Critique de Dangerous Days (PERTURBATOR, LP, 2014)

cover

Ouvrons tout de suite la parenthèse généalogique histoire de la refermer au plus vite. Oui, James Kent est le fils de son père. Et son père est Nick Kent, célèbre rock-critic anglais des années 70[1] ; quant à sa mère, il s’agit de Laurence Romance, autre rock-critic. Mais impossible de deviner cette filiation par le prisme musical : quand Nick était un des hérauts du punk-rock (jouant même dans les formes embryonnaires de Sex Pistols et des Damned), James « Perturbator », ex-métalleux, défouraille désormais dans ce qu’il appelle la « cyber doom new wave ». Rien que ça. Bon … Et avec ça, qu’est-ce qu’on fait ?

Pour prendre des références bleu-blanc-rouge que tout le monde connaît, Perturbator, c’est Justice qui materait Brazil et Blade Runner H24 ou Kavinsky qui arrêterait de se toucher la nouille pour enfin être à la hauteur de sa hype. D’ailleurs, à ce propos, si vous aimez Kavinsky (au-delà de « ah oui c’est la musique de Drive », hein, on est entre gens bien ici), je pense que vous adorerez Perturbator, car c’est lui en tout mieux : plus jeune (tout juste 21 piges), plus techno, plus agressif, plus inventif, plus dystopique, plus urgent, mieux écrit, mieux produit. Kavinsky, c’est un boss intermédiaire ; Perturbator, c’est le boss final, avec armes spéciales, combos, cinématiques et tout le toutim.

Au final, sa musique furieuse tout en synthés saturés et néons rouge fluo descend des années 80, mais on est incapable de discerner s’il s’agit des années 1980 ou des années 2080. Akira musical, Dangerous Days nous propulse dans un univers cyberpunk sombre, flippant, hallucinogène. « Un ordinateur. Nom de code : Satan. Programmé pour faire une seule chose. Eliminer toutes les traces de la race humaine. C’est Nocturne City. C’est l’année 2088 et tu es sur le point d’embarquer pour un voyage dans un cauchemar urbain » annonce le blabla promotionnel.

Le voyage commence avec « Welcome Back », qui est moins un morceau en lui-même qu’un sas de décompression entre la réalité de 2014 et la surréalité de 2088 ; une lente montée en puissance vers « Perturbator’s Theme », la première tuerie de l’album, qui fleure bon la course-poursuite haletante, échevelée. Voilà qui donne le ton. La machine est lancée et elle ne s’arrêtera plus. Les morceaux sont puissants, jouant avec les ambiances (les accalmies de « Hard Wired » et « Minuit », titres vocaux faibles mais placés idéalement dans la tracklist pour permettre des répits), appuyant là où il faut, monolithes collant des baffes monstrueuses qui vous laissent pantois à mi-chemin entre l’hébétude et l’envie de tendre l’autre joue. +1 en SM pour toi.

Les tracks de très haut niveau foisonnent, myriades de drones venant assombrir l’horizon rougeâtre pour éclairer les oreilles. Ici, la meilleure chanson de l’album, « She is Young, She is Beautiful, She is Next », avec son titre rappelant « I’m Left, You’re Right, She’s Gone » de Giorgio Moroder, qui fonctionne parfaitement en complément de la naissance d’une nouvelle Maschinenmensch, aux scintillements de beauté fourbe, créée pour tromper l’humanité. Là, un « Dangerous Days » (morceau hélas bien trop long) sonnant comme une chute de studio réactualisée de la BO de Midnight Express. Quelque part plus loin, le métallique et inflexible « Humans Are Such Easy Prey », sa coda speedée. A ses côtés, la démentielle « Satanic Rites » et la non moins remarquable « Future Club », qui donnent furieusement envie de savoir s’il est possible qu’une collaboration entre Justice et Gesaffelstein soit dans les tuyaux. Et d’autres encore.

Résumons l’affaire : album presqu’exclusivement instrumental, cinématique mais fonctionnant à 100% même sans images du fait de ses grandes qualités musicales et évocatrices, perforant mais subtil, Dangerous Days est (avec Allombon de Dorian Pimpernel) l’une des meilleures choses qui m’ait été donné d’entendre en 2014.

Cet album est tip-top. Tout au plus pourra-t-on lui reprocher d’être un chouia trop prolixe, trop long, de vouloir trop en faire. Ce n’est peut-être pas un masterpiece, mais le rang de monsterpiece peut lui être décerné sans problème. Cette musique a de l’estomac. Et une cervelle bien azimutée. Retour vers le futur ou avance vers le passé, qu’importe : quelle que soit la direction, le présent de Perturbator a de beaux jours devant lui.

Note : 16/20

Tracklist :

S’il n’en restait que trois : « She is Young, She is Beautiful, She is Next », « Satanic Rites », « Perturbator’s Theme »

Où l’écouter : sur le Bandcamp de Perturbator, téléchargeable gratuitement (ou contre paiement).

_____________________________

[1] A ce propos, vous est plus que chaudement recommandée la lecture de Apathy for the Devil, autobiographie de Nick Kent durant la décennie 70s, ouvrage publié en 2012 (dans sa traduction française) aux éditions Payot & Rivages.

Publicités

4 commentaires

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s