui m’a ramené il y a quelques semaines vers ce morceau, dont la dernière écoute remontait à des temps effacés de mon disque dur interne. Je ne me l’explique pas vraiment ; sans doute, inconsciemment, la justesse efficace du tournemain mélodique, ainsi que le détachement fataliste des paroles pour narrer les tribulations du « dead end world »

Toujours est-il que, des caissières de Tesco aux boites gay de Soho, réconciliant branché et popu, « West End Girls » a eu un succès retentissant, atteignant le podium de tous les charts européens. Un immense succès, mérité de surcroit, ce qui n’est pas si fréquent. Un raz-de-marée commercial qui n’a connu qu’une seule exception. Devinez qui ? La France, bien entendu, où ce tube pop resta anonyme. Il n’y atteignit que le 75e rang. Y’a pas à dire, cocorico ! La France préférait sans doute ses Goldman et Lahaye à ces singuliers gâche-sauce qui invitaient, avec une retenue alimentant le cliché britannique, l’ombre de la Faucheuse dans la grande sarabande satisfaite de la pop.

Qu’importe cet échec anecdotique dans le pays de Marc Toesca. La chose importante, c’est que, même à trente ans de distance, « West End Girls » reste mille fois plus beau musicalement et plus pertinent socialement que ceux qui, actuellement, décrochent du disque de platine par wagons entiers. Voire que des undergrounds désorientés, perdus et dilués dans la masse (la nasse ?). Et cela seul compte, qu’on soit un « east end boy » ou non.

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[1] Neil Tennant et Chris Lowe seront d’ailleurs des invités récurrents lors des débuts glorieux du supergroupe Electronic que le chanteur de New Order, Bernard Sumner, avait formé en 1988 avec l’ex-guitariste des Smiths, Johnny Marr.
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2 commentaires

  1. Effectivement, c’est surprenant. L’idée de départ (accentuer l’aspect hip-hop) aurait pu être intéressante, très intéressante, mais le résultat n’est franchement pas terrible. On dirait du rap d’alarme de bagnole, mal dégrossi et à l’écoute duquel on ne ressent pas de véritable émotion.
    Dans ce créneau d’intensification du versant hip-hop, j’aurais aimé voir ce que Beastie Boys aurait fait de cette idée, hélas ici pas très bien exploitée.

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