A.S DRAGON – Un Hémisphère dans une Chevelure (2003)

Trop occupé à se planquer à Jersey pour taper ses romans sur son logiciel Word 1860, Victor Hugo n’a sans doute pas vu qu’au pays de Boustrapa une poignée de marginaux aux images magiques avaient préféré piocher dans d’autres rayonnages que le sien leur inspiration littéraire.

Atteints par le spleen de Paris (sans doute l’influence de Houellebecq, dont ils furent le backing band), le quintette frenchy but chic A.S Dragon n’a pas choisi pour flamboyer l’étendard d’un charlot. Ouf. Le club musico-fantasy-foot (à en croire le nom) est plutôt allé s’user les yeux sur les dégoisements ravagés de Baudelaire. C’est mieux. Mais tout danger n’est cependant pas écarté. On pourrait même craindre le pire : mais si, vous savez, le lycéen taciturne et rimailleur pseudo-maudit qui passe ses nuits à gratter des vers maladroits, un dictionnaire des synonymes près de lui, n’ayant à la bouche que Rimbaud, Baudelaire ou Lautréamont. On en a tous croisé (sinon été) un, un jour … #DamienSaez …

Heureusement, ce qu’A.S Dragon modèle avec la glaise baudelairienne mérite bien mieux que cette comparaison peu flatteuse. D’ailleurs, puisqu’on a un peu de temps, attardons-nous quelques instants sur ce texte. Un hémisphère dans une chevelure, est un poème en prose posthume (publié en 1869, deux ans après la mort du poète) écrit pour Jeanne Duval, une comédienne métisse avec qui Baudelaire a eu une liaison tempétueuse (Baudelaire, le dormeur Duval ?). Elégie exaltant la chevelure de sa maîtresse, mêlant parfum, voyage et sensualité dans un amalgame proto-symboliste capiteux et exotique, ce poème montre encore une fois que tout amour, toute poésie, et a fortiori toute poésie amoureuse, est irréelle.

Car on ne peut pas imaginer une femme qu’on aime comme une femme qui vit. Qui vit la vie de tout le monde, prosaïque, banalement banale. Il n’est pas du domaine du transport amoureux d’accueillir des visions de l’aimée en train de couler un bronze, écrire avec trente-sept mille fautes d’orthographe ou clouée au lit par quarante de fièvre, voire, pire encore, en train de regarder Joséphine Ange Gardien sourire aux lèvres.

L’amour pour croître a besoin du fertilisant de l’extraordinaire, même fantasmé. D’où la poésie, cet art d’intensifier le réel au-delà de sa propre mesure. Si la poésie est de ce monde, elle ne sert qu’à une chose : nous en extraire. Comment ? En transfigurant les choses, en les rendant exceptionnellement magnifiques ou exceptionnellement infernales mais quoi qu’il en soit hors du commun, afin de nous faire réagir et de nous signaler que cette chose insensée (au sens premier du terme) qu’est la vie vaut le coup d’être vécu, quitte à voir au final davantage ou différent que ce qui est réellement. Pardon pour l’emportement[1] et revenons à A.S. Dragon.

La voix languissante, sensuelle, de Natacha Le Jeune (la chanteuse d’origine russe, véritable incarnation du groupe) donne du souffle au morceau, qui ne se contente pas d’être une récitation bête et appliquée sur un vague fond musical. C’est ample, voluptueux, les grand-voiles se déploient portées par les siroccos mouvant les navires ivres de lyrisme. La mâture sonore vous envoie planer au-dessus des vagues, flux, reflux, forces outre-marines dont le friselis écumeux vient lécher le rivage.

On se plonge avec une grande inspiration suave dans ce morceau lascif, qui vous prend et ne vous lâche plus, aussi bien par les mots que par les sons, que par les sens, que par l’essence. Débarrassée de ses boursouflures, voilà, passé dans les cuves d’un alambic expert, une goutte d’or de prog-rock pop. On pourrait s’amuser à en distinguer les ingrédients et les subtilités du bouquet (Jean-Claude Vannier, Burgalat, le Pink Floyd de « Careful With That Axe, Eugene »), et les noter sur l’étiquette, mais après tout, comme le griffonnait Baudelaire, qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse.

Laissez-moi respirer longtemps, longtemps, l’odeur de cette chanson …

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[1] Promis, ça ne se reproduira plus, je me ferais faire une vasectomie cérébrale quand les services dédiés auront ouverts.
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