Jeu interblogs – Sound&Vision

Au début du mois, grâce aux joies de la sérendipité (un lien puis un lien, puis un lien), je suis tombé sur le blog d’Alexandre et Etienne, qui lançait tout juste un jeu interblog, « Sound & Vision ». Le moment opportun, quoi. Le principe de relier une chanson à une série de photos m’a plu, a piqué ma curiosité. Du coup, je me suis attelé à l’exercice et, par la parution de ce dit article, je peux dire : défi relevé (mal sans doute, mais relevé) !

Photo 1 : FELT – Primitive Painters (1985)

Dali Picasso

Il ne suffit pas de signer Picasso sous une bite pour que l’on vous acclame ; ou plutôt ça ne devrait pas suffire (n’est-ce pas, Avida Dollars ?). L’histoire de la pop est pourtant pleine de ces artistes bouleversants condamnés au quatrième rang dans la file du buffet à desserts, devancés par des médiocres que le temps balaiera. Lawrence, instigateur de Felt (puis de Denim et de Go-Kart Mozart), est de ceux-là. Son « Primitive Painters » avec Liz Fraser (la voix féérique des Cocteau Twins) aurait dû le propulser au sommet mais il ne fera que renforcer sa malédiction.

C’est lui, Lawrence, le peintre primitif, le loser résigné et désenchanté, regard fêlé par le cynisme du monde mais qui cherche des raisons d’y croire. S’accrocher à un rêve puéril, inaccessible mais beau. Et nécessaire ; sans cette conviction inébranlable que les choses puissent tourner, je suis sûr qu’il aurait tourné la carte il y a un moment. Malgré tout, ça ne m’aurait pas étonné qu’il soit sur cette photo drôlement triste, élégante, stupide, dérisoire.

Photo 2 : TAXI GIRL – Mannequin (1979)

Elliott Erwitt - Wilmington North Carolina-1950

Le regard furtif et insolite ; d’habitude, les gens passent sans même le voir, ce mannequin abandonné nu derrière la vitrine. Nous ne sommes pas dans le quartier rouge d’Amsterdam, juste dans une métropole hexagonale, moyenne et quelconque, où les corps de plastique couleur chair, Venus de Milo sordides, attendent tout seuls, leurs yeux d’ivoires vides et la taille auschwitzienne, qu’une bonne âme les habillent et les utilisent comme attire-chaland.

Ce sont des objets putes racolant le client pour leurs macs marchands de fringues. Sur l’avenue du crime, les mannequins et les models inanimés deviennent taxi-girls. Je sais bien que cette prose brouillonne fait Ponge de supérette mixé à du Warhol de troisième zone, mais il faut bien tenter d’épater la galerie (marchande).

Photo 3 : Anna KARINA – Sous le Soleil Exactement (1967)

souslesoleilexactement2

Alangui et classieuse, la cheville relevée et la pose abandonnée à la caresse ultraviolette (mélanome en vue !), en bordure d’une piscine immense comme un département, inutile de préciser les coordonnées de la scène. Pas la peine de sortir compas et sextant, de convoquer drones ou GPS ni même de se référer aux latitudes des cartes, la réponse tient en quatre mots simples : sous le soleil exactement, c’est là que nous sommes, pas à côté, pas n’importe où. Et on y est bien. S’il te plait, Anna, remets-moi de la crème solaire ; tes mains glissent aussi délicieusement que cette chanson littorale quatre étoiles, riviera confectionnée par le joaillier Gainsbourg.

Photo 4 : David BOWIE – Fame (1975)

italian actress marisa allasio is surrounded by admirers photo by pierluigi praturlon rome 1955

Dans les 70s, David Bowie a toujours su, musicalement, teinter ses emprunts d’un génie qui était sa marque de fabrique, son sceau royal sur la pop. En 75, lorsqu’il chante les ravages et les mirages de la célébrité, son tempo funk est un brin raide aux entournures, comme un costume trop neuf. Pourtant, c’est ce décalage qui fait de « Fame » une chanson extra, qui ira jusqu’à faire danser le Soul Train.

En revanche, j’ai bien précisé que son génie était musical, cantonné à son art, en grande partie. Parce que sinon la centrifugeuse de la célébrité lui a, lui aussi, grillé quelques neurones à l’occasion. Tantôt en faisant le salut nazi dans une gare bondée de fans, tantôt en devenant psychiatriquement zinzin et parano, ou encore en s’enfilant plus de poudreuse que n’en balancent les canons à neige de Chamonix …

Heureusement, Bowie, perché sur son Capitole, ne connaîtra pas la Roche Tarpéïenne. Tout le monde, hélas, ne peut pas en dire autant ; et cette jeune femme souriante acculée de prétendants vampirisants me fait penser dans sa blondeur à Marilyn Monroe, dont on sait comment elle s’est consumée.

Photo 5 : LE ROI LION (B.O.) – Hakuna Matata (1994)

lion Metro Goldwin Mayer

N’en déplaise à la Metro Goldwyn Mayer ou à L’Odyssée de Pi, l’association du lion et du cinéma me fait penser immanquablement au Roi Lion, souvenirs d’enfance obligent. Et si on lui adjoint un micro au monarque des feignasses des animaux, revient la gaieté de « Hakuna Matata », ce Carpe Diem à la sauce Disney. Une gaieté feinte pour les multiplexes ? Pour le savoir, il faudrait se référer aux termes du contrat. A voir l’apparente tristesse sur les traits du fauve (alerte anthropomorphisme de niveau 4), le contrat doit être léonin ; pas jusqu’à le faire jouer au football, mais pour ce qui est d’apprécier Johnny Clegg et Elton John, il ne pourra pas y échapper.

Photo 6 : WAMPIRE – The Amazing Heart Attack (2014)

mickey-rooney-with-his-son-teddy-at-mgm-studio-1958 photo by bob willoughby

Course effrénée entre des parois hautes comme des murailles (qu’on imagine de carton-pâte dans un studio de cinéma) et sursaut dû à un obstacle imprévu situé hors champ. Tout cela m’a fait penser au titre « Amazing Heart Attack » de Wampire, avec ses guitares énergiques, ses bruitages d’esprits malins et son rythme cavalcadant qui se synchronise parfaitement avec la hâte d’une course échevelée et son aspect à la fois joyeux, joué, cinématique et décisif sur les péripéties accumulées jusqu’ici (même si, sur l’album dont il est tiré, il s’agit du morceau introductif, pile l’inverse de ce que je suis en train de dire et qui du coup n’a sans doute de sens que pour moi-même).

Photo 7 : BUZZCOCKS – Fast Cars (1978)

piste essai toit usine Fiat

Aller vite, toujours plus vite, faire du bruit et vrombir le moteur, quitte à crever sur le bord d’une ligne droite. C’était ça, le rock tel que James Dean l’a vécu et libéré en mourant à 24 balais, beau cadavre encastré dans sa Porsche chromée. De l’année double-5 à l’année double-7, les punks reprennent ce fougueux esprit libéré par le carambolage fatal. No future.

Mais Buzzcocks, en 1978, peut-être marqués par la mort de Marc Bolan, ajoutent un addenda perso à ce programme : la haine des bolides automobiles. Malgré leur musique punk/powerpop menée à toute berzingue, il ne faut pas compter sur eux pour goûter les prouesses des appuyeurs de champignons en milieu routier. On n’invitera donc pas Pete Shelley à regarder la F1 ; et ce n’est pas le récent accident de Jules Bianchi qui va les convaincre de rallumer l’écran sur les performances vroum-vroum-tourne-en-rond de la Merco high-tech de Lewis Hamilton.

Photo 8 : THE DRUMS – Let’s Go Surfing (2011)

Annette Funicello Beach Culture

L’été, le soleil, les vacances. Les Beach Boys. Le sifflement de l’adolescence. Les filles. La drague. Le surf, idéal d’un cool adressé surtout aux non-surfeurs (coucou les Beach Boys !), ce que certains écouleurs de fripes (Quicksilver, Rip Curl et cie) ont bien compris. Les rouleaux. La hype. L’insouciance. La fête. Les soirées à se coller de la vodka et de la manzana dans le cornet. Une vie de plaisirs dans un monde nouveau, sans cesse le même. Un amour californien. « Oh Mama I wanna go surfin’ ».

Photo 9 : RHYTHIM IS RHYTHIM – Strings of Life (1987)

Sul set di Otto e mezzo di Federico Fellini 1963

L’œil est fixe, humidifié par la fatigue, la concentration, le fil de ses songes ou n’importe quelle autre cause qui fait tressaillir sa lèvre. Il accorde son violoncelle. Tendant la corde, tendu à l’extrême. Pour l’heure, c’est la chose la plus importante au monde. Accorder son violoncelle. La seule réalité. Le moment présent, et rien d’autre. Il n’a peut-être pas lu Dagerman, mais a tout compris de son enseignement : vivre l’instant dans sa plénitude, sans autre considération métaphysique.

Le sens de la vie est donc ici suspendu à l’accord d’une corde. On préfèrera penser à Derrick May qu’à Ian Curtis ; c’est plus joyeux. Et entre Détroit la ruinée, le tremblotant de Macclesfield et l’écrivain suédois, la house de Rhythim is Rhythim représente la meilleure manière de repousser les spectres du suicide.

Photo 10 : ALINE – Regarde le Ciel (2013)

two young women enjoying themselves by the pool at a las vegas holiday resortwhile a man performs a spectacularly high dive in the background photo

Développée par Roland Barthes, sémiologue émérite dont le nom revenait un cours sur deux dans mes années de licence info-com, le punctum est cette notion qui qualifie, dans une photo, ce détail imperceptible de l’image que vous remarquez, qui vous perce et vient entrer en résonance avec votre expérience passée. La recherche et le partage de ce punctum est là tout le sel de ce jeu-ci.

Sur cette scène semblant sortir d’OSS 117 – Rififi à Rio, mon punctum ne se situe pas en avant-plan, dans le dialogue de ces deux femmes en maillot de bain très Trente Glorieuses bon teint, il est dans la vision de cet homme incrusté dans ce ciel qui serait d’azur si la photo était colorisée. Hypothèse 1, terre-à-terre : cet individu fait un saut de l’ange dans une piscine estivale. Hypothèse 2, plus imaginative : cet individu plane, explorant l’infinie contrée céruléenne par la magie d’une pincée de poudre fée.

Alors, plongeon ou envol ? Laissons le flou sur cette question ; à vous d’en juger selon vos dispositions. Disons simplement que, pour que l’énigme soit posée, il fallait comme Romain Guerret d’Aline regarder le ciel, au-dessus des arbres.

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6 commentaires

    • Merci beaucoup. Je vois qu’on partage le choix de Buzzcocks. Le Bashung, le Beach Boys et, surtout, le Daniel Darc que tu proposes sont parmi les morceaux que j’affectionne. Et la démo de Television est une sympathique découverte ; je ne connaissais que sa version définitive, « Venus », avec ses guitares aigrelettes et son tempo un soupçon trop ralenti (il faudrait trouver un version qui mixe la vitesse de la démo avec la qualité de production de la version album).

  1. Génial, tant la plume subtile que les choix musicaux. Le morceau des drums une tuerie et convient à merveille, j’ai d’ailleurs hésité à le mettre aussi. C’est marrant vous avez été deux à mettre le titre des buzzcocks, mais quel titre ! Pour ce qui est de l’homme de la dernière photo, pour moi cela ne fait aucun doute, c’est un explorateur visionnaire.
    En tous cas j’ai découvert quelques pépites que je garde dans ma besace. Ton style ma réellement intéressé, je risque de revenir faire quelques sauts sur ton blog ( en ce moment c’est révisions de partiels, nous n’avons même plus le temps de publier sur notre propre blog, mais d’ici quelques semaine je vais essayer de pointer mon nez ici ).
    Merci pour ta participation et ton analyse passionnante des photos.

    • Ouh là, merci beaucoup ! Je ne m’attendais pas à recevoir de tels éloges. En tout cas, si tu veux revenir arpenter ce blog, lire, écouter, commenter, discuter, tu es évidemment le bienvenu.
      Bon courage pour tes partiels ; étant moi-même étudiant, je sais ce que c’est (même si cette année je suis du fait de mon cursus dispensé d’examens).
      Merci à toi pour avoir initié ce jeu interblogs.

  2. Felt : cela faisait longtemps, je m’étais bien éclaté sur un Go-Kart Mozart. Le passage de la photo au commentaire et à la musique fonctionne, avec ce contraste de réussite des protagonistes de la photo, alors que le Lawrence…
    Taxi Girl : aurait pu être mon choix, mais j’ai préféré Krafwerk qui était plus menaçant pour comprendre la fuite de cette femme.
    Gainsbourg !! Parfait.
    Le Bowie : J’approuve à fond le commentaire qui positive son talent de passeur de plat + sa touche perso. Cela peut se retourner en négatif, comme pour Gainsbourg. Mais je suis du côté des +.
    Le roi Lion. Moi, mon enfance ce fut le Japonais, le Roi Léo. Rien à ajouter. Titre efficace. Les pro peuvent faire de bon trucs
    Wampire, enfin un prétexte pour écouter. Énergique, pas du Buzzcocks mais aps loin
    Ben tiens, buzzcocks, je te jure que je n’avais pas regardé. Le mot FAST a été inventé pour eux, et donc avec de la formule 1, période où la vitesse impressionnait encore.
    Drums : avec un basse à la Joy Division, marrant cette façon froide/80’s de parler de surf.
    Rhythim Is Rhythim, c’est osé, sans le commentaire qui accompagne… Sinon à quoi servirai le texte. Bon, j’avoue avoir été emporté en ce qui me concerne par l’association Nino…
    Aline : Une occasion de les entendre (pris par un article de MAGIC) comme toi j’y ai vu l’envol ou le vol. Et du coup j’avais choisi un titre de Divine Comedy
    Gracias pour la ballade/Balade

    • Ravi que ma sélection t’ait plu.
      Oui, concernant le morceau (fantastique) Rhythim is Rhythim, j’ai pédalé dans la semoule pour accoler une chanson à cette image. Et puis après un petit moment à me creuser la soupière, le lien s’est fait via l’instrument à cordes. A vrai dire, pour toutes les photos, je n’ai fait aucunement attention au contexte de leur prise, j’ai juste prêté garde à leur figuration, ce qu’elles montraient.
      Sur ce, je vais aller faire à mon tour une petite virée sur ta sélection musicale.

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