THE KNIFE – Reindeer (2001)

A moins d’être un batracien recroquevillé dans un satellite périphérique d’un lointain système solaire, vous savez que dans une poignée de journées – même pas de quoi compter sur ses dix doigts – c’est Noël. Pour la version chiante, ça sera le tintinnabulement des grelots (chiant), des cadeaux avec coupon « revend-le sur Le Bon Coin » (chiant), les retrouvailles familiales avec tonton relou et mamie sent-le-cimetière (chiant), Tino Rossi ou Michael Bublé en fond sonore (ai-je besoin de préciser mon avis là-dessus ?). Une armada de clichés. L’horreur. Enfin, l’horreur si vous n’êtes ni SDF, ni beauf, ni seul, ni syrien, ni atteint d’Ebola, évidemment (si c’est le cas, bon courage !).

Bon, heureusement, il y a moyen d’esquiver cette flopée de passages obligés. Pas en faisant semblant d’ignorer la période en adoptant le calendrier révolutionnaire (ah, quelle belle journée du quintidi 5 nivôse 223 !), ni en vous emmurant chez vous une arbalète à portée de réflexe, mais en adoptant des gestes simples.

Un, considérer tout cela de manière détachée. Votre famille est conne ? Ils le resteront. Et même si vous pensez qu’à partir du moment où l’on vous oblige à côtoyer et apprécier cet amas d’individus en fonction des quelques gènes en commun que vous avez, on pourrait aussi inviter les chimpanzés du zoo d’à côté vu que 99% de leur génome coïncide avec le votre, ne le faites pas remarquer (ou en dernier recours, avant d’activer votre jet-pack et d’appuyer sur le bouton de la bombe à neutrons). Si cela vous est insupportable, soufflez un coup, manger un dalaï-lama et dites-vous que vous aurez ensuite une permission de 364 jours pour vous en éloigner le plus possible.

Deux, écouter de la bonne musique, de saison si vous voulez. Si c’est le cas, la prescription contient du Julian Casablancas, du Electric Jungle et du The Knife. Les fenêtres embuées par les températures polaires et la copieuse neige scandinave, les frangins Dreijer (plus leurs synthés), affutant le tranchant de leur électropop expérimentale toute fraiche sortie des ateliers de recherche-et-développement, divaguent sur les traîne-traineau de l’autre barbu ventripotent en manteau écarlate.

Fantaisistes arty-pop injectant du kitsch aux circuits intégrés, The Knife fait tomber sur les pistes numérisées une aurore boréale qui reprend à son compte les vieilles légendes ; ces chatoiements drapés sont les fantômes dansants des enfants morts. De fait, sur cette curieuse rythmique électronique grumeleuse, percée d’un non moins bizarre solo de guitare falsifiée, la voix superbe d’une Karin Dreijer empiétant sans vergogne sur les platebandes de l’aïeule Kate Bush, les flocons se nimbent d’une étrangeté dramatique, d’un climat où l’on frissonne pas qu’à cause du mercure.

On ne sait pas ce qui se passe et on ne sait même pas s’il restera trace de ce qui se produit. La neige recouvrira tout, lessive lavant plus blanc que blanc les traces de pas, les traces de sang s’il y a. Qu’est-il advenu du renne, ce « four-legged friend », exploité jusqu’à l’épuisement ? Un mystère au pays de l’outreblanc qu’une fillette suédoise consignera dans son journal intime en des phrases naïves qu’une magie neigeuse (la magie de Noël) effacera. Au matin, de Vaasa à Warsawa, il ne restera rien ; la fin (les cadeaux) a justifié les moyens, lissé les échardes éthiques : le Père Noël, Amazon, les vêtements streetware et les smartphones usinés au Malawi, même combat.

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