Critique : Acid Witch Mountain (MASTERS, LP, 2014)

a2753689096_10

De l’acide, des sorciers, des montagnes. Avant même de lancer le disque (sorti en avril dernier chez EgoTwister), le trip triptyque proposé par Christos Fanaras et Miklos Hauser (alias MaSterS) laisse deviner qu’on ne va pas être accompagné d’une galette folk bobo-chic intimiste. Le dépliant proposerait plutôt des grands espaces, de la magie, de l’épique, du fantastique, de l’aventure. Et ce n’est pas la pochette qui va faire mentir cette attente, partouzant allègrement Dark Side of the Moon, MGMT, Moodoid et hard-fantasy pour initiés.

Et à vrai dire, à l’écoute du disque, c’est surtout ce dernier public qui s’en mettra plein les oreilles, de même que les fanas du Pink Floyd 1968-1972. Car cet album, sur lequel plane des réminiscences d’Ummagumma ou d’Atom Heart Mother (en plus condensé et incisif), est une BO sans images. Sans images, mais avec des climats, des ambiances, des atmosphères permettant à l’auditeur de se forger ses propres images mentales. Entièrement instrumental, anti-pop, l’affaire appelle une imagerie qu’elle ne fournit que parcellement, laissant l’expérience de l’auditeur vaguer, divaguer, s’aventurer afin de compléter cette expérience sonore évocatrice, ces paysages musicaux campés avec caractère.

Alors, qu’en dire ? J’ai déjà évoqué le Floyd, j’ajouterais deux autres capillarités musicales. En plusieurs endroits, ce disque m’a fait songer à la BO du Voyage dans la Lune (Air), avec ses climats étrange(r)s, de confrontation avec l’inconnu, d’expédition fantastique. Et j’y ai aussi trouvé une ressemblance par moments avec Audio Video Disco (Justice), en plus âpre et énigmatique. MaSterS délivre de la hard-fantasy adulte, ténébreuse et cabalistique, pas du prêt-à-divertir pour ados. Un album moins concept que conceptuel qui ouvre une fenêtre sur un univers parallèle, entre Tolkien, Lovecraft, le western spaghetti et le rock progressif.

La portée est ambitieuse. Mais si les mordus du genre adhéreront, les autres renâcleront sans doute devant le manque d’accessibilité de l’entreprise. Ici, tout ne se donne pas à entendre et à apprécier dès les premiers contacts. Il faut du temps et une pincée de persévérance pour être récompensé. Car récompense il y a. Même pour les rétifs aux jeux de rôle ou au folklore hard-fantasy (dont je suis, relativement), il y a dans ce tout cohérent et expérimental pas mal à picorer : « New Mountains Rising », alternance enlevée de l’extase altière et martiale d’« Ohio » (Justice) et du tricotage de guitare de « Runaway Boy » (Stray Cats), saupoudré de cuivres ; « Trumpets of War/Cataclysm »[1], harangue façon duel ultime des héros avec trompettes perçantes, guitares lourdes et batterie martiale, qui se termine de manière funèbre, pour nous faire comprendre que le sort en est jeté et que le grandiose est vain ; l’intense et ante-paroxystique « Sabbath Moon », qui contient toute la tension d’avant un duel décisif, et qu’on devrait faire écouter en boucle à Matthew Bellamy pour qu’il arrête de confondre grandeur avec surgonflement.

Pour le reste, on notera pêle-mêle, la richesse des cuivres (qui ne seront jamais dérobés sur aucun caténaire SNCF), des armées fantômes, des créatures fantastiques, des forêts aux brumes violacées, des gorges serrées par l’angoisse, des confrontations qui se dessinent inéluctables, des malédictions et des exploits, des destins.

Un disque immersif et ample qui, malgré un hermétisme initial un peu trop prononcé, tend à se développer et se bonifier au fil des écoutes ; il m’en a fallu bien quatre pour pouvoir entrer réellement dans ce voyage, car oui, ce disque est un véritable voyage mental. Acid Witch Mountain est un disque qui s’écoute comme un film. A n’écouter qu’un titre, on a l’impression de manquer quelque chose, d’arriver au milieu d’une scène. Il y a une cohérence, peut-être pas une narration, mais à tout le moins quelques panoramas formant par petites touches une cartographie, avec les fleuves (le Styx ?) en bleu et les plaines (maudites ?) en vert.

Et tout cela se termine par le soufflement du vent. Il faut croire que cette BO sans images prétend comme Saint-Exupéry que « l’essentiel est invisible pour les yeux ». Lorsqu’Acid Witch Mountain se clôt, force est de nous avouer que c’est plutôt bien vu.

MASTERS | Acid Witch Mountain | 2014 | EgoTwister Records

S’il n’en restait que trois : « Trumpets of War/Cataclysm », « Sabbath Moon », « New Mountains Rising »

Note : 13,5/20.

____________________________

[1] Cousin lointain, version guerroyeur, des trois premières minutes introductives de l’outremarin « The Captain », signé par The Knife en 2006.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s