Bête Fauve (à propos de FAUVE)

Histoire de bien commencer ce blog, ainsi que cette rubrique « Ministère de l’Economie » placée sous l’égide du Poubelloscope et d’Oscar Wilde (« Plus de la moitié de la culture intellectuelle dépend de ce qu’il ne faut pas lire »), un premier article pour se mettre à dos la moitié, au moins, de ceux qui le liront … (estimation TNS/BVA/Sofres/Pifomètre/Doigt-dans-le-cul-du-coq)

Non, le nom de Fauve ne vient pas de Fauve Hautot, la seule à avoir tiré un brin de notoriété de « Danse avec les Stars », cette émission ayant permis à près de six millions de gogos téléspectateurs de Télé-Béton d’admirer les déhanchements de Marthe Mercadier et Laurent Ournac sur du cha-cha ou de la salsa. Non. Cette appellation animale émane plutôt du film « Les Nuits Fauves », pellicule réalisée en 1992 par Cyril Collard (Noir Désir émarge à la bande-son) et propulsée référence générationnelle de la jeunesse Sida-native. Voilà un point commun entre Fauve et « Les Nuits Fauves » : l’engouement et l’aspect générationnel jeune.

Car, si en 2013, année blockbuster musicale*, un groupe français a éclos par chez nous – plus que La Femme, Aline, Granville ou Pendentif –, c’est Fauve. Sans même sortir d’album (lequel sortira le 3 février prochain), juste avec un simple EP de six titres. Et une stratégie marketing anti-marketing très efficace : anonymat, communication massive via les réseaux sociaux et un logo simple et duplicable (à la Justice) : ≠ (pompé sur celui du groupe indus-noise NON, émanation du plus-que-trouble** Boyd Rice), oui le signe même de l’inégalité. Et en effet il y a concernant Fauve une inégalité, entre l’emballement médiatique auquel est sujet le groupe – couv’ de Tsugi, des Inrocks, etc. – et la qualité de leur travail.

        tsugi68-fauve

Pour ceux qui ne situeraient pas, « l’armée des ombres », c’est un des surnoms de la Résistance Française. Tsugi a vraiment le sens de la mesure … (un groupe de cinq = une armée, vraiment ?)

Extrait de leur site Internet : « FAUVE a démarré courant 2010, par l’écriture de chansons issues d’un besoin commun et urgent de vider le trop-plein avec le moins de contraintes possibles. D’où le français, d’où les textes, d’où le spoken word ». Traduction : le son on s’en fout, on met les textes en avant, et ces textes ça sera un peu n’importe quoi, du moment que ça fait « cri de la jeunesse désespérée mais sympa qui veut s’en sortir dans cette vie trop pas juste ». Résultat ? Des paroles semblants tout droit sorties – Ctrl+C / Ctrl+V – de n’importe quel Skyblog d’adolescent en mal-être*** – d’adolescent, donc –, monologues démagogues juste ce qu’il faut, épanchements geignards se prenant pour des harangues insoumises d’écorchés vifs.

Aucune critique dans ces textes, juste un dégoisement narcissique qui confère moins à de l’art qu’à une thérapie, moins à la révélation d’une facette radicale de réalité que dans la verbalisation de sentiments latents sensée être communs, de manière évidente, à Fauve comme à l’auditeur, celés dans l’embrouillamini du mal-être et de l’engoncement existentiel.

L’auditeur n’est pas conçu comme une personne à part entière, autonome et potentiellement différente, mais comme un autre soi, avec des perceptions, des émotions, des ressentis, des ressentiments exactement semblables. Quelqu’un qui a besoin d’aide, qui halète comme un poisson hors de l’eau, qui a besoin d’une vide-sac émotionnel. Cette manière de dire « tu » pratiquement à chaque ligne, cette manière de se considérer comme « une porte ouverte jour et nuit, une épaule et une oreille ». Fauve, le rap d’étudiants en licence de psycho, Damien Saez (le côté « révolté de la vie battu par les flots de l’existence ») meets 1995 (le rap old school de jeunes sans aspérités) sous le patronage de SOS Amitié. Fauve, c’est un groupe qui se conçoit communauté (« FAUVE c’est qui veut. Et si ça se trouve demain on sera nombreux »), avec une égalité factice entre les membres du groupe et ceux qui l’écoutent, du fait de la revendication commune, arborée à la boutonnière, d’une angoisse de teenager mélodramatique, Les Fleurs du Mal sur la table de chevet. C’était initialement un « projet intime à usage thérapeutique » (dixit Les Inrocks), « toutes les séances de psy que t’as pas » (dixit eux-mêmes) : super, tant mieux si ça a été concluant, si ça leur a permis, mieux que l’alcool et le Prozac®, de s’extirper de leur bulle de « blizzard » mais, nom d’un Bulbizarre en rut, veuillez ne pas encombrer les ondes outre-mesure après cela****.

Fauve tresse une ode à la loserie gentillette des étudiants bancals et poètes, bref, il brosse l’auditeur dans le sens du poil, lisse, jamais poil-à-gratter. Mais à trop se regarder écrire, à trop écouter l’écoulement de leurs paroles, Fauve oublie de perforer, d’être incisif, mordant. « Haïr la haine », c’est mignon tout plein, mais ça n’aide pas, ici, à écrire de grands morceaux ; ni dissonance, ni exaltation, juste une plainte qui se veut impérieuse, périlleuse, précieuse, mais qui n’est que piteuse, piteuse de conformisme. Une prose rassurante, facile à entendre, faussement rebelle, qui donne raison à celui qui l’écoute. Nous sommes des martyrs de la vie, mais on va s’en sortir car nous sommes magnifiques, « et puis comment l’univers il ferait sans [toi] ? ». Où est la causticité, le percutant, la subtilité, le fantastique, la fascination ?

A la différence d’autres artistes et groupes faramineux du même rayon musical (rap blanc, post-rock, spoken word) – du plus fantasque au plus plombé : Stupeflip, NonƧtop, Rhume, Klub des Loosers, Diabologum, Programme – Fauve, qui a un succès populaire sans commune mesure avec ce sextette de formations émérites que je viens de name-dropper, n’arrive jamais à créer l’étincelle susceptible de transmuter leur prolixité verbale en réquisitoire assassin, en tuerie sonore ; ce Fauve-là, ce Grand CORP Malade, a les griffes et les crocs émoussés par trop d’affèteries irritantes.

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Depuis la fin de Yu-Gi-Ho! (et de Kyo ?), Yûgi s’est reconverti en parolier pour Fauve.

Ces laïus, dignes d’un épisode de « Plus Belle la Vie » sous amphétamines, sur le pouvoir de l’amitié, ce genre de trucs, ne sont que la partie émergée d’une redondance des thèmes, de la manière de les traiter et de la façon de les musicaliser. On peut appeler ça une cohérence ; ça s’apparente surtout à une rengaine. Cette voix étranglée, surjouée, débitant des monologues maladroits mélangeant des propos d’une banalité niaise et des tournures incongrues (« beau comme une comète » ?), saupoudrées de quelques insultes pour tenter d’ajouter un surplus d’intensité et d’énergie, procédé qui souvent tombe à plat, autant que la batterie demi-molle et l’atonie de cette guitare qui n’a d’électrique que le nom. Avec, en arrière-fond permanent, cette posture de lettré romantico-toc, de gentil révolté, liquette à l’effigie du Che ou de Kurt Cobain sur le dos comme il sied à tout bon insoumis docile du siècle 21.

Les deux albums de Klub des Loosers (je mets de côté l’album instrumental sorti l’an dernier, qui est à part) se nomment « Vive la Vie » – intitulé ô combien ironique – et « La Fin de l’Espèce » ; celui de Fauve s’appelle « Vieux Frère ». Toujours cette manie de Fauve de vouloir prendre l’auditeur, d’autorité assimilé à un semblable dont il nie l’éventualité d’une différence (je l’ai déjà dit ça, non ?), par l’épaule, sur le mode compassionnel. Je préfère encore la misanthropie de « Baise les Gens ». C’est moins hypocrite et, musicalement, c’est cent fois au-dessus de Fauve.

Conclusion : nique sa mère l’album de Fauve, va te faire enculer ! Tu croyais m’avoir ? Surprise, connard !

Et, une dernière chose, à ceux (je pense à vous, groupies de Fauve, équivalents franco-chic-estudiantins des OneDirectioners) qui objecteraient : « C’est quoi cette phrase de fin bidon, franchement t’es juste un minable hater frustré de merde ! », je vous répondrai, d’une, que je vous prie de rester poli, et que, de deux, cette phrase je l’ai modelée à l’exemple de celles éployées par Fauve (qui peut). A chacun ses maux.

Economie : la quinzaine d’euros que coûtera l’album + une désillusion quand la baudruche de cette farce hype-hop simili-collectiviste se sera dégonflée façon Wu-Lyf.

____________________

* Daft Punk, The Strokes, Kanye West, Beyoncé, Arcade Fire, Primal Scream, Depeche Mode, Phoenix, MGMT, David Bowie, Arctic Monkeys, My Bloody Valentine, Bertrand Cantat (avec Détroit), Eminem, Stromae, Etienne Daho, Vampire Weekend, et bien d’autres encore, y’en a eu dans tous les sens et pour tous les goûts.

** Eglise de Satan et ambiguïtés néo-nazies, ce genre de joyeusetés …

*** http://www.lesinckors.com/fauve-accus%C3%A9-de-plagiat-par-la-communaut%C3%A9-skyblog

**** « A notre âge, c’est presque gênant de dire qu’on joue dans un groupe de musique. C’est un peu ringard même. Il y a des gens qui construisent des projets de vie, qui se marient, qui ont des enfants. » Oui, ils ont vraiment dit ça … (soupir)

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