JACNO – Rectangle (1979)

S’il fallait condenser la pop françoise en une poignée de singles, ce titre serait un titulaire inamovible. Une pièce maîtresse, géométrique. Nous allons parler de l’emblématique morceau de Jacno, auquel nous rendrons par ce biais hommage, cinq ans après que le Crabe l’ait bouffé comme il avait rongé Bashung sept mois plus tôt. Sale année 2009 …

Trois décennies plus tôt, apparaissant dans la France 79 de Giscard et des téléphones à cadrans, ce « Rectangle » instrumental avait conquis tout l’Hexagone, du dandysme Palace jusqu’aux réclames chocolatées chères à Groquik. Le port altier d’un David Bowie local (ou d’un Dutronc électronique), insufflant une touche de modernité bienvenue dans le décor compassé de la chansonnerie bleu-blanc-rouge, Jacno n’a pourtant pas connu le destin d’un Gainsbourg, d’un Bashung ou d’un Daho, maintes et maintes fois laurés, célébrés, récompensés. Jacno, on l’a un peu oublié. Un peu seulement. Ouf. Car son empreinte demeure néanmoins vivace.

Décrit comme un « menuet électronique » par Yves Adrien (pas le moins perspicace des scriptors), « Rectangle » était la ritournelle Celluloid que personne n’attendait mais qui a atteint tout le monde. Une bluette cristalline au synthé Korg, un peu fluette, un peu futile mais qui jamais ne lassera. De l’électropop avant l’heure (à l’époque on dit novo-disco), emplie d’une ingénuité lumineuse. En coupant les attaches traditionnelles, pianotant sur son clavier, Jacno a créé un classique inoxydable[1] entre régression, progression et transgression. Kraftwerk sur Bontempi.

Un morceau aussi minimal qu’intelligent, graphique, qui subsume les fractures générationnelles. Bambins prenant leur goûter devant Gulli en rentrant de leurs leçons de géométrie, couillons nostalgiques des R5 Turbo et de Platine 45, génuflecteurs de la french pop, amoureux solitaires, hipsters caricaturaux en quête de l’ultime affèterie cool et décalée, ménagères attendries par la rondeur mélodique, le cross-over est général. Ou devrait l’être.

Dandy fier et individualiste, Jacno, Denis Quillard, Janus aux facettes contradictoires, entre vieille France et expérimentations synthétiques, causticité féroce et comptines enfantines, mondanités et radicalité, était un personnage détonnant. Un paradoxe français, un fantôme qui continue de taper les touches aux nuits de la pleine lune. Fin de l’histoire, poignée de sable et bonne nuit les petits (mélomanes).

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[1] A Propos d’inoxydabilité, ce morceau me rappelle, peut-être de manière capillotractée (mais allez savoir), les malicieux Contes Inoxydables de l’écrivain polonais Stanislas Lem, un recueil de nouvelles adaptant, avec un humour espiègle, les codes des contes chevaleresques à des univers extraterrestres et robotiques.
[2] Un exemple du caractère trempé de Jacno : à la séparation de Stinky Toys, le patron du label Vogue refuse son morceau « Rectangle », tout empêchant contractuellement Jacno de le publier sur un autre label. Furieux, Jacno découpe alors un article d’Historia narrant les faits d’armes troubles d’André Zeller (l’un des quatre généraux du putsch d’Alger raté de 1961), qui est accessoirement son oncle, et l’expédie au siège de Vogue assorti de cette mention menaçante : « Ton usine va sauter ». Rectangle sortira, chez Celluloid.
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