Deux artistes géniaux qui se sont fait basher à l’Eurovision

L’Eurovision, c’est ce soir. Oui, en même temps que le Multiplex de football, The Voice et Patrick Sébastien ; autant dire que, d’une, c’est vraiment pas un jour pour être mélomane et, de deux, France 3 va se prendre une méchante taule d’audience. Car ce concours annuel, summum du kitsch et verrue de l’unité européenne, ne sert musicalement à rien et n’intéresse personne hormis les pays nordiques qui en font leur chasse gardée. Les chansons, les prestations de ce concours ? Très (très) oubliables. Sauf en de rarissimes exceptions. En voici deux, qui aurait dû rehausser le prestige de ce spectacle, si ces artistes, au lieu d’y être acclamés et récompensés, ne s’y étaient pas fait démonter dans toutes les grandes largeurs.

  • TELEX, Belgique, 1980

Je vous ai déjà parlé de Télex, groupe wallon qui donnait dans l’électropop avec un doigt d’humour belge. En 1980, ce sont eux que la Belgique choisit comme représentant, une nomination aussi surprenante qu’audacieuse pour un pays qui avait coutume d’envoyer des représentants bien plus fadasses.

Télex va détonner dans ce concours. Un, la chanson : électropop, dans l’air du temps avant-gardiste (façon jeunes gens modernes), avec un gimmick si séduisant qu’il a été repris la publicité (Euromaster, qui l’utilise encore aujourd’hui). Deux : la scénographie : organisation symétrique, danse minimale, synchronisation des mouvements et des costumes (veste et pantalon noirs, T-shirt coloré uni, écharpe blanche). Trois, les paroles : en mettant en abyme le concours, ils sont les premiers à citer le nom « Eurovision » dans une chanson participant à celui-ci. Quatre, l’attitude : détachement dandy, mains dans les poches puis en sortant des paillettes qu’il lance et un appareil photo pour prendre un cliché du public, avec en fond sonore, concluant le morceau, une réplique du jingle de l’UER .

Depuis, chose incroyable, la RTBF a inscrit, au sein même de ses règlements pour se porter candidat à la représentation nationale sur le concours, outre l’interdiction d’une langue autre que le français ou l’anglais (coucou les Flamands néerlandophones !), l’interdiction pure et simple des messages afférant à l’UER ou à l’Eurovision !

Télex et la Belgique termineront 17e sur 19 participants, précédant seulement le Maroc (dont ce sera la seule participation et dont, rétrospectivement, je me demande ce qu’ils font là …) et la Finlande. Même le Luxembourg, avec Sophie & Magaly[1], devancera (9e) nos amis belges, avec l’inénarrable « Papa Pingouin ». Remarquez, cette parodie est toujours mieux que la chanson ayant remporté la victoire, la naze « What’s Another Year » de l’Australien Johnny Logan (sérieux, on dirait un nom parodique, nan ?), pour le compte de l’Irlande.

  • Sébastien TELLIER, France, 2008

Plus iconoclaste encore que Télex, il y a Sébastien Tellier. Là aussi, le choix est aussi louable que surprenant : Sébastien Tellier, même après trois albums garnies de chansons excellentes, même après « La Ritournelle », est encore très peu connu du grand public et de la ménagère télévore ; c’est d’ailleurs ce concours qui va contribuer à l’en faire connaître. La France sort de deux 22e places et ne sait pas quoi tenter pour endiguer l’hémorragie ? Appelons un fantaisiste branché, avec un peu de chance, un morceau bien troussé et une bonne rasade de WTF, ça pourrait le faire …

Voilà comment la recette s’est finalement concoctée : prenez Sébastien Tellier, le gourou pop fantasque. Ajoutez-y une chanson, « Divine », écrite avec la moitié de Daft Punk (Guy-Manuel de Homem Christo). Une polémique à la con avant le concours sur la langue du morceau, chanté en anglais. Des choristes, recrutés à l’arrache[2], avec des barbes postiches. Une arrivée en voiturette de golf. Une aspiration dans un ballon pour modifier sa voix à l’hélium. Tellier complètement bituré à la vodka. Et, cherry on the cake, histoire d’arranger le tout, un cadreur qui une fois sur deux cadre dans le vide.

Le résultat ? En termes de classement : pas brillant, France 19e (sur 25 candidats). Et ils ont pris Patricia Kaas l’année suivante. Dur retour à la réalité de l’Eurovision.

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[1] Deux sœurs jumelles, françaises, qui ont par ailleurs connu un destin tragique : âgées de 17 ans à l’époque, elles ont été escroquées par leur manager (ne touchant que 30 000F chacune sur ce titre vendu à plus d’un million d’exemplaires, étant viré après l’échec de leur deuxième single), puis enceintes en même temps de pères qui n’ont, dans les deux cas, pas reconnu l’enfant. Et le pire est à venir : l’une d’entre elles (Magaly) a contracté le SIDA (dont elle est morte en 1996), contaminé par son compagnon qui avait falsifié sciemment le certificat de la visite prénuptiale.
[2] Ces quatre personnages ont été recrutés en tout dernier moment, la France frisait la disqualification car la bande sonore comportait des voix ; ce qui est interdit par le règlement. La délégation française du recourir à un groupe de gospel pour l’accompagner (Falone Tayoung, Sheliyah Masry, Abigael et Stanislas Debit, Marie Djemali de SGS (Soul & Gospel Singers, de Paris).
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