Critique : Sway (WHIRR, LP, 2014)

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Quand on parle du groupe san-franciscain Whirr, la figure imposée consiste à faire le parallèle avec My Bloody Valentine. Amalgame inepte ? Réflexe moutonnier ? Non. N’importe quel péquin avec un brin d’oreille et de connaissance rock opère la filiation instantanément, revue de presse ou pas. Traumatisé a posteriori[1] par Isn’t Anything et le monolithe rose Loveless[2], Whirr a fait de son deuxième album, Sway, un épigone des premières productions du meilleur groupe irlandais de tous les temps.

Derrière sa pochette blanche aux draps froissés, Whirr nous projette vingt-cinq ans en arrière, quand My Bloody Valentine, Ride, Slowdive dissolvaient leurs mélodies dans un raffut digne d’un réacteur d’avion. A ce niveau-là, Whirr a le mérite d’y aller plein pot niveau franchise car oui, pour les non-anglophones qui n’auraient pas été chercher sur Google Traduction, whirr signifie vrombir. Synonymes : rugir, gronder, fracasser, électriser. Envoyer du son. Si vous cherchez du noise, ce groupe est votre bonhomme, qui croit sans doute que le plan Marshall consistait en fait à refourguer des kilotonnes d’amplis, potards poussés au-delà du maximum.

Whirr renoue avec le shoegaze, ses guitares énormes noyées sous la reverb, sa batterie lourde, son chant languissant voilé par le maelström sonore. Des mélodies simples mais belles, servies par des déflagrations soniques à vous faire regretter l’oubli de bouchons d’oreilles (« Press », « Mumble », « Heavy », « Lines »). Parfois l’orage de décibels s’atténue, pour délivrer une ballade suspendue (« Sway », hélas bien trop longue) et d’autres morceaux de boucan cotonneux (« Dry », « Clear », « Feel »).

Whirr, in another (S)way

Whirr, in another (S)way

L’album est plein de morceaux solides, de belle facture, qui ne réinventent pas la roue mais la font tourner avec un savoir-faire qui vaut bien les encouragements du jury. Les guitares poutrent ce qu’il faut, charpentant une baraque allègrement cassée par les niveaux stratosphériques des décibels. Bruit pop, brute pop.

« Clear » est sans doute le point culminant du disque : c’est un morceau qui décolle, utilisant les mêmes codes et ficelles que le reste de la tracklist mais pour explorer des territoires insolites, lorgnant sur les frémissements d’un Sigur Ros ; un cocktail passif-explosif de « Only Swallow » et de « Saeglopur », avec un mec au micro.

Mais le fait que, même sur le titre le plus démarqué, on en revienne sempiternellement à My Bloody Valentine signale bien que ce trait caractéristique est aussi pour partie leur limite. Tout au long des trente-six minutes de l’album, rares sont les moments où ils arrivent véritablement à se dépêtrer de leurs influences. Avec My Bloody Valentine en particulier, le mimétisme est tellement frappant (il suffit d’écouter « Mumble », l’exemple le plus frappant) qu’on ne pourra s’empêcher d’effectuer la comparaison, au détriment de Whirr. Car il n’y a pas la figure touchante et angoissée, névrotique, de Kevin Shields pour habiter ces compos jusqu’au-boutistes ; il n’y a pas ce charme de la découverte, du météore qui nous laisse ébaubi. On connait trop, dommage, leur recette (ce qui n’empêche pas de trouver leur soupe plutôt bonne).

Une personnalité musicale distincte, voilà ce qui manque à Whirr. Un comble, quand on sait que le shoegaze reposait précisément sur l’effacement des egos derrière le magma du son et des effets ; un comble aussi, quand on voit la dégaine affirmée des membres du groupe et qu’on lit les réparties assassines qu’ils renvoient vertement mais proprement à tous les haters du village facebookien.

Sway est un chouette album mais qui touche aux limites de la rétromanie. I can see it (but I can’t feel it), ou presque. Mais on peut le justifier. Si Whirr copie le beau d’hier, c’est pour en faire le beau d’aujourd’hui. Quant à ceux qui s’interrogeraient (légitimement) sur l’intérêt d’écouter Whirr maintenant que MBV est revenu à la surface, on leur répondra que Whirr vient pour partie remédier à l’amollissement de leurs prestigieux aînés (la première moitié de MBV sonne comme un sédatif pour dauphins) et, pourquoi pas, régénérer une scène. Car dans un monde où ce qui était déjà sacrément creepy en 1991 a encore empiré (Mick Jagger arrière-grand-père, le chômage de masse, la poudrière (ex-)yougoslave), reprendre les guitares à bras-le-corps n’est pas la moins idiote des solutions pour se décrasser les tympans et réinjecter un semblant d’espoir dans ce bazar.

Les choux gaziers du shoegaze seraient-ils de retour, ajoutant à l’époque le bruit et l’honneur ? Avec Whirr, My Bloody Valentine, mais aussi Jessica93, Cheatahs, A Place To Bury Strangers, et caetera, les ORL s’en frottent déjà les mains. Et les mélomanes aussi. Attention aux acouphènes, ça va faire du bruit.

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Sway | WHIRR | 2014 | Graveyard Records

Note : 13/20

S’il n’en restait que trois : « Lines », « Mumble », « Heavy »

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[1] Au moment de leur sortie, les cinq mecs de Whirr étaient loin d’être ne serait-ce que sortis du kindergarten.
[2] Album que je classe personnellement parmi mes albums cultes.
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