THE KINKS – I’m Not Like Everybody Else (1966)

Ça y est, la rentrée est passée, on a déjà sniffé des kilomètres de craie et maculé de sang d’encre moult copies scarifiées au Bic. Et tous ces méfaits, conjugués à l’automne bourgeonnant (oxymore, me voilà !), a ouvert chez moi une fenêtre d’hyperlucidité qui n’a malheureusement servi qu’à une chose (pour le sens de la vie, on repassera) : me rendre compte qu’un terrible et involontaire oubli avait été commis en ce blog. Je n’ai toujours pas causé d’une seule chanson des Kinks. Je vais de ce pas tenter de remédier à cet affront, avant que les plus popeux des fantômes ne pop-upent pour me soumettre à une douloureuse inquisition ectoplasmique.

Revenons aux Kinks. Le groupe de Ray Davies a tellement de bonnes chansons dans son catalogue que mêmes les faces B recèlent des trésors. C’est le cas d’« I’m Not Like Everybody Else », hymne folk-rock qui accompagne l’immense « Sunny Afternoon » dans un single-deux titres à se damner.

Ce qu’il y a d’incroyable dans cette chanson, outre qu’elle soit aussi belle, évidente et intemporelle qu’un marbre de Pygmalion, c’est qu’elle parle à tout le monde, à chacun des membres du peuple pop, en 1966 comme en 2014. Tout le monde s’en est emparé, à sa sauce. Mais, en 1966 comme en 2014, cette sauce n’est pas celle de Ray Davies.

1966 : nous sommes jeunes, libres, nombreux, cheveux longs et pro-plaisir, contre le carcan naphtaliné de la vie adulte et ses contraintes bourgeoises. Et Ray Davies ? Bah non, très peu pour lui, la faune contre-culturelle branchée, le Swinging London, les encanaillés de Carnaby Street. Lui, sa tasse de thé, c’était plutôt l’Angleterre pastorale et dandy, des ritournelles hors du temps, des vignettes classieuses ou sarcastiques, avec des ajours de clavecin ; un Village Vert préservé des remous libertaires. Pas le même trip.

2014 : je suis peut-être vieux mais j’écoute de la bonne vieille pop, du rock classique mais de qualité, loin de la soupe infâme aux relents putréfiés qui domine les (m)ondes. Mieux vaut sentir la poussière que la merde ; je ne suis pas un mouton décérébré, moi. La jeunesse écoute des bouses, le rock c’était mieux avant. Et Ray Davies ? Il ne se rallie pas à ces pensées réacs ou nostalgiques : il sait seulement qu’« I’m Not Like Everybody Else » est sa chanson et que s’il n’en restera qu’une à chanter ce sera celle-là. Parce qu’elle dit qu’il fut l’auteur de chansons fabuleuses, et que si son génie s’est tari il en reste des preuves ô combien éloquentes : « Sunny Afternoon », « Shangri-La », « Waterloo Sunset », « Dedicated Follower of Fashion », « Lola », etc. Elle dit qu’il fut Ray Davies, un type pas comme les autres. Cette chanson n’est pas un hymne collectif, elle ne parle que de lui. Et seulement de lui.

Cela n’empêche pas de filer (à l’anglaise ?) sur la surinterprétation commune. Tout le monde se pense unique. Soit. Et c’est vrai que tout le monde l’est (du moins jusqu’à ce que le clonage humain ne vienne poser ses couilles sur la table de la bioéthique). Mais cette fierté de se croire différent du troupeau est : d’une, si commune que, sans quelques éléments tangibles pour la confirmer, elle vous y renvoie directement ; de deux, est-ce vraiment une fierté ?

Je ne suis pas comme les autres. Super … Et alors ? A choisir : est-il préférable d’être plus ou moins heureux avec les autres ou de chercher quelque chose de neuf, ailleurs, quelque part ? Faut-il choisir une gaieté immédiate, quitte à abandonner de ses aspirations et de sa personnalité, à se dissoudre ; ou préférer la recherche solitaire et incertaine d’un chemin taillé à sa parfaite convenance car tracé par et pour nous seul ? Ne pas être comme les autres : choix volontaire à suivre ou donnée innée ? Bénédiction ou malheur ? Tout dépend de soi et des éclairages qu’on applique sur cette question. Tout est question d’équilibre. Tout est question, de toute façon.

Et c’est ainsi qu’Allah est grand, conclurait Vialatte. J’ai conscience que cette chronique se finit en queue de poisson, mais moi aussi, d’ailleurs je suis une sirène, ou plutôt un sirène, je ne suis pas comme tous les autres. Et c’est ainsi que je retombe sur mes pattes ; pour un poisson, étonnant, non, pourrait ponctuer Desproges, s’il n’était pas aussi mort que Vialatte.

Finalement je suis comme les autres : je dis n’importe quoi. Cette phrase y compris. Lol.

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