Victoires de la Musique : généalogie des bras d’honneur

Les Victoires de la Musique fêtent aujourd’hui leur trentième anniversaire. Alors, que dire de cette cérémonie ? Qu’elle est inutile, les artistes qui demeurent étant rarement ceux qui accumulent les lauriers de l’instant ? Qu’elle est mal gaulée, aussi longue, empruntée et ennuyeuse que l’exposé Powerpoint d’un bègue québécois ? Qu’elle est révélatrice des flux de pouvoir dans le milieu de la ritournelle d’ici-même, la variété bien-d’chez-nous jusqu’au crash du CD, le branché-mouais-beauf depuis ? Oui, tout cela à la fois. En y ajoutant que ces Victoires (sic) en deviennent presqu’illégitimes quand on s’aperçoit qu’elles s’ingénient à ne pas prendre en compte des artistes pour d’obscures raisons qui n’appartiennent qu’à elle ? Combien n’ont rien obtenu, n’ont même pas été considérés ? Je songe ici à Diabologum, à Daft Punk ante-Random Access Memories (on en reparlera), à Sébastien Tellier, à Stupeflip, à TTC, à Fuzati, à toute la scène rock garage (de JC Satàn à Catholic Spray en passant par Volage, etc.), à Moodoïd, Aline, Nonstop, Cobra et plein d’autres que je ne cite pas pour ne pas encombrer davantage cette introduction. Ils ne doivent pas être référencés dans leurs catalogues ; on a dû leur en arracher des pages, sans doute. Je ne vois que ça. Ils n’iraient pas jusqu’à ignorer volontairement des pans entiers et artistiquement vigoureux de la scène musicale française, juste parce qu’ils ne souscrivent pas au canon de la chanson pas bien méchante qui brosse les radios dans le sens du poil, quand même ?! Noooon, je n’ose l’imaginer …

A l’orée d’une soirée qui va couvrir d’ors Christine & The Queens (l’une des chouchoutes de ce blog), passons dans le portail temporel pour mettre en exergue, l’espace de trois actes contrastés, les insoumissions au décorum compassé de cette bamboche où les croque-magots du disque s’auto-congratulent, ces si mal nommées « Victoires ».

  • 1996 : Dominique A (et Françoiz Breut) : le ravalement des façades. 

Sans doute mon intrusion préférée. En 1996, Dominique A crève l’écran avec « Le Twenty-Two Bar », charmante chanson pop aux entournures tango[1]. Radios et public découvrent alors ce chanteur jusqu’ici cantonné à l’underground et s’entichent de ce single, à tel point que le succès de celui-ci finit par échapper à son propriétaire, qui trouve à cette ritournelle quelques défauts de fabrication (c’est pourtant, avec « La vie rend modeste », la meilleure de La mémoire neuve). Mais la récupération opère si bien que A est invité à se produire dans le cadre sclérosé des Victoires de la Musique. « Une édition particulièrement sinistre et mémorable » aussi bidon (Céline Dion, Sardou, Ophélie Winter) que bidonnée (Stephend[2], écoutez cette horreur), qu’il va désavouer en trois minutes montre en main.

Les mains dans les poches, toisant le Palais des Congrès d’un regard furibond, A modifie discrètement les paroles de son tube pour vitrioler le désintérêt de la salle et le grotesque de la variété maitresse des lieux, à l’époque lobby surpuissant (la loi sur les quotas de chanson francophone vient juste de passer). Deuxième couplet, extrait de la diatribe : « A la télévision française, je chantais. Je ne sais plus pour quoi c’était, non … En face de moi les gens dormaient. » Un coup de semonce contre les cocoricos rances et « la chanson d’ici [qui] s’y croyait », asséné sans ciller ; une colère intérieure puissante, exprimée avec force mais sans esbroufe, corrosif et droit dans ses bottes.

La colère est depuis passée. Les Victoires ont changé leur cœur de cible (du populo au bobo : pas forcément mieux) et A, devenu avec Daho le nouveau monolithe de la chanson pop hexagonale, a glané une Victoire de l’artiste-interprète masculin en 2013. Et même s’il s’est massifié, même s’il a perdu ses cheveux, même s’il écrit pour n’importe qui (Calogero, Birkin, Balibar, Delpech), même si Françoiz Breut est retournée dans l’ombre, sa ruade noire de 1996 reste dans les mémoires. Et rien que pour cela (et pour La Fossette, aussi), respects éternels, monsieur A.

  • 2002 : Bertrand Cantat (avec Noir Désir) : « comme la fin du siècle »

En 2002, Noir Désir est, pour tous, LE grand groupe rock français. Chouchous des étudiants, caution rock des ménagères tout en conservant une certaine crédibilité critique, ils rassemblent un public aussi large que la chatte de Carla Bruni, de Télé-Poche à Télérama, des Inrocks à Marie-Claire. Aux Victoires de la Musique qui les consacrent (5 nominations, dont 2 récompenses), ils se font remarquer une nouvelle fois. Sur le terrain musical, avec une belle prestation, mais aussi – et c’est ce qui a été retenu – sur le terrain revendicatif.

Dans la lumière, Bertrand Cantat, dans le rôle du rodomont goguenard venu asséner son discours prémédité contre Jean-Marie Messier (Moi-Même Maître du Monde, ainsi que le croquaient alors Les Guignols de l’Info), le boss de sa maison de disques Universal. Une diatribe digne d’une A.G. estudiantine, avec force gestes, langage (« Camarade ! ») et autres poncifs de l’exercice. Tant pis si les trois autres membres (surtout Teyssot-Gay, le guitariste) semblent moins chauds pour ce déballage un brin vantard, y discernant les ambigüités sous-jacentes.

Car oui, cette tribune, qu’est-ce donc, sinon de l’alter-mondialisme frondeur qui caresse tout le monde dans le sens du poil ? Certains y ont vu du courage. Courage il y a, certes, mais bien moins que ce qu’on pourrait se figurer. Parce que, qu’ont-ils fait derrière ? Se sont-ils barrés de la prison dorée d’Universal pour aller soutenir la scène indépendante ? Eh bien non, rien de tout cela. Statu quo jusqu’à la fin du groupe. Et lorsque Cantat reviendra sur la scène musicale, avec Détroit, il le fera chez – tiens donc ! – Barclay, toujours filiale d’Universal. La soupe doit y être rudement bonne pour l’avaler après y avoir, et copieusement, craché dedans.

En tout cas, une chose est sûre : ce 9 mars 2002 sera, pour Cantat comme pour Messier, leur dernière occasion de briller sous les feux de la rampe. En juillet 2002, Messier est débarqué de Vivendi, avec dans son cortège une batterie de casseroles judiciaires diverses qui lui vaudront condamnations. Et dans la nuit du 26 au 27 juillet 2003, Cantat fracasse mortellement le crâne de Marie Trintignant sur un radiateur lituanien.

Le XXIe siècle pouvait alors commencer.

  • 2014 : Daft Punk, la protestation par l’absence

En 2013, avec un Random Access Memories bien plus conciliant avec l’establishment que les trois précédents albums réunis, Daft Punk est l’un des raz-de-marée musicaux de l’année. Une chose qui, pour un groupe français, est aussi exceptionnel qu’un morceau de Motörhead dans la playlist de Christine Boutin. On s’attend donc à ce que les deux casqués à diodes croulent sous les prix. Sauf que, non. Bangalter et De Homem-Christo décident de ne pas participer à la cérémonie, alors même qu’ils ne rechignent pas à s’afficher aux Grammy Awards et aux Brit Awards. Sur quoi se fonde donc le dédain des « Dafts » pour nos riantes contrées tricolores ?

Plusieurs raisons à cela. Primo, avant cette année 2013, Daft Punk se voyait appliquer à la lettre le poussiéreux proverbe voulant qu’on ne soit jamais prophète en son pays. Une seule et unique nomination leur avait été accordée, en 2007, et encore pour la catégorie mineure du spectacle musical de l’année, un titre qui leur avait d’ailleurs échappé. Homework, Discovery ? Inconnus au bataillon des Victoires. À s’en passer les oreilles au court-bouillon.

Deuxio, il faut peut-être chercher les origines de cette bouderie aussi étrange que prolongée  (autant que la carrière de Jaunie Hallidouille) dans le refus initial du duo d’adhérer à la SACEM, afin de pouvoir gérer comme ils l’entendaient les droits voisins sur leur musique. Une latitude qui a permis en 1997 à Daft Punk d’attaquer en justice France 2 (diffuseur des Victoires depuis 1990), pour utilisation abusive de leur musique sur des bandes-annonces promotionnelles. Un procès que le duo gagnera. Thomas Bangalter déclarera ensuite au magazine Coda : « Quand t’es Julien Clerc ou Jean-Louis Aubert, tu ne fais pas ça parce que sinon tu ne passes pas à Taratata. Nous, on s’en fout de passer à Taratata. Donc il n’y avait aucun moyen de pression du coté de la chaîne. C’est une chaîne qui n’aide pas la musique et en plus il s’avère que France 2 appartient à l’État. Donc on n’avait vraiment pas à se priver. » Et pour ajouter au croquignolet de la brouille entre Daft Punk et les instances, il faut ajouter que Daniel Vangarde, le père de Thomas Bangalter, a poursuivi la Sacem en justice après avoir mis la main sur des notes internes faisant état de comportements pas vraiment réglos envers les artistes juifs durant l’Occupation (il sera débouté). Bonne ambiance …

Tertio-troisio, le cadre des Victoires n’est clairement pas engageant : prises de son à vous faire passer les MP3 frelatés chopés sur d’obscurs sites du darkweb russe pour le Dark Side of the Moon du troisième millénaire, présentateurs s’y connaissant autant en musique pop qu’en armes bactériologiques, problèmes techniques à répétition, salle vaste et froide, sketches poussifs, ânonnements de prompteur, enchaînements grippés et sans vaccin à l’horizon. Le savoir-faire français en matière de pop, en somme. De là à dire qu’en France la télévision s’en bat globalement les gonades de la pop, il y a un pas, que je franchis en sprintant.

Bref, vous l’aurez je pense compris, je ne serais pas devant France 2 ce soir.

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[1] Le clip drôle et malicieux de cette chanson a été analysé de belle manière dans un article sur le site Objectif Cinéma, qu’il vous est possible de lire ici.
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