Critique : Currents (TAME IMPALA, LP, 2015)

tame impala currents

« Certains pourraient reprocher à ce morceau de manquer de suc, de saleté, d’être trop écrémé, délayé, adouci. On n’intimera pas à ceux qui pensent cela de se bâillonner avec du gros scotch ; après tout il y a bien des gens qui décrètent que Pink Floyd est inaudible dès après 1967. Mais on leur recommande seulement de patienter et de juger sur pièce ce que donnera la figure complète. Let it happen, vieux. » Voilà ce que j’écrivais il y a quatre mois et demi de cela, lorsque venait de sortir « Let it happen », premier single de Currents. Maintenant que le troisième album des Australiens a été distribué dans tous les bacs du monde, est passé par toutes les oreilles averties, il est l’heure de livrer le verdict.

J’aurais aimé aimer cet album, me rallier aux concerts de louanges et aux génuflexions de la critique. Son prédécesseur, Lonerism, est un album incontournable des années 2010, un de mes disques préférés, où l’ensemble sublime des morceaux fuzz-beatlesiens déjà excellents pris un par un. Considérant cette pierre blanche posée dans le jardin lysergique, considérant aussi la qualité du Innerspeaker initial, la superbe pochette de Currents (qui adapte le graphisme du Faust Tapes de 73 à une bille de flipper distordant son environnement linéaire), il n’y avait aucune raison particulière de s’inquiéter de la qualité de cette nouvelle portée. Ou plutôt si, il y en avait une : le virage pop-soul mainstream pris entre temps par Kevin Parker. De sa reprise du « Stranger in Moscow » autrefois chanté par MJ le moonwalker-en-chef à sa collaboration avec Mark Ronson (dont est issu l’excellent « Daffodils »), en passant par sa signature sur la major Interscope aux Etats-Unis, les baromètres indiquaient tous une volonté de devenir un groupe important – et pas qu’aux oreilles des zélotes du revival psyché.

Tame Impala inverse donc la trajectoire de MGMT : un premier album prometteur, un deuxième frôlant le génie et un troisième qui donne un sérieux coup de volant pour se sortir de la trajectoire prévue. Cependant, quand MGMT fuyait sa destinée de hitmaker en foutant un bordel expérimental monstre, Tame Impala adoucit le ton, enduit sa musique de monoï pour en faire une soul-pop accessible aux masses mainstream. Lorsque MGMT accentue (et pas qu’un peu) l’aspect psychédélique de sa musique, Tame Impala s’en éloigne.

Aucune des deux démarches n’est critiquable en soi. Ouvrir le spectre, s’ouvrir aux autres et s’ouvrir à soi, rien n’est interdit du moment que la qualité demeure au rendez-vous. Se renouveler fait partie des étapes obligées d’une vie artistique, sauf à vouloir s’enferrer dans des schémas vu, revus et rerererevus où chaque disque ressemble un peu plus au précédent, en moins bien souvent (Ramones, AC/DC, etc.). Et si les panégyristes prendront prétexte de ce changement de style pour décréter tout bémol fait à ce chef d’œuvre proclamé comme la manifestation d’un esprit obtus, rétif au changement, attaché à ses petites cases étroites et bien délimitées, le problème n’est en vérité pas là. Il est que dans ce virage casse-gueule, que nombreux ont tenté et réussi (Daft Punk, Bowie, les Strokes, pour n’en citer que trois), Tame Impala échappe de peu à l’ambulance direction l’hosto.

Si cet album n’est pas parfait – loin de là –, s’il ne sera pas l’album de l’année, s’il s’agit de l’album le moins réussi parmi les trois qu’a sorti Tame Impala, c’est que les mélodies semblent y être privées d’énergie. Elles tournent à vide. Quand il n’oublie pas de mettre du rythme dans ses dilutions sucrées, le résultat peut être remarquable ; mais il faut croire que Parker ne prend assez ses comprimés pour la mémoire, résultat, les bons moments, ceux qui emportent et importent, ne sont pas tellement légion.

Parker affirme que Currents s’inspire de ses sensations ressenties en écoutant les Bee Gees sous champis. Cette revendication dit tout : du psychédélisme, du rock, des guitares, de l’héritage Lennon, faisons table rase. Le voici qui va chasser sur les terres de Frank Ocean ou d’un Michael Jackson qui aurait abusé de la reverb dans l’au-delà. Las, Parker a dû zapper quelques étapes pour tomber à pieds joints dans cette mélancolie delphinienne qui fait des space cupcakes (pas si space que ça d’ailleurs) avec tout plein de sirop autour, dessus, dedans. Par moments, il semble citer 10cc, ou le Air lénifiant circa 2006, et c’est pas jojo.

Pour un album de rupture, aussi bien musicale que sentimentale, on aurait apprécié que Parker se montre, au moins un instant, jaloux, furieux, en miettes, furibard. A défaut, qu’il se révolte. Là, en se laissant glisser, il laisse la drôle d’impression d’être juste largué, à tous les sens du terme. De se retrancher à des automatismes de producteur, pousser des potards, des boutons, doser les effets afin de gonfler le son, de combler le vide, de désincarner sa musique et de la plastifier, de faire en sorte qu’elle puisse tourner sans lui. Ce n’est pas nécessairement un hasard s’il a affirmé avoir conçu cet album pour qu’il soit davantage joué par les DJs … Maîtriser le son, la production, l’abstrait, se créer un cocon où l’on est démiurge pour oublier son implication dans le déroulement des choses. Je m’avance sans doute beaucoup dans mon interprétation mais, à mon sens, ne manque plus que le gros pot d’Häagen-Dazs dans le studio d’enregistrement, et on y est.

Par conséquent, du fait de cette volonté de maîtrise absolue sur ce disque-échappatoire, tout est très bien produit. Propre, préparé, enrobé, rutilant, millimétré. Trop. A vouloir être lisse, Tame Impala a dédaigné l’accroche, ce je-ne-sais-quoi qui vient piquer notre attention. Ce hameçon funky qu’il avait réussi à mettre en place sur « Daffodils », qui appartenait déjà à cette ère grand public de Tame Impala, n’est sur le principe quasi-jamais reproduit. Le jeu de mots est facile, mais c’est à regrets que j’y vois le reflet de la réalité : malgré son nom, Currents ne nous emporte pas. On le regarde tourner en rond, s’épuiser dans des ballades au kilomètre (« Yes I’m Changing », « Past Life », « Love/Paranoia ») aussi insignifiantes que gonflées à outrance.

Pourtant, l’album contient une perle étincelante : la magnifique « The Moment », qui est ce que j’aurais rêvé que cet album soit, fluide, ample, dont le groove à la fois doux et insidieux est cheesy juste ce qu’il faut. La conclusive « New Person, Same Old Mistakes » aurait pu être le deuxième joyau de Currents, mais son pont vocal plus que douteux (une envolée de falsetto maladroite et quelque peu gênante) l’empêche d’accéder à ce rayonnant statut. Il faut aussi ajouter « Let it Happen », dont la structure à tiroirs continue d’impressionner malgré le trompe-l’œil qu’elle a constitué pour l’album.

Pour le reste, Parker utilise trop sa voix, dont le timbre fluet n’est plus compensé par le fuzz des guitares et la force de la rythmique. Et, sucre sur sucre, les seuils d’intolérance diabétique sont dépassés aussi sûrement que devant un épisode de Grey’s Anatomy. On sature. Une ou deux collaborations vocales, ou quelques respirations instrumentales, auraient été les bienvenues, pour éviter qu’on ne se lasse, sinon qu’on s’irrite de cet album, qui finit par confondre douceur miellée et viscosité sirupeuse.

Car le paradoxe de cet album est ici. Pris séparément, les morceaux, même les plus mauvais, ne sont pas horribles. Certains d’entre eux sont honorables, même s’ils ne valent pas tripette face à ceux des précédents albums (oui, « Disciples », c’est pour toi que je parle). C’est l’ensemble, l’album même, qui s’avère indigeste d’ennui, mollasson, invertébré. Passé un temps d’exposition plus ou moins long – disons, une vingtaine de minutes – on a envie de secouer Parker, qu’il cesse de chantonner haut perché de temps à autre, qu’il « muscle son jeu ». Ce sera peine perdue. Comparé au Man It Feels Like Space Again que ses camarades de Pond ont sorti il y a quelques mois, ce Tame Impala-ci fait pitié : pas assez bondissant, déluré, énergique, accrocheur, malin, instinctif.

Concluons : Currents n’est pas honteux, en soi. Mais, s’avérant trop moyen, difficile de nier que cet album m’a déçu. Vraiment.

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TAME IMPALA | Currents | Interscope | 2015

Et s’il n’en restait que trois : « The Moment » (wow !), « Let it happen », « New Person, Same Old Mistakes »

Note : 10/20

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1 commentaire

  1. Cette critique a vu juste, je n’aurais pas dit mieux.
    Certes, comme Kevin Parker l’a voulu, cet album ne ressemble pas aux précédents. Mais le problème est que les morceaux AU SEIN de l’album finissent par se ressembler avec des mélodies hasardeuses (pour ne pas dire fades), un manque d’innovation et un schéma trop binaire. Bref, je n’ai pas été éblouie comme j’ai pu l’être avec Lonerism.
    Et d’ailleurs, on ne peut pas dire que New Person, Same Old Mistakes fasse partie de mes préférés (loin de là). Au contraire, ça m’a gonflée de l’écouter, qui plus est à la toute fin de l’album.
    Espérons que Kevin Parker se réveille sur son prochain opus et nous serve quelque chose de mieux que cette espèce de pop mielleuse.

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