THE WAKE : la discographie

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Ah ! The Wake ! Capable d’être tour à tour poppy, angoissant, mélancolique, entraînant – barre à mine, parapluie ou brassée de jonquilles – The Wake ne mérite pas d’être ce groupe de seconde division condamné à l’ombre et aux notules de bas de page dans le livre du pop-rock des années 80. Ayant œuvré pour deux des labels indés les plus intéressants de l’époque et les plus cultes a posteriori (Factory et Sarah), The Wake figure parmi mes groupes favoris. Leur discographie, en partie rééditée récemment, est un petit coffre à trésors dont je vais ici tenter de recenser et d’évaluer les mérites. Et il y en a beaucoup. Il a fallu que je bataille ferme contre moi-même pour limiter ce Top 10 à dix morceaux et ne pas en faire figurer quinze ou vingt.

  • 1982 : Harmony

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Et si Joy Division avait finalement bel et bien sorti un album après Closer ? Pas dans une réalité alternative, non, non, dans ce monde ci, où Ian Curtis s’est pendu dans sa cuisine en mai 1980. C’est la sensation qui m’étreint quand j’écoute Harmony, sorti en 1982 sur, tiens donc, Factory. Que ce soit par les intitulés (« Heartburn » renvoie immanquablement à « Heart and soul », one will burn …) ou par la pochette grise et équivoque, en passant par ces toms mats et implacables, l’omniprésence de cette basse claustrophobe, ces rythmiques à la fois tribales et marmoréennes, et ces lignes de synthés plaquées pour habiller le mal-être, tout m’offre le reflet des Mancuniens. Je vous jure que le parallèle est saisissant, la palme revenant à « Judas ». Différence, tout de même (et heureusement !) : la voix de McInulty est un soupçon plus vivante que celle de Curtis.

Cela étant, au-delà de ces similitudes ténébreuses et synthétiques, que faut-il garder de cette troublante Harmony ? Eh bien, ma foi, les morceaux sont fantastiques, tous sans exception. Je place tout de même la face A, nickel-chrome, un quart de curseur devant la face B, pour des titres telles que l’indie-motorik « Favour », l’accablée « Heartburn » ou la superbe d’« An Immaculate Conception ».

Mais malgré cette performance remarquable, a fortiori pour un premier effort, cet album demeure incroyablement méconnu, éclipsé par la trilogie de The Cure (l’ébouriffant Pornography sort en 82) qui monopolise le canal du malaise post-Joy Division. Si vous avez l’occasion de prendre ce disque, chez un disquaire, chez un ami ou sur Internet, prenez le temps de le redécouvrir. Cet album est un indispensable.

  • 1985 : Here Comes Everybody

herecomeseverybody-the-wakeEn 1984, Bobby Gillespie a quitté la basse de The Wake pour la batterie d’un autre groupe écossais voué à devenir culte, Jesus and Mary Chain. Et, tandis que les frères Reid bouleversaient le paysage rock avec leur Psychocandy, sortait la deuxième livraison de The Wake. Et j’ai l’impression collante qu’il s’agit d’un album de transition.

Certes, au milieu du tracklisting surgit un de leurs plus beaux morceaux (« Melancholy Man »). Certes, le dub final est de belle facture. Mais le reste flageole par rapport à ce qu’ils ont fait et feront. La faute à quoi ? A des mélodies moins fortes (l’inanité de « Torn Calendar ») ? A une production atmosphérique qui aurait parfois besoin d’aller sous une tente à oxygène ? A des choix orchestraux étranges (cet harmonica qui pollue « World on Her Own », grrrr !) ? A la basse de Gillespie, qui fait désormais défaut ? Un peu de tout cela. Toutefois, il convient de ne rien exagérer, cela reste très écoutable et plutôt agréable. Mais, au contraire de ce qu’en disent certains (Magic), je ne trouve pas cet album impérissable, loin de là.

  • 1987 : Something That No One Else Could Bring (EP)

thewakeBien plus agréable en revanche est le 4-titres qui suit deux ans plus tard. Cet EP « que personne d’autre ne peut briser » contient a minima deux superbes chansons, « Gruesome Castle » et surtout « Pale Spectre ».

Ces morceaux sont des bijoux, la première avec ce piano fragile qui aère bienheureusement une solide base pop-rock, la seconde avec ses claviers clairs et la voix ravissante de Carolyn Allen, qui pourtant chante un texte pas gai-gai mais vous colle le sourire pour toute la journée. Si vous cherchez l’essence de la twee-pop, vous pouvez vous reporter sans crainte à ce diptyque.

La suite souffre un peu de la comparaison avec ces deux sommets mais on reste sur de la douceur bienvenue, avec la vaporeux « Furious Sea » et la joliesse discrète de « Plastic Flowers ». A recommander à toutes les belles âmes pastels qui ont envie de passer un quart d’heure plaisant, innocent, pop.

  • 1990 : Make it Loud

The-Wake-Make-It-Loud-307846Déçus d’être déconsidérés au sein de Factory (qui préfère se concentrer sur les plus vendeurs New Order et Happy Mondays), The Wake change de crémerie en 1988. Direction Bristol et un label indie-pop naissant, Sarah Records. Oui, The Wake a vingt sur vingt dans l’art d’être au bon endroit au bon moment. Après un délicieux single (le cristallin « Crush the Flowers »), le groupe revient dans les bacs à disques avec ce pur album d’indie-rock, où les guitares sont mises en avant – et leur talent aussi. Le titre d’ouverture « English Rain » est une perle. Et le reste sort de la même fabrique à concrétions nacrées : « Glider », « Firestone Tyres », « Joke Shop », « Cheer up Ferdinand », etc. Après avoir atteint à l’excellence post-punk caverneuse, Make it Loud s’arrime au même niveau dans le pop-rock pur jus. En termes de constance et de cohérence qualitatives, d’équilibre entre douceur pop et accroche rock, Make it Loud est leur apogée. C’est aussi, avec Skywriting des Field Mice et Violator de Depeche Mode, le plus beau disque de 1990.

  • 1994 : Tidal Wave of Hype

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Guitares gonflées, rythmique alourdie, chœurs omniprésents, il y a un peu de la grenouille du fabliau dans The Wake. Devenir The House of Love, R.E.M, New Order, quelque chose de radio-friendly. « Shallow End » tente de refaire le coup de « English Rain », mais n’arrive pas totalement à toucher au but. Les voilà devenus moins touchants, moins surprenants, plus directs et rock, une direction que présumait « Joke Shop », ça reste bon mais la grâce semble s’être envolée. Exemple, « Big Noise, Big Deal », un songe instrumental semblant s’être échappé de Screamadelica mais qui s’étire et se dissout à force de n’aller sans direction. Exemple encore, la voix de Carolyn Allen, portée aux abonnés absents.

Un an et demi plus tard, Sarah Records se saborde. The Wake l’accompagne. Le raz-de-marée britpop s’apprête à engloutir The Wake et leurs collègues indie, les reléguant à l’arrière du peloton.

  • 2012 : A Light Far Out

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Dix-huit ans plus tard, réduit à un simple duo (Gerard McInulty et Carolyn Allen), The Wake revient. Oh, les choses ont changé, bien sûr. L’indie n’est plus aussi séminaleTM ni aussi écorchée-viveTM qu’elle le fut à leur époque. Elle n’a plus la même signification. De refus farouche du clinquant et de la performance de l’adulte néolibéral 80s, elle est devenue un bas-de-laine de la pop, où se réfugie toujours quelques bons morceaux et mélodies joliment troussées mais ayant désormais le même potentiel subversif qu’une paire de chaussettes propres.

Aussi, comme pour des amis longtemps perdus de vue, on redoute l’empâtement qui aurait pu se saisir d’eux les années passant. Avec ce carrousel lumineux qui emplit l’espace, la pochette n’a plus la sobriété d’antan. Cet album de The Wake est anodin. Quelques moments de beauté pointent, façon « Pale Blue Eyes » du Velvet, mais tout cela est selon moi trop mollasson. Les accroches pop-rock ont disparues sous des mélodies qui passent du miel au melliflu. The Wake, groupe fabuleux, culte, n’a hélas pas su se relancer.

Top 10 des chansons de The Wake

  1. « Melancholy Man » (Here Comes Everybody, 1985) : La guitare carillonne, le clavier carillonne, la voix a juste qu’il faut d’écho pour poétiser la perte. Beau, doux, clair et évident comme le passage d’un nuage dans le ciel.
  2. « Crush the Flowers » (single, 1989) : Le premier morceau de The Wake chez Sarah sera un petit bonbon rose, de l’indie-pop aux claviers acidulés et à la guitare semblable à un tempura psychédélique, une sucrerie où les voix d’Allen et McInulty se répondent l’une l’autre sur les chancèlements et les sidérations amoureux. Coup de foudre immédiat pour ce morceau.
  3. « Favour » (Testament, 1982) : Martial, dansant, cafardeux, catchy, avec des martèlements de batterie comme autant de tirs à blanc. S’il n’y avait eu « Blue Monday », New Order aurait pu sonner comme ça.
  4. « English Rain » (Make it Loud, 1990) : J’ai déjà consacré un billet à ce morceau, pour vous dire combien il me plait. Qu’en dire de plus que je n’ai écrit ? Qu’elle est la colère d’un mouvement plutôt basé sur le cutie. Qu’elle est pleine d’un équilibre indéfinissable, synthés et guitares, pluie et soleil, détermination agressive et fatalisme mélodieux. Qu’elle est à peu de choses près imparable, mais que le public pop a semblé envers elle on-ne-peut plus paré. Qu’il serait maintenant injuste de ne pas la remettre entre vos deux oreilles. Si j’ai peut-être déjà dit tout cela, le répéter n’est sans doute pas la chose la plus superflue à faire.
  5. « Pale Spectre » (Something That No One Else Could Bring, EP, 1987) : Cette chanson poppy sha-la-la-la donnerait presqu’envie à Casper, Nick Quasi-Sans-Tête, Boo et la Dame Blanche de faire des pique-nique dans l’herbe et de former un groupe pop.
  6. « On Your Honeymoon » (single, 1982) : Là où l’histoire et la lune de miel commencent. Sur un rythme enlevé, une guitare étriquée tricote dans un coin, la basse rebondit et un clavier laiteux vient lier le tout, s’intercalant au moment opportun. Deux minutes catchy à souhait.
  7. « An Immaculate Conception » (Testament, 1982) : Un morceau qui se contient pendant trois minutes, avant que la batterie ne se mette en branle, lui faisant une extase de la défaite très joydivisionienne – on y revient. A écouter, a minima, tous les 15 août.
  8. « Gruesome Castle » (Something That No One Else Could Bring, EP, 1987) : « Ariiiiiiiise, arise ! Keep up appearancies » … Un mot d’ordre entre résolution et résignation, celui d’une bataille à mener dont on pressent déjà l’issue fatale. Trois minutes, une guitare électrique, une mélodie, des harmonies, les gouttes de synthé qui vont bien, le tout à la fois travaillé mais simple d’accès : voilà un solide et excellent morceau pop indie.
  9. « Heartburn » (Testament, 1982) : Cinq minutes pour visualiser le ciel gris et froid, les bâtiments défraichis et sans âme, la vie morne, le désespoir qui n’en finit pas. Cinq minutes pour profiter de ces claviers lancinants. Cinq minutes pour danser sur tout cela, tel un poisson happant le peu d’air qu’il reste. Cinq minutes pour dire bonjour au spectre de Ian Curtis.
  10.  « Glider » (Make it Loud, 1990) : Mieux qu’un épithète politico-publicitairement accolé à la force et à la rupture, la tranquillité, c’est ce balancement serein qui parcourt les quatre minutes et demie de « Glider ». Là voilà, la classe tranquille. Et discrète. Du bon pop-rock qui n’a pas la caboche comme une outre gonflée de vents.

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