Sigue Sigue Sputnik, ou le futur n’existe pas

Le futur n’existe pas. Et, d’ailleurs, aucune vision futuriste ne cherche à le représenter. Elles ne sont jamais que des projections de ce qu’on voudrait (ou ne voudrait pas) avoir comme présent et assumer avoir eu comme passé. Prenant le prétexte d’une projection spatio-temporelle vers ce qui « va nous arriver », elles donnent au présent un miroir paroxystique de ses failles et de ses imaginaires en circulation ou en gestation. L’objectif n’est donc pas de décréter tel un augure omniscient ce que sera le futur mais d’ouvrir ou de fermer des embranchements qui pourront le constituer demain. Le futur n’est jamais là ; il est sans cesse repoussé à demain.

Pourquoi cette intro philosophico-coupage-de-cheveux-en-quatre ? Parce que ça sera sans doute utile pour comprendre le groupe dont je vais vous parler.  Pas de suspense inutile, son nom est dans le titre de l’article (levez les yeux, bordel !) c’est Sigue Sigue Sputnik.

Il y a trente ans, 1984. Une époque où l’an 2000 figure l’horizon indépassable du futur, avec voitures volantes, colonisation sélène, gouvernement mondial et tutti quanti. Une année charnière, l’année du tournant. Le punk est mort, le post-punk aussi. Le CD boute le vinyle des rayonnages. L’industrie du disque tourne à plein régime. Madonna, Michael Jackson, U2 triomphent. Gainsbourg a tourné Gainsbarre, The Cure arbore les oripeaux d’une pop grand public. MTV, Canal + et son Top 50 voient le jour. Apple lance le MacIntosh. Les JO de Los Angeles virent fric et Coca. NRJ commence son ascension vers la suprématie des ondes FM. Les blockbusters bourrins ont déferlés dans les multiplexes. Thatcher, Reagan, le tournant de la rigueur mitterrandien sont au pouvoir ; Berlusconi et Tapie pointent le bout de leurs canines longues à rayer le parquet. Tandis que des groupes (The Smiths, Felt, The Fall, la twee-pop, le rock noisy) vont s’élever contre ces temps ultralibéraux spectacularisés, d’autres, avec le même objectif dénonciateur, vont les incarner en en grossissant à l’excès toutes ses caractéristiques.

Ce groupe, c’est Sigue Sigue Sputnik[1], qui naît en 1984.

Il n’y a qu’à les voir. Visuellement : de quoi faire passer Kiss pour d’austères employés de banque. Cinq allumés, ex-punks (Generation X avec Billy Idol), qui débarquent en tenues vinyle criardes, avec d’improbables tignasses colorées, avec tantôt des aplats de maquillage, des chaînes, des tops de meufs, des manchettes léopard, des pantalons cloutés, des bottes à talons aiguille ou des Doc Martens. Fuck off le bon goût. Sur l’échelle de l’improbable, ils ont pris l’ascenseur, puis une fusée. Un groupe aux looks incroyables comme à Shibuya qui semble incarner la chienlit de l’hyperconsumérisme américain, alors qu’ils sont … anglais ; le premier (le seul ?) combo cyberpunk, le quintette mutant de l’ère Bhopal-Tchernobyl. Grotesque ? Un peu, beaucoup. Mais fascinant, aussi. Punish Yourself leur doit beaucoup, Marilyn Manson également, et pas mal de groupes synth-punk actuels (Sexy Sushi …).

Dans le foldingodossier de ce premier album, Flaunt it, Sigue Sigue Sputnik c’est du Suicide à l’exposant manga.

 Ligne de basse électronique métronomique à la sauce Rev/Vega, batterie binaire délivrée non par une boîte à rythme mais par deux batteurs (oui, deux !), des paroles moins chantés qu’assénées, des flashs de guitares électriques, des distorsions de partout et des dizaines de samples allant de Bach à des jeux vidéo en passant par des journaux télé ou des rafales de mitraillettes. Et, poussant jusqu’au bout le délire de la sur-incarnation des psychés eighties, Sigue Sigue Sputnik va même jusqu’à intercaler entre les morceaux des … spots publicitaires (pour L’Oréal, entre autres), un concept inédit qui, heureusement, ne fera pas date.

Déflagration pour les mirettes, occupation des occiputs, mais quel sort SSS réserve aux portugaises ? L’écoute d’un tel joyeux bordel vire-t-elle à la punition ? Eh bien non. Même si le bassiste (et leader) Tony James admet passer plus de temps à élaborer des stratégies marketing qu’à composer des chansons, l’album, produit par Giorgio Moroder, s’écoute aisément. Il est même plutôt agréable, voire bon, très bon. « Love Missile F1-11 » (qui sera repris par Bowie himself), « 21st Century Boy » (rien à voir avec T-Rex ou King Crimson), « Massive Retailation (M.A.D. !!) », « Atari Baby (Uzi Baby) » sont des morceaux de choix, des gros blocs bien frappés, des modèles pour tous les groupes synth-punk à venir.

Ce manifeste futurisco-guignolo-dénonciateur s’en prendra pourtant plein les gencives par une partie de la critique autorisée. Ainsi, en France, Les Enfants du Rock les sacrent groupe le plus nul de l’année 86.

Ils faut dire que, dans leur jusqu’au-boutisme nawakesque, ils tendent un brin le bâton pour se faire battre : en v’là-t’y-pas que je créé de toutes pièces mon groupe de première partie, dénommé Transsexual SS (la sobriété, toujours) ; et que je fais circuler la légende comme quoi j’ai réussi à signer chez EMI sans même leur avoir fait entendre une seule démo, juste un teaser vidéo.

Ils sont allés trop loin dans l’époque, l’ont trop incarné dans une insensée dystopie paroxystique. Il ne reste plus qu’à imploser, ou faire demi-tour. Ils prendront la troisième solution, celle à ne pas prendre. Continuer, dans la même veine. Cela donnera, en 1988, le médiocre Dress for Excess. Passé le superbe coup d’éclat revendicateur, ils sombreront définitivement dans le grotesque, s’abîmant dans leur propre caricature (« Hey Jane Mansfield Superstar », calque amoché de « Sex Bomb Boogie ») et ralliant en partie ceux qu’ils raillaient auparavant.

Sh-sh-sh-sh-sh-sh-shut up, shut up !

Reste la fulguurance punkoïde de Flaunt It. Le monde de 1986 via le miroir grossissant de la projection dystopique. Un sacré bon disque de synth-punk, entre Japon flashy et minimalisme boîte-à-rythme punkoïde-OGM.

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[1] Parmi les autres noms envisagés, Sperm Festival et Nazi Occult Bureau. *siffotte*

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