La première photo du Web fut celle d’un girls-band suisse chantant la physique des particules

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A chacun ses Spice Girls.

Vous avez sous les yeux la première photo uplodée sur la Toile. Quatre meufs détourées à la truelle sur une antique version de Photoshop, collées sur un dégradé bleu ciel, au-dessus desquelles s’affiche en kitschissimes lettres fuchsia le nom de leur groupe, Les Horribles Cernettes. Un nom horrible, effectivement, mais aussi un jeu de mots double[1] portant sur le canevas de ce girl-band insolite : le CERN.

Oui, le CERN. Le laboratoire du Conseil Européen de la Recherche Nucléaire, consacré à la physique des particules. Autant dire que ce n’est pas là, aux environs de Genève, dans ce haut lieu de la physique expérimentale, qu’on s’attendrait à trouver des groupes pop. C’est pourtant ici qu’Angela Higney, Michele de Gennaro, Colette Marx-Nielsen et Lynn Veronneau ont créé en 1990 ce groupe pop parodique.

Cela dit, que peut chanter un groupe issu du CERN ? Eh bien, les activités du CERN. Dans leurs textes (en anglais), Les Horribles Cernettes multiplient blagues de scientifiques et références pour initiés, à la manière des premières chansons d’Evariste. Après un premier morceau, une ballade racontant la solitude d’une femme de physicien délaissée par un mari trop (é)pris par son travail, Les Horribles Cernettes s’en donnent à cœur joie : rock’n’roll sur le boson de Higgs, doo-wop sur les trous noirs et l’antimatière, morceau à la gloire du Web (déjà !), tout y passe. Le groupe se taille une jolie réputation en interne, allant jusqu’à donner représentation à l’Exposition Universelle de 1992 ainsi qu’aux bombances entourant la remise du Prix Nobel de physique à George Charpak la même année. Pour jouer les mascottes du C.E., avouez que les milfs helvètes auraient pu tomber sur pire.

Tout cela est bien sympathique, me direz-vous, mais quel rapport avec Internet ? On y arrive, doucement … Une personne va faire le lien : Tim Berners-Lee, qui bosse au CERN sur un réseau balbutiant de son invention, baptisé World Wide Web. Rien de moins que l’invention qui va bouleverser nos existences d’hominidés du XXIe siècle, dont Berners-Lee crée tous les fondements (code HTML, adresses URL, requêtes hypertextes HTTP, navigateur Web, etc.). Le gars balaise, en somme.

En juin 1992, après un spectacle donné par le quatuor, Berners-Lee demande à son collègue Silvano de Gennaro, compagnon d’une des LHC, de lui refiler des photos scannées des Cernettes « pour, raconte De Gennaro, les publier sur une espèce de système d’information qu’il venait d’inventer, et qu’il appelait World Wide Web. Je n’avais qu’une idée nébuleuse de ce dont il s’agissait, mais je lui ai scanné ses photos sur mon Mac et les ai envoyées par FTP. Comment aurais-je pu savoir que j’étais en train de franchir un cap historique, puisque la photo en question fut la toute première image d’un groupe à se faire cliquer dans un navigateur web ! ». En effet, en -6 avant Google, comment eût-il pu deviner le caractère pionnier de son geste ? « Le Web dans les années 1992-93 était uniquement utilisé par des physiciens, renchérit De Gennaro. Je lui a[va]i[s] demandé : “pourquoi veux-tu mettre une photo des Cernettes? Le Web c’est juste du texte”, et il m’a[vait] dit : “Non, ça va être marrant”. »

Prémonitoire. En tout cas, désormais vous le saurez, avant les gifs, les mèmes, les chatons trop kawai, les popotins qui « break the Internet » et YouTube premier média audiovisuel du monde, avant même que le Web ne passe dans le domaine public (ce sera fait le 30 avril 1993), les premières reines des Internets venaient de Suisse et s’appelaient Les Horribles Cernettes. Que la chose soit dite et bien dite, concluerait Organ l’Homme-Goujon.

___________________

[1] Les lettres L.H.R, initiales de Les Horribles Cernettes, sont aussi l’acronyme du Large Hadron Collider, accélérateur de particules dont la construction fut validée en 1994 mais qui ne fut opérationnel en 2008. Malgré ses délais de livraison et son coût dignes du Chinese Democracy de Guns & Roses, le LHR fut, à l’inverse de l’album des gugusses d’Axl Rose, une réussite puisqu’il a permis en 2012 de révéler l’existence du boson de Higgs. Quant au terme de « Cernettes », il renvoie évidemment au CERN.

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1 commentaire

  1. Excellente anecdote, l’histoire de cette première photo de l’internet est assez cocasse d’autant que je ne la connaissais pas du tout.

    PS: J’ai vu que tu voulais accéder à mon blog mais sache que je suis désormais chez un hébergeur et non plus sur wordpress.com –> ctcqj.com 🙂

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