Critique : Tyranny (JULIAN CASABLANCAS + THE VOIDZ, LP, 2014)

TYRANNY_VOIDZ

Il y a peu, avant de faire la deuxième réécoute de cet album, je suis tombé par hasard tombé sur cette citation d’Alfred Jarry, qui pourrait résumer une grande partie de cette chronique. « Il est d’usage, écrivait-il, d’appeler monstre l’accord inaccoutumé d’éléments dissonants : le Centaure, la Chimère se définissent ainsi pour qui ne comprend pas. J’appelle monstre toute originale inépuisable beauté. »

Car Tyranny est un album monstrueux. L’objet phonographique le plus fascinant de l’année. Et sans doute sera-t-il pour moi, n’en déplaise à Ty Segall, l’album rock de l’année, lorsqu’au réveillon il s’agira de bûcher sur la cristallisation des cinquante-deux dernières semaines en une hiérarchie des galettes plus ou moins imparfaite.

Cet album est un album obscur, à tous sens du terme. Il ne faut pas l’écouter distraitement, comme certains brancheraient Chérie FM en fond sonore pour rentrer du boulot. Ici, c’est une immersion, tout du moins qu’une attention, qui est attendue. Oui, je sais, c’est facile de faire le coup de l’immersion, mais à ne l’écouter qu’en coup de vent, sans s’intéresser au propos, au contexte et à l’esthétique développés, vous passeriez à côté de quelque chose. Car l’album est ardu, bouillonnant. Obscur, aussi, cet album l’est aussi dans sa couleur, visuelle, sonore, environnementale : pochette ténébreuse au possible, à dominante très noire ; textes et chant pessimistes, rageurs, torturés ; environnement de ville nocturne, aux briques suintantes.

Paint it black, disait autrefois un bon groupe aujourd’hui croulant. C’est la décision qu’a prise Julian Casablancas en initiant le projet The Voidz. Les Strokes, minés par les conflits internes, tendaient-ils à flirter avec l’électropop (tout y en demeurant excellents) ? Casablancas répond en formant un groupe-gang et, désormais maître à bord, donne un impétueux coup de volant pour dévier de l’accessibilité pop-rock de son combo d’origine. Avec Tyranny, la (dernière ?) rock-star Casablancas ne fait rien de moins que son Kid A, en version plus cuirassée : même déliaison vis-à-vis de ses propres référents stylistiques, même doigt d’honneur à l’industrie, même noirceur, même aspect expérimental-rock.

Julian-casablancas-and-the-voidz

On a dit des Strokes qu’ils ont remis les Converse à la mode. The Voidz provoquera-t-il la faillite des shampooings aux plantes ? On s’en branle.

Casablancas y fait imploser les trois minutes couplet-refrain, les synthés croquignolets et les ritournelles adroitement tournées. Tyranny est un album complexe, dont on se plait à explorer les distorsions, examiner les partis pris, analyser les excroissances, apprécier le constant foisonnement d’idées (à la limite du fourre-tout par certains moments il est vrai). L’estampille mélodique des Strokes transparaît encore, que ce soit sur l’excellente « Dare I Care » qui reprend la mélodie de « One Way Trigger », mais aussi sur « Crunch Punch », « Johan Von Bronx » ou encore sur « Nintendo Blood ». Mais cet héritage strokien est submergé sous des torrents d’acide mutagène récupérés chez l’apothicaire Chrome, qui le déforme et lui apporte une touche inédite, torrentueuse, magmatique.

On obtient des compos frôlant régulièrement les six à sept minutes, des chansons polymorphes, écorchées, expérimentales, bruitistes, saturées, passionnantes, qui associent sous l’égide d’une production crade (mais pas bâclée) esprit aventureux, commentaire dénonciateur et musique garage-mutoïde, qui pioche aussi dans le post-punk et le rock indus.

On pourrait opérer un recensement fastidieux tel un employé pinailleur de l’INSEE, discerner le bon grain de l’ivresse-qui-fait-exagérer-les-choses, mais je le dis et l’assume : ce disque regorge jusqu’à la gueule de morceaux monstres et super. On pourrait pratiquement citer toute la tracklist comme digne d’être encapsulée pour enseigner aux générations futures ce qu’était le rock en 2014. On leur ferait écouter le « Dare I Care » déjà évoqué plus haut, le single king size « Human Sadness », le pop-rock-métal furax de « Where No Eagles Fly », la BO de l’invasion de la Koopa Beach par des quarterons convulsifs d’ophiures gorgonocéphales qu’est « Father Electricity », le midtempo « Xerox » que tellement de groupes aimerait photocopi(ll)er, la supplique introductive que lance « Take Me in Your Army », la prenante « Nintendo Blood » au final épique. Et caetera.

Cela étant, évidemment l’album n’est pas parfait. Il lui arrive de pécher par ambition, par trop-plein de densité, par volonté délibérée de désarçonner l’auditeur frileusement coincé dans la gangue nostalgique d’Is This It. L’oreille fatigue, bute parfois. Certains titres dénotent dans ces entrelacs détonants – la dispensable « Johan Von Bronx » et la faiblarde outro « Off to War ». Mais par un jouissif retournement des choses, ces erreurs et ces errances ne le rendent que plus attachant, plus alléchant, plus déterminant, en un mot, meilleur.

Tyranny est un disque qui part dans tous les sens, qui vrombit, tente, foire, se relève, électrise, emporte tout. Un disque qui a de l’estomac. Un génial tour de force. Une heure de rock, biscornue, étrange, grouillante, luxuriante. Captivante. De gré ou de force.

Casablancas donne un grand coup de pied dans le rock, ce vieux truc qui, malgré tous les consternants U2 de la Terre, est plus que jamais vivant. Cet album, c’est ce que le rock devrait toujours être : excitant, foutraque, audacieux. Le rock. Tyranny, c’est tout ça. Un monstre enjôleur aux incroyables fulgurances, bienvenu pour mettre au tapis une époque troublée.

———————

Tyranny | JULIAN CASABLANCAS + THE VOIDZ | Cult Records | 2014

Note : 18/20

S’il n’en restait que trois : « Where No Eagles Fly », « Human Sadness », « Nintendo Blood »

Publicités

4 commentaires

  1. Waou excellent article rien a redire et ca fait plaisir , un petit truc a rajouter le  » johan von bronx  » apres l’avoir entendu en live au casino de paris est devenu pour moi un monstre de la musique !!!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s