Critique : Consumer Behaviour (LE CLICHÉ, LP, 2014)

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Il y a des albums qui saisissent leur époque avec une telle pertinence, qui en sont tellement chargés qu’ils finissent par la changer. Ces albums-là, portés au rang d’incarnations totémiques, sont exceptionnels. Il y a aussi ces albums qui sont des madeleines de Proust, ces pierres blanches jetées dans le jardin de Mnémosyne de chacun, albums qui tomberont peut-être dans le caniveau de la mémoire collective, mais seront un délicieux portail dimensionnel pour tous ceux qui auront tissé des liens indéfectibles avec lui.

Il y a aussi ces albums dont la datation au carbone 14 donnerait un résultat falsifié, ces albums pour lesquels toute estimation critique ou temporelle se voit brouillée par cette sensation d’indiscernabilité liquide, d’impossibilité d’accoler à l’œuvre un contexte dans laquelle l’insérer en vue de la faire réagir. De sorte que, sans solution, l’équation, chimique comme artistique, demeure irrésolue.

C’est le problème que pose Computer Behaviour. Ce disque, pour agréable qu’il soit, donne l’impression d’arriver après la bataille. De ne rien apporter de nouveau. Il aurait été parfait en 1983, dans la lignée de la synthwave glacée de Gary Numan, des premiers essais de Depeche Mode et du Computer World de Kraftwerk. Consumer Behaviour épouse d’ailleurs les mêmes partis pris, aussi bien éthiques qu’esthétiques, que ce dernier : mythe du mensch-maschine, fascination pour les architectures sociales et les connexions technologiques.

Ca pourrait être moins gênant s’il s’agissait de pop (guitare-basse-batterie, 3’30, couplet-refrain, vous connaissez la chanson) mais la volonté de représenter un futur hypothétique présente dans ces pistes instrumentales-expérimentales donne la désagréable impression que Le Cliché cherche à réinventer la roue quand il se contente (et c’est déjà bien) de la faire tourner avec une maîtrise certaine.

Le meilleur album de Kraftwerk depuis douze ans

Le descriptif de cet album déplie un éventail fourni de références, de Mathématiques Modernes à Gary Numan en passant par Ladytron et même Benny Benassi (!). On pourrait aussi citer Ruth sur la boite à rythme de l’introductive « Production Line ». Pourtant, il manque toujours à la liste des inspirations le marqueur qui me semble le plus essentiel, l’étalon à l’aune duquel il faut évaluer ce Consumer Behaviour : James Ferraro, celui de Far Side Virtual.

Cette comparaison, évidente sur des titres tels que « Aquaphobia », « Thank You for Holding » ou « Operating System », permet de voir où le bât peut blesser. Computer Behaviour est un soupçon trop néo-kraftwerkien, trop à l’aise dans une forme qui a eu le temps de devenir classique, trop respectueux du canevas tracé par ses aînés. Il n’est pas assez post-kraftwerkien, comme l’est Ferraro, qui, il faut tout de même le préciser, perd quant à lui une certaine efficacité pop dans sa démarche expérimentale, avec ses morceaux très courts et déstructurés.

A la fois fluide et rigide, lissé à la semblance de la civilisation techno-capitaliste dépeinte ici, cet album est d’un niveau tout à fait acceptable. L’écoute est extrêmement agréable mais sonne hélas trop datée. Le Cliché n’impressionne pas et son futurisme ne voit pas plus loin que Windows 95. La pochette de l’album, avec ces buildings comme on n’en construit plus depuis l’époque des Polaroïd, le prouve en dernier recours, si le son des synthés sur lequel Gerard Ryan use ses phalanges ne vous avait pas suffisamment aiguillés vers le rétro.

Le parti pris même a quelque chose de désuet : une redite du Meilleur des Mondes, où un capitalisme melliflu agit, par le biais des circuits imprimés et de la douce luminescence des écrans, telle une Big Mother « pour le plus grand bien » de sujets tendant à se sublimer en androïdes amoureux de leur propre servitude. Une vision dépassée depuis que le vernis cosmétique a craqué de toutes parts (2001, kaboom ! 2008, krach !), laissant voir la violence jusqu’ici naturalisée et euphémisée qui sous-tendait ce système. Mais ce lustre cosmétique, presque angélique, contribue à en faire ce curieux objet, un peu à part de notre monde. Comme tombé d’une capsule temporelle, si ce n’est dimensionnelle. Il faut se laisser prendre. Nous voilà pris.

Et l’embarras de l’indétermination temporelle absous, sans reconnaître dans le panorama si nous nous trouvons dans le 1994 de 1984, dans le 1984 de 2014 ou dans l’an 2024 à venir, on est obligé de s’exclamer, avec force : c’est, au minimum, le meilleur album de Kraftwerk depuis douze ans !

—–

LE CLICHÉ | Consumer Behaviour | Medical Records | 2014

Note : 13,5/20

S’il n’en restait que trois : « Aquaphobia », « I Woke up This Morning Like I Always Do », « Consumer Behaviour »

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