ÉVARISTE – Connais-tu l’Animal Qui Inventa le Calcul Intégral ? (1967)

Il y a Gérard Manset, Alain Kan, Brigitte Fontaine, Philippe Katerine, Sébastien Tellier. Mais au hit-parade des personnalités iconoclastes de la pop-music française, c’est sans doute Évariste qui obtient la palme. Ou Joël Sternheimer, de son nom civil, celui de scientifique. Car si Évariste a passé quatre années dans la musique, la vraie vie de ce drôle d’animal fut davantage dans les laboratoires de recherche que sous les feux de la rampe.

Mais ce qui nous intéresse, d’abord, c’est justement cette période entre 1967 et 71 durant laquelle Évariste a promené sa bizarrerie sur la scène pop et les milieux alternatifs (ah, Mai 68 …), encouragé à l’aventure par son illustre professeur de physique, un certain … Robert Oppenheimer[1]. « Connais-tu l’Animal Qui Inventa le Calcul Intégral ? » est un bon exemple de la singularité déroutante de l’ancien étudiant de Princeton.

Rien que l’intitulé vaut son pesant de cacahuètes. Elle risque de faire sourire ceux qui ont le crâne plein d’équation et l’échine tordue par la bosse des maths. Si, rendus curieux, il leur prend l’envie d’y jeter une oreille, la surprise risque d’être comme le calcul, intégrale. Sur une rythmique faisant lointainement penser au « Prisencolinensinaiciusol » d’Adriano Celentano (sorti sept ans après), Évariste multiplie les excentricités et les modulations de voix exagérées, bourre son texte de jeux de mots malicieux (pour certains très bien cachés[2]). Le résultat est déroutant, absurde et déluré, de quoi faire dérailler les mélomanes les plus doctes pour les faire partir à la chasse au boson intermédiaire.

Signé par Disc’AZ par un Lucien Morisse, alors directeur des programmes d’Europe 1, ayant flairé le bon coup pour contrer les élucubrations d’Antoine (alors présenté comme l’intello de la pop avec son diplôme d’ingénieur, autant dire un bout de papier froissé à côté des qualifications universitaires de Joël Sternheimer/Évariste), Évariste va connaître un petit succès avec cette chanson originale, entre génie et loufoque, anti-Dutronc dadaïste et zinzin psychiatrique. Un classique des fouilles-vinyles des sixties françaises.

Puis, Mai 68 passant par là avec son cortège de pavés volants et de barricades, Évariste mettra de côté ses facéties de matheux disjoncté pour agiter le chiffon rouge de l’engagement. Le deux-titres « La Révolution[3] »/« La Faute à Nanterre » (pochette de Wolinski) est, avec l’accord et le soutien tacite de Morisse, un des premiers disques autoproduits en France. Un 45-tours qui, distribué sous le manteau, se répandra comme une traînée de poudre parmi la faune contestataire, celle de Jussieu, de la Sorbonne, des groupements anars. Après quoi le masque moqueur d’Évariste s’effacera, laissant définitivement place au physicien Joël Sternheimer et ses théories (contestées) sur les protéodies[4].

Reste ces chansons goguenardes et cette amorce (d)étonnante. Je ne connais toujours pas l’animal qui inventa le calcul intégral mais, par chance, l’homme qui inventa cette chanson insolite comme pas deux. Évariste, étoile filante pop « do hit yourself » et savant fou.

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[1] Oui, le « père de la bombe atomique » lui-même. Lorsqu’Oppenheimer demanda au futur Évariste pourquoi il séchait ses cours, il lui répondit qu’il joue de la guitare à Kensington Square, que la musique l’attire et qu’il voit là un moyen d’engranger quelques subsides lui permettant de mener ensuite ses recherches de manière autonome. Ce à quoi l’illustre savant, malade (il mourra en février 67) rongé par les remords d’avoir été à l’origine de la bombe A, répondra : « Allez-y, foncez ! Si j’étais jeune, c’est absolument ce que je ferais ».
[2] Évariste/Joël Sternheimer à Gonzai (dans un excellent portrait duquel j’ai pris pas mal d’infos) : « Quand je dis dans ma chanson « Ce que je pense d’Antoine et de Jacques Dutronc / Ça commence par C ça finit par On », ce n’était pas pour me moquer d’eux, c’est une phrase de mathématicien ! Ça commence vraiment par un C et ça finit vraiment par un ON. Vous comprenez ? »
[3] UNE CHANSON DONT LE TEXTE FUT Tapé à la machine par le tout jeune renaud, qui y puisera là (hélas, trois fois hélas …) la motivation initiale pour se lancer dans l’écriture et l’interprétation de ses propres chansons.
[4] Pour faire simple, si j’ai bien pigé TOUT le laïus (CE QUI N’EST pas sûr du tout …), les protéodies seraient des séquences musicales biologiques INSCRITES DANS LES protéines d’un organisme, des sortes de mélodies quantiques qui si elles sont activées favoriseraient la croissance dudit ORGANISME.
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  1. Pingback: Chanteur fou ou scientifique chevronné – Le cas étrange de Dr Sternheimer et Évariste | Le Net plus ultra de la chanson française

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