Elliott SMITH – Ocean (1984)

Elliott SMITH – Ocean (1984)

S’infiltrant dans les interstices des datas mondiales, un mort est revenu nous parler de son langage étrange. Fort heureusement pour nos cerveaux, il ne s’agit pas d’un zombie aux borborygmes putréfiés. Juste d’une chanson préadolescente d’Elliott Smith qui vient de refaire surface, diffusée sur une radio locale de Portland.

Pour les deux du fond qui n’auraient pas suivi le schmilblick, Elliott Smith, c’est (sans forcer le trait, ce n’est pas mon genre) un compositeur bouleversant avec une puissance mélo(dique) XXL. Voilà. Pas le clampin du bout du couloir aux courants d’air, quoi, mais un second couteau de génie, idole du peuple indie chochotte, qui a fini en 2003, à 34 ans, avec deux coups de surin dans le torse, sans qu’on sache s’il s’agit d’un suicide (la thèse privilégiée) ou d’un meurtre.

« Ocean » n’est certes pas la chanson du siècle, ni même de l’année, ni même du mois ; c’est même davantage un brouillon qu’autre chose, la faute à ce chant qui souvent s’étrangle, à cette simplicité un peu trop simple de composition, à cet enregistrement bancal. Mais la mélodie introductive au synthétiseur chantducygnesque est réellement belle à se flageller et la voix fataliste de Smith a l’air d’être déjà sertie de plomb.

A leurs écoutes, la tentation est grande de refaire l’histoire à l’envers. De se dire qu’à travers cette mélopée cristalline faite boule de cristal, tout était déjà écrit. Que lorsqu’à l’âge de quatorze ans, on sort de soi quelque chose d’aussi merveilleux et d’aussi triste, d’aussi enchanteur et d’aussi désenchanté, ça ne peut pas bien se finir. Qu’il chante déjà, non comme si demain n’existait pas, mais comme s’il savait que demain sans ferait sans lui.

On pourrait le dire et on ne peut s’empêcher de le penser. Mais on succombe devant la littéralité de l’émotion pas encore polie transmise par cette « Song to the Siren » en réduction (et en moins démonstratif, aussi). Face à l’horizon négatif des océans, la déréliction pascalienne vous étreint, portée par ce héraut miniature d’un mal de vivre pacifique et angoissant. Petit poisson aura du mal à survivre parmi les requins. En bord de mer, en bordure de rêve, loin de cette réalité crue qui brouille les lignes de flottaison, les arpèges somnolents de l’« Ocean » consolent.

Cette chanson est un alcyon. Un alcyon dont on anticiperait la mort, dont on verrait le double spectral agoniser. Si jeune et déjà si mort. Et mort, si vivant. Elliott Smith n’était pas qu’un songwriter doué, c’est une présence qui nous hante. Oubliez la première phrase de ce billet : il n’est pas revenu, il a toujours été là. La part sensible, mélancolique et désespérée enchâssée en nous-mêmes.

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