Critiques flash #1 (Boyarin, Heimat, Drame, White Virgins, Avenue Z, Bashung, DAF)

Le temps étant mon ennemi et les articles se faisant, pour des raisons diverses, de plus en plus espacés sur le blog, j’ai décidé d’aller au concis, au suc. Un nouveau format de billet apparait par conséquent, où il s’agira de partager sept morceaux qui squattent mes oreilles du moment, accompagnés chacun d’une petite formule (magique ?) ou d’un petit texte qui devraient, je l’espère, vous donner envie de cliquer sur lesdites chansons.

BOYARIN – Useless Lights (2016)

J’ai écrit, ailleurs, sur ce joli album qui ne fait pas parler la poudre à canon, mais celle de perlimpinpin. Sorti des mêmes ateliers raffinés que The Zombies (pour les plus anciens) ou Dorian Pimpernel (pour les plus jeunes), le premier disque de Boyarin comporte a minima un trésor, ce « Useless Lights » impeccable qui allie les comptines acidifiées de MGMT et la sarabande kawaï de la MitchiriNeko March. Le résultat est assez miraculeux. Dans cinquante ans, si l’espace humaine n’a pas disparu entre temps, on exhumera ça avec la même mélancolie magnifique que le « Pretty Ballerina » des Left Banke.

HEIMAT – Trocadero (2016)

Dans la catégorie des « Nouveaux Étranges », si Rien Virgule fait une belle course en tête (super concert mardi dernier à la Manufacture Atlantique), ses suivants n’en sont pas moins remarquables. Exemple, le duo Heimat. Inspiré par Nico (celle du Velvet et de Desertshore) et les groupes Saravah, le groupe a sorti en début d’année un album de pop audacieuse et étrange, sur lequel ce « Trocadero » est loin de faire du surplace. A la fois grave et délié, des psalmodies incantatoires sur un tapis pop ouvragé, couleur crépuscule. Pas mal.

DRAME – Amibes (2015)

Autour de Rubin Steiner, une belle bande de musiciens tourangeaux trompent l’ennui en tapant un bœuf sauce krautrock. Ça donne un des meilleurs albums de 2015 – deux vinyles blancs aussi réjouissants à l’oreille qu’à la vue (on dirait des galettes de chocolat blanc vanillé). Malgré l’insuccès royal qui accueille ce projet en ce pays ingrat qui préfère en faire des caisses sur PNL ou Feu! Chatterton, ne passez pas à côté de Drame ; vous ne savez pas ce que vous loupez. La révélation commence ici, avec un petit clic sur la vidéo ci-dessus. Ensuite, emparez-vous de l’album et checkez les dates de leur tournée qui fait du bien aux jambes et à la tête. C’est un ordre ? Quand la musique est si bien, oui, c’est un ordre.

WHITE VIRGINS – Turn off the Lights (2016)

Après quelques années de relative discrétion, le duo Soulwax est de retour aux joysticks de la pop d’outre-quiévrain : un label (DeeWee), un album (le très bon 2007, sous l’alias Die Verboten), un autre album en préparation (sous le nom de Soulwax, celui-là) et la B.O de Belgica, film très regardable même si trop centré sur les relations familiales entre les deux protagonistes. La B.O, en tout cas, est à tomber, virevoltant dans une pléthore de styles, du garage-rock à la folk-pop orientalisante en passant par l’electroclash ou la ballade R’n’B. Ici, les White Virgins donnent dans une électro-pop tellement énergisante qu’elle résoudrait la problématique des centrales nucléaires vieillissantes si on devait l’utiliser comme source d’énergie.

AVENUE Z – Machine à Rêves (2016)

Qu’est-ce qu’Avenue Z ? Un groupe qui fait le trottoir ? Un groupe ayant pignon sur rue ? Un groupe qui trace sur route ? Fi des jeux de mots daubés, le mieux est de s’en remettre à la page Facebook de ce groupe bordelais (encore un !) dérivé des Magnetix : « Lugubre ondulation synthétique et garage post-moderne, rayon de soleil brûleur de rétine et guitare-moog-fuzz-synthé roulant dans les catacombes de marbre ». Voilà. Pas mieux. Quoi que si, il y a mieux, en fait : écouter tout l’album. Une fois, puis deux, puis dix, jusqu’à devenir zinzin, jusqu’à la cure de désintox. Car la machine à rêves dada-punk ne vous laissera pas de repos. Come on, and twist again !

Alain BASHUNG – J’envisage (1982)

Sur le jalon Play Blessures (insuccès notoire, devenu culte ; un des meilleurs Bashung), après un « Lavabo » qui ne débouche sur rien, Bashung envisage le pire. De la new-wave belle et nauséeuse, composée à quatre mains avec Gainsbourg dont ce sera l’un des derniers faits d’armes artistiques. Loin, Gaby, les vertiges de l’amour et les jeux de mots de Bergman ; ici, s’avance l’équipée malaise.

DAF – Der Räuber und der Prinz (1981)

« Der Räuber und der Prinz » commence comme une chanson de rien : trois bouts de ficelles mélodiques et un synthé aigrelet. Puis, insidieusement, le morceau prend une autre tournure, du guet-apens à une homophonie, ludique et perverse. Petit à petit, le conte emprunte des chemins de traverse, glisse des clairières perraultiennes aux backrooms cuir et poppers. « Il n’est pas nécessaire de le dire aux enfants », dirait Pagnol (qui l’a écrit dans un autre contexte : la fin des Donjons Châteaux de ma mère). Tu n’étonnes, Marcel !

Un ressenti à propos de « Trente Jours à Grande Échelle » (RIEN VIRGULE, LP, 2015)

Ce n’est pas une critique, c’est un ressenti. Ne sachant trop par quel bout prendre ce disque, j’ai laissé divaguer mes doigts sur un clavier qui ne demandait qu’à être l’intermédiaire entre mes enceintes et les Internets mondiaux dont je suis un infinitésimal contributeur. Bref, ne vous attendez pas ici à du renseignement précis, ou de la prose inspirée selon les canons de la critique musicale, ça va partir un peu dans tous les sens (non, pas dans ce sens là …).

Soit. On connaissait Rien, de Grenoble, disloqués il y a deux ans. Il va désormais falloir s’acoquiner avec Rien Virgule. Sorti grâce à une collaboration entre pas moins de six (!) labels indépendants (parmi lesquels, coucou local, les Bordelais de Permafrost), leur premier LP Trente Jours à Grande Échelle est une gemme fascinante. Du genre brillant, et un peu inquiétant ; on redoute la malédiction, comme d’une relique revenue des limbes.

C’est un pur produit de l’underground. « L’underground de l’underground », a même renchéri Fred Landier (alias Rubin Steiner pour ses œuvres musicales) dans son papier sur The Drone. Et à vrai dire, tant mieux ; je me demande comment les manutentionnaires de la Fnac aurait rangé cet album-là dans leurs rayonnages. Car cet album-ci a quelque chose d’inclassable. J’ai caressé l’envie de développer leur rattachement (avec Heimat, Jacques, Moodoïd, Le Cercle des Mallissimalistes, et quelques autres) à une famille spirituelle hexagonale que j’aurais désignée comme celle des « Nouveaux Étranges »[1]. J’y ai assez vite renoncé, par flemme, par difficulté à trouver l’angle adéquat et par crainte d’écrire des conneries encore plus énormes que l’ego de Maître Gim’s. Je continue quand même à trouver la prémisse intéressante : Rien Virgule sont vraiment des « Nouveaux Étranges ».

Et leur étrangeté, inquiétante, invocatrice, insaisissable, donne envie de partir derechef pour l’Italie. Pas pour profiter de l’ensoleillement des plages adriatiques où s’ébattent les lolitas ; mais pour se soumettre, dans l’obscurité aux reflets rougeoyants, aux rites ésotériques de magiciennes aux seins nus dont les lèvres peintes délivrent des baisers empoisonnés. Une Italie mystérieuse, belle, crasse, trouble, occulte.

Peut-être en fais-je trop sur la sensualité menaçante de ses psalmodies italophones, pareilles aux moments choisis d’un giallo savoureux, mais nous sommes face à un album véritablement fantastique ; à la fois un disque racé, agréable, et créateur d’images, de sensations. Voilà six vignettes de cercles dantesques, à prix très modique. Je vous parie que le disque s’arrachera à prix d’or d’ici une petite vingtaine d’années, lorsqu’on s’apercevra que, bien plus que la passagère sensation du mois, il s’agit d’une des tentatives les plus fascinantes de l’underground d’ici. Du culte à venir.

Pour ceux qui ne pourront se procurer l’objet, voilà son Bandcamp ; une fenêtre ouverte sur un autre monde. Voilà. Fin du blabla foutraque, et bonne écoute à tous !

—————-

[1] Les anciens étant ceux des années 68-75, de Brigitte Fontaine à Évariste, de Catherine Ribeiro + Alpes à Magma.

Pulp, années sombres (1978-1992)

pulp1992Tout le monde n’est pas Supergrass ou Sex Pistols, à taper le cœur de cible dès la première flèche décochée. Voyez Pulp : leur impuissance à mettre dans le mille aurait découragé plus d’un apprenti Robin des Bois. Pourtant, malgré ce fabuleux contre-exemple que nous offre Coldplay à chaque nouvelle sortie d’album, l’obstination paie parfois. Du petit projet collégien aux Unes d’un NME qui noircissait encore le bout des doigts de la jeunesse rock made in Britain, quinze années se sont écoulées, vertes, noires, grises, jaunes, chancelantes, maudites, obsédées ; longs prolégomènes aux années de gloire, mais pas moins intéressants que les hymnes pop discoïdes que ces dernières ont vu éclore.

Il y a une chose intrigante avec Pulp. On ne sait jamais vraiment dans quel intercalaire les classer. Face à cette question, les exégètes de la pop tergiversent : faut-il les verser en première division ou parmi les seconds couteaux ? Leur problématique est la même que pour leurs compatriotes (et, à certains égards, prédécesseurs) de Roxy Music : trop classieux pour tolérer l’amalgame, trop populaires pour être exilés ; trop successfull pour être cultes, pas assez pour siéger à l’Olympe autoproclamée du rock.

Cette ambiguïté, Jarvis Cocker l’a, du reste, un peu cherchée. Poète du malaise et de la frustration, Jarvis, sitôt le colossal succès obtenu avec le rutilant Different Class, s’est empressé de s’en dégager à coups de singles arty (le symphonique « This is Hardcore »), de thématiques anti-cool (« Help the Aged », malgré tout n°8 aux charts UK) ou de collaborations prestigieuses mais peu susceptibles d’appâter l’auditrice de BBC Four (Scott Walker à la production de We Love Life). Une démarche que suivront Radiohead (le diptyque Kid A / Amnesiac après OK Computer) ou Blur (avec 13) ; des gens intelligents, donc pas ces traîne-patins d’Oasis, qui s’enferreront pitoyablement dans des recettes stériles et des ambitions gonflées de vent, jusqu’à l’agonie. Mais avant cette gestion des altitudes, il y a l’ascension. En tongs, à clochepied, par moins vingt.

Retournons en 1978. Sex Pistols vient de se dissoudre sous le soleil brésilien, Nottingham Forest est champion d’Angleterre et le Zaïre tente de construire une base spatiale. Un autre monde en somme, comme ne le chantait pas encore Téléphone (qui avait pourtant déjà entamé ses forfaits). A Sheffield, le petit Jarvis, orphelin de quinze ans (le père s’est barré en Australie en ponctionnant les tirelires de Jarvis et sa sœur), veut monter son groupe, histoire – le grand classique … – d’en remontrer aux filles. Alors que les frères Gallagher en sont encore à jouer aux billes, il fonde Arabacus Pulp, combo au nom affreux que Cocker réduira en Pulp l’année suivante. Lui qui traine régulièrement chez le disquaire Rare & Racy, institution locale aujourd’hui disparue, aspire désormais à donner de la voix sur les galettes de cire. Le groupe semble démarrer sous de bons auspices, puisqu’il enregistre une Peel Sessions en novembre 1981 (enregistrée le 7, diffusée le 18). Pour ceux qui ne le remettraient pas, John Peel fut, de 1967 à 2004, le grand selector de la musique indépendante britannique sur la BBC Radio 1. C’est donc sous cet auguste parrainage que Pulp fait ses premiers pas de « vrai » groupe. Le 20 janvier 1982, le NME leur consacre un petit article. Son titre est évocateur : « From Ecstasy to Suicide ».

Pulp sera « le son des handicapés ». Celui des freaks, certes, mais celui du groupe lui-même, pas vraiment composé de virtuoses des instruments. « A nos débuts, dira Cocker en 2014, on nous a comparé au Velvet Underground. Mais c’était parce qu’on jouait faux ». Du Velvet, toutefois, ils tireront d’autres substances : un violon (qui demeurera dans la formation jusqu’à Separations), un soupçon de snobisme, un goût pour les déviances dissimulé sous des habits pop, une manière de mener son encrier sur d’autres territoires que celui des bluettes.

Arrive en 1983 le premier disque, It, avec sa belle pochette abstraite, vert franc et reflets pâles zébrée d’une strie rouge, coulée de sang dans l’aurore prairiale. Voilà un bon album indie, sans génie certes, mais avec de jolies tournures, comme le ravissant « Wishful Thinking », avec son chant touchant de malhabileté.

Moins belle gueule que Morrissey, et à dix mille parsecs de son charisme mid-nineties, même si sa voix épouse à plusieurs occasions la suavité de son compère mancunien (le délicieux single « My Lighthouse », « Joking Aside », « In Many Ways »), Jarvis Cocker reste dans l’ombre de Morrissey. Pire, Pulp ne capitalise pas sur ce premier essai et retombe dans l’anonymat. Jarvis Cocker continue de travailler comme petite main à la poissonnerie au Castle Market, dans un mélange crevettes-eau de Javel pas vraiment au top du glamour. Et rayon groupe, c’est tellement mieux. Les concerts sont rares ; l’un d’entre eux, donné au club de rugby de la Brunel University en février 84, tourne à la bagarre générale. De plus, le trombinoscope du groupe n’a rien d’un parangon de stabilité. Ainsi, hormis Jarvis, aucun musicien présent sur It ne participe à l’enregistrement de Freaks, trois ans plus tard, en 1986. Le guitariste Simon Hinckler est parti former The Mission avec des anciens de The Sisters of Mercy, d’autres ont basculé dans des sectes lysergiques.

Pendant ce temps-là, Jarvis Cocker est en fauteuil roulant – temporairement, ouf. Pas par envie d’imiter Robert Wyatt ou Donny Hathaway, mais parce qu’il s’est vautré du troisième étage en voulant impressionner une fille. Poignet, cheville et bassin fracturés. Si l’on y reprendra plus à vouloir singer Spiderman, Jarvis ne lâche pas la rampe et fait quelques concerts dans son fauteuil d’infortune.

En 1986, un deuxième album est enregistré (en une semaine – la maison de disques met la pression) dans ce climat d’incertitudes : Freaks. Le résultat dénote un radical changement d’ambiance par rapport à It. En dépit du titre de son morceau introductif, cela n’a rien d’un conte de fées et, à la naïveté indie-folk d’un Jarvis pas encore déniaisé, se substitue une noirceur cauchemardeuse, acerbe, âpre, pas vraiment conçue pour égayer la fête d’anniversaire du petit dernier. « Dix histoires à propos du pouvoir, de la claustrophobie, de la suffocation et des mains jointes », est-il annoncé sur la pochette d’un jaune sale (sans doute, esthétiquement, la moins réussie parmi les albums de Pulp). Ça a le mérite de la clarté, si l’on peut dire. Un Joy Division de foire (aux atrocités) coupé d’un peu de Lou Reed (« They Suffocate at Night », qui lorgne sur Berlin). Un mélange qui peut tourner au violent, comme sur « The Never-Ending Story », qui s’annonce telle une cavalerie lourde déferlant du haut de la crête jusqu’au champ de bataille, massive, emportée et furibarde.

Malgré tout, et malgré les louanges qui souvent le ceignent a posteriori de lauriers, Freaks est un album inégal, desservi par une production bâtarde qui nuit à l’ensemble. Un peu à l’image de leur dernier concert à Sheffield, du reste : « The Day That Never Happened », le 9 août 1988. Dans le remarquable documentaire que leur consacre Florian Habicht (Pulp : A Film About Life, Death and Supermarkets, 2014), les membres du groupe reviendront sur l’amateurisme de la performance, digne de Spinal Tap : le projecteur vidéo tombe en panne et est remplacé sur scène par une télé minuscule, la neige carbonique, prévue en masse, ne suffit même pas dans les faits à remplir un petit bol, et, clou de la débâcle, une pluie de confettis censée représenter de la neige qui voit les membres du groupe courir avec des sèche-cheveux pour tenter de créer un semblant d’effet. Raté.

A ce moment, Pulp n’est pas grand-chose. A part, déjà, mais clairement plus du côté des oubliettes que des portes dorées. Le groupe s’enlise, les disques encombrent les bacs à soldes, l’encéphalogramme du succès reste désespérément plat. Ça sentirait presque la fin. Le dernier titre du single « Master of the Universe » ? « Silence ». Alors, à quarante bornes d’une Manchester qui a vu les Smiths éclater en morceaux un an plus tôt, provoquant la détresse des adolescents pop britanniques, Pulp en fera-t-il de même, dans un semi-anonymat cafouilleux ? Pas de faux-suspense : avec le recul on sait tous très bien que non mais, dans la grisaille de 1988, la question se pose, insidieusement.

En septembre 1988, Jarvis Cocker pose ses maigres bagages à Londres, pour étudier le cinéma au Central Saint Martins College. La pire période de son existence, dira-t-il plus tard, celle où tout semble perdu, où les rêves s’éloignent, où Jarvis sent sa flamme intérieure s’étioler. Pourtant, alors que Lawrence Hayward, son alter ego rayon lose, sacrifie Felt au dernier gong des années 80, Pulp décolle enfin. En mars 1991, « My Legendary Girlfriend » aurait dû être le chant du cygne de Pulp. Seulement voilà : à l’inverse de ce que dira Debussy sur Wagner, ce coucher de soleil sera une aurore. Ses couplets aux susurrations languissantes, son refrain pointilliste un peu gauche, mais inoubliable avec le déluge d’aiguilles sonore qui semble y pleuvoir, et surtout son magnétisme clair-obscur plein d’obsessions haletantes et d’une exprimable tension latente, font mouche. Petite précision du chef de rayon,  ce morceau de sept minutes – du « Shaft » délavé, du Bowie qui joue les voyeurs au milieu des boîtes vides de nouilles chinoises – avait pour titre préparatoire « Barry White Beat ». Déviée par les Sheffieldois, cette pulsation est bombardée single de la semaine par le NME, qui y voit « un palpitant ferment d’esprit nightclub et d’opéra adolescent ». Enfin, la reconnaissance.

Enregistré fin 89, Separations sort enfin en juin 19…92 (!), Fire ne croyant plus guère dans Pulp. Separations est pourtant un album splendide, mon préféré du groupe, toutes périodes confondues ; oui, même devant l’incontournable Different Class. Pulp y touche pour la première fois à la formule magique. L’oreille rivée sur la house qui a déferlée sur l’île durant le Summer of Love de 1988, Jarvis Cocker en met un peu partout sur son disque. Deux morceaux en témoignent avec une acuité spécifique : l’extended version de « Countdown »[1], sensationnelle suite pop-house (malgré quelques sonorités écrabouillées, déjà dépassées en 92 d’ailleurs), et le méconnu « This House is Condemned », composé par Russell Senior. Voilà qui ouvre la voie à ce qui sera le son Pulp aux yeux du grand public, ce son luisant, discoïde. On pourrait même pousser l’avantage jusqu’à affirmer qu’ils ouvrent des voies à d’autres : plus difficile en effet d’imaginer le « Girls and Boys » de Blur sans cette ouverture pulpienne deux ans plus tôt, d’autant plus que les deux groupes ont partagé la même scène au festival des Inrockuptibles 91 et qu’Albarn s’est fait un grand louangeur de Cocker dans des contrées britanniques où il demeurait encore méconnu.

Une autre chanson sort du lot : « Love is Blind », l’ouverture amère et pourtant chantonnante de l’album, avec ses deux petites phrases piquantes de claviers qui se répondent. Une de mes préférées de l’album, de la discographie de Pulp, de la britpop, bien que je l’ai parfois trop épuisée à force d’écoutes répétées. Musique prenante, texte formidable (comme partout sur Separations, d’ailleurs). L’amour, ce boucher sous le couteau duquel on succombe, encore. Pour la personne ? Illusion. Pour l’amour lui-même, pour la pulsion égotiste, pour la puissance, « like it never should, the way it always can », avant les doutes, la chute, l’effondrement, et Sisyphe qui voit son rocher débarouler en bas de la montagne.

Separations sera peu ou prou la dernière escale maudite du groupe. Pulp délaissera Scott Walker pour Roxy Music (avant d’y revenir sur We Love Life), puis signant sur une major (Island), enfilera les tubes comme d’autres les perles. Ce sera « Razzmatazz », His’n’Hers, Different Class, les rotations radio, les passages à Top of the Pops, la lutte des classes à l’usage des teenagers pop, la marionnette à Spitting Images. Ce sera Jarvis le sex-symbol, le working class hero, l’idole pop sophistiquée. Ce sera une autre histoire.

Jarvis Cocker : « Je préfèrerai sucer la bite d’un chien plutôt qu’écouter l’un de mes propres disques ». Il ne sait pas ce qu’il rate.

Top 10 des chansons de Pulp 1978-1992

  1. « Love is Blind »
  2. « My Legendary Girlfriend »
  3. « Wishful Thinking »
  4. « Countdown » (extended version)
  5. « My Lighthouse »
  6. « The Never-Ending Story »
  7. « This House Is Condemned »
  8. « Don’t You Want Me Anymore »
  9. « Death II »
  10. « Down by the River »

______________________

[1] La version originale présente sur l’album est médiocre ; à mon sens, le seul gros point noir de Separations.

THE SUZARDS – Je ne veux pas de toi (2015)

Renaud ayant arrêté de se la coller au Ricard (pour, hélas, ressortir un album), le maillot jaune musical de l’anisette attendait de pied ferme un nouveau porteur. Pas la peine de guetter la ligne d’arrivée, le vainqueur (pas bidon) l’a déjà franchie à toute (Evgueni) berzingue. Son nom : The Suzards. Ils sont trois, ils sont de Bordeaux et sous une pochette extra, leur EP sort les guitares de dessous le zinc pour en découdre au pays de Johnny-la-jaunisse.

Si la Suze évoque par certains aspects une boisson craignos qui sent la vieille France, les bistrots PMU, Poujade et le racisme ordinaire envers tout ce qui n’est pas estampillé béret-baguette-saucisson, The Suzards s’accaparent et détournent ce symbole liquide de la Toute-Puissance 50’s franchouille afin de s’éclater sur des morceaux qui sonnent davantage comme Buzzcocks ou certains vieux groupes en « ST » du cru (Strychnine, Stilletos, etc.) que comme de la musette.

The Suzards rameutent les potes dans le garage ou dans la cave pour servir double dose de bruit, ravissant et ravivant les oreilles bien bouchonnées, le temps de morceaux bien serrés, qui fusent mais ne s’usent pas, brisent des nuques et te font oublier qu’il est mardi et que demain, tu dois aller à la préfecture chercher un formulaire administratif, passer au Carrefour Market prendre du PQ et des cordons-bleus.

C’est le cas en concert (chose constatée dans la cave du Wunderbar il y a peu), c’est encore plus le cas sur disque. Si leur premier LP s’apprête à sortir en avril, je me suis empressé, dès leur prestation achevée, de faire la modique acquisition de leur 45 tours initial. Cet EP est tendu, agité, électrique, un peu brouillon parfois mais énergique, avec cette tuerie qui sonne très paink circa 1978 : « Je ne veux pas de toi ».

Le dit EP, sous vos yeux ébaubis.

Le dit EP, sous vos yeux ébaubis.

Pour votre santé, écoutez The Suzards : c’est un intitulé bien balancé, ça peut vite devenir une recommandation. Dix minutes de défouloir guitare-basse-batterie, simple mais diablement efficace, c’est bien mieux que les pilules de Big Pharma. Un vrai sac de frappe sonore. Et avec une petite bière (désolé pour la Suze, c’est vraiment pas mon truc), ça passe avec d’autant plus de facilité. Levez le coude, foies jaunes !

THE MADCAPS – Rainy Day (2016)

D’après les 2,8 kilos de mon dictionnaire Hachette & Oxford, le mot « madcap », traduit de la langue du désormais feu David Bowie, signifie deux choses. Côté pile, c’est la tuile : « écervelé ». Côté face, moins de casse : « insensé ». Oui, vous, au fond ? Quel terme s’applique le mieux au groupe qui nous occupe ? Mmmh, ni l’un, ni l’autre. Oui, toujours vous … Quel est, alors, le taux d’intérêt de cette introduction ? Attendez, je reprends mes fiches ; approximativement, 3,8%, sans la variable compensatoire, mais cessez de m’interrompre avec vos questions ou on ne pourra pas finir ce chapitre.

Slide suivant. Moins d’un an après leur dernier LP, homonyme (et pas éponyme, bordel ! Le prochain qui me met ça sur sa copie aura des points en moins, vu ?), les quatre Madcaps dégainent Hot Sauce, une nouvelle fournée de titres garage-pop très sixties, chez Howlin’ Banana Records, maison-mère de excellents Volage, Kaviar Special ou Quetzal Snakes ; Howlin’ Banana qui s’est pour l’occasion associée à Beast Records, autre label lorgnant sur les caves rock de 1965, sis à Rennes.

De la galette-saucisse au hot-dog en passant par le food-truck à tacos, la mayonnaise de Hot Sauce prend bien et, si elle ne provoque pas de révolution de palais, égaye l’oreille avec sa belle association de décontraction californienne et d’efficacité britannique, entre désinvolture de plagiste et fish and chips arrosé d’HP Sauce. Meilleur exemple de ce mélange – outre la pochette, qui rappelle l’incongruité des stations balnéaires anglaises -, le titre ci-dessus, « Rainy Day », carte postale pop 60’s d’un Brian Wilson en vacances entre Londres et Brighton (bah oui, il faut bien retrouver la plage), avec ses accompagnements d’harmonies vocales et son supplément solo électrique de bon aloi. Un Brian Wilson qui aurait fait un crochet pour rendre visite aux Kinks. Au passage en caisse (claire), le ticket affiche une belle petite pièce entraînante, à grignoter sur le pouce en moins de cinq minutes. On note (très bien) l’adresse, on y reviendra – jour d’averse ou non.

Seul reproche à ce menu, l’album manque parfois, à mon goût, d’un peu de dérapages, d’une pointe d’agressivité. Serait-ce une manière de contenter toute la tablée, y compris les estomacs fragiles, afin de les attirer dans des concerts plus relevés que la plus piquante des sauces sriracha ? Sans doute, car l’articulet de la tournée française des Madcaps (qui passe par Bordeaux le 11 février, au Wunderbar) prétend que ces derniers nous y enseigneront « les bienfaits de la capsaïcine, ses vertus curatives et l’épanouissement gustatif que procure son mordant ». Et, ouf, ils n’évoquent pas par cette formulation une influence des émoussés Red Hot Chili Peppers. Alors, prêts à repeindre les murs au Tabasco, les copains ? Perso, je me sentirai presque guilleret à l’idée de me la jouer Dracaufeu …

a1423680578_10

DELTA FORCE 2000 – Monstrous (METRONOMY cover) (2015)

Noël arrive avec des températures bien trop clémentes. Je soupçonne la France d’avoir été arrachée du continent européen, tractée par un astucieux remorquage et posée dans le Pacifique, près de l’Australie. Du coup, maintenant, la Péninsule Ibérique est une île et la Suisse a une façade maritime. Pratique, pour ceux qui veulent aller à la plage, moins, pour les cartographes qui vont être obligés de reprendre tous leurs atlas, du Vidal-Lablache à Google Earth, pour les assortir à la nouvelle réalité géographique. A moins que cette hypothèse ne tienne autant la route que la Williams-Renault d’Ayrton Senna, auquel cas ne prêtez pas attention à cette digression introductive.

Quoi qu’il en soit, ça n’empêche pas les disques de tourner, ni les MP3 de se jouer. D’ailleurs, voilà ma petite découverte sympa de fin d’année.

Hugo Torre vient de Chartres (40 000 âmes, une cathédrale) et a plutôt des bons goûts musicaux. En voilà un qui doit acheter des disques – et pas dans les guérites minables de chez Leclerc (dont la seule vue me donne envie de posséder un lance-flamme avec combustible illimité). Reprenant, du haut de ses quatorze ans, De La Jolie Musique, François and The Atlas Mountains ou Metronomy, il fait un peu figure d’exception qui confirme la règle dans un pays où NRJ n’a toujours pas été interdite d’émettre. Les coprophiles de l’audition (Kendji, PNL, Coldplay) le qualifient-ils de « fragile » dans la cour de récré ? (je pose une hypothèse, je n’en sais rien) Qu’importe, relié à l’internationale indie lo-fi, adoubé par De La Jolie Musique, il a déjà fait mieux que tous ces bas-du-front à la mentalité de SEGPA.

Si tous les coups du tennis ne sont pas dans sa raquette, sa ritournelle enfantine et touchante, naïve piécette Picassiette, a un goût de reviens-y, qui soulève quelques petites secondes au-dessus de la lithosphère, loin des palabres, des emmerdes et de l’ironie 2.0. Comme pour Love Letters, l’album dont il est extrait, ce « Monstrous »-là, meilleur que l’originale, ne changera pas votre vie, ni ne bouleversera votre vision de la musique ou du monde. Mais il est agréable comme une tasse de lait chaud quand on rentre de huit heures de cours et qu’il fait froid dehors.

On passera sur le nom de Delta Force 2000, qui sonne comme une version de Power Rangers sortie de VHS aux bandes usées, pour se concentrer sur un autre point à mettre à l’actif de ce Hugo pas si seul : son anglais coule assez fluidement, une performance quand on pense qu’il doit encore user les chaises du collège, apprenant les verbes irréguliers à la chaine.

C’est beau, enfin, parce que c’est désintéressé. Innocent. Avec sa centaine d’écoutes (dont une bonne dizaine de ma responsabilité), il n’ira jamais à Top of the Pops (et heureusement, déjà parce que l’émission n’existe plus, ensuite parce que feu Jimmy Saville n’était pas le personnage le plus recommandable qui soit pour les pré-ados) ; qu’importe, il ne rêve pas de The Voice et de la notoriété TF1 fournie clefs-en-main. A mi-chemin des rêves d’enfant et des projets rebelle-sans-cause adolescents, on a l’impression d’assister aux derniers témoignages éparpillés avant l’envol, ou l’évaporation, de cet âge où « everything and nothing matters ».

Étienne DAHO – Caribbean Sea (1988)

C’est Noël dans quinze jours. Oui, c’est passé vite. Et on n’est pas forcément d’humeur. Entre les attentats islamistes en novembre qui ont fait du Bataclan une véritable fosse commune, les proclamations crypto-fascistes de l’État d’urgence et des élections régionales F-haineuses, la fac qui m’astreint à évaluation sur évaluation, les discussions de la COP21 qui pourraient alimenter le parc éolien mondial pour les dix années qui viennent, et les Girondins de Bordeaux qui perdent match sur match, l’atmosphère sent plus le sapin que les cotillons. Ne manquent plus que des problèmes personnels pour que mon seau à caca soit rempli à ras bord (je touche du bois ; bon, c’est mon bureau Ikea mais ça compte, enfin, j’espère).

Heureusement (c’est le moment où j’en ai marre de remplir l’auge des Jean-Désespoir), deux, trois petits plaisirs perso subsistent pour m’éviter de perdre trop de points de vie niveau moral et outrepasser une actualité aussi réjouissante qu’un paquet de chips aux crevettes périmé depuis trois semaines. Non, je ne parlerais pas des mouchoirs à foutre qui encombrent ma poub… Ah, on me signale dans l’oreillette que je viens de le faire. Bon bon bon, euh … Revenons à la musique, ça vaut mieux. Déjà, hormis la préparation et l’animation (sic) de mes émissions sur Radio Campus qui pour l’instant m’éclate, je vais d’ici peu de temps avoir une platine vinyle, ce qui me réjouis. Non que j’ai trouvé d’incroyables vertus à l’audiophilie, ou que j’ai souscris dans un réflexe ovin à un phénomène de mode aussi fugace que les scoubidous ou les libdubs de partis politiques, mais de plus en plus de références n’existent qu’en vinyle (disons, ceci, ou ça, ou encore ça). Et puis c’est quand même beau une pochette vinyle, davantage que le réduit des artworks CD.

Et puis, il y a ces mesures dans lesquelles je me love ces derniers temps, pour momentanément m’exiler de la rue principale de l’ennui et des ennuis. Je suis bloqué sur les trois premières chansons de Pour nos vies martiennes, d’Étienne Dada-O, pardon, d’Étienne Daho. A savoir, dans l’ordre : « Quatre Hivers », « Bleu Comme Toi » et « Caribbean Sea ».

« Quatre Hivers » : l’amorce crépusculaire, gelée dans le son avec ces lignes électriques gorgées d’écho et des paroles griffonnées sur un coin de table évoquant le désœuvrement, l’attente. On se croirait dans Psychocandy.

« Bleu Comme Toi » : LE tube de l’album, le crossover parfait, qui contente aussi bien radios FM et puristes indie ne jurant que par The House of Love. C’est carré, pop, ça roule superbe, filant dans le vent avec le ton juste, la touche subtile de romantisme et une goutte d’incertitude. On dirait un mélange d’« April Skies » et d’« Happy When It Rains », dans la langue de Molière, avec le petit hook de clavier en plus qui va bien. S’il ne doit rester qu’une chanson pour porter le drapeau du pop-rock français, ce sera celle-là.

« Caribbean Sea » : écrit par Edith Fambuena (des Valentins), c’est le prolongement de « Quatre Hivers », avec cette même lenteur et ces guitares précautionneuses, solitude banale et élégie douce-amère. Une ballade douce et chaloupée, sage, entremêlant beauté et résignation avec toutefois dans sa chaussure le caillou de ce désœuvrement amoureux. A cet égard, « Caribbean Sea » apparaît comme la petite sœur française de « Just Like Honey ». Habillée, apprêtée par la production de Darklands ; un verre de rhum coco à la main, chancelant un brin nostalgique.

Le point commun entre ces trois titres, pas besoin d’être Sherlock Holmes pour le voir, c’est donc l’empreinte de Jesus and Mary Chain. Au milieu des années 80, la Grande-Bretagne est tourneboulée par la noisy pop des frères Reid, qui sortent deux albums essentiels, Psychocandy en 85 et Darklands en 87, qui ont dû rendre fous bien des parents soucieux du bien-être auditif de leurs progénitures aux cheveux ébouriffés (surtout Psychocandy, dont les guitares agressives sonnent le plus souvent comme des disqueuses à métaux qu’on balancerait sur un mur en béton ; pour preuve, ici).

Daho, en bon fan du Velvet Underground et toujours attentif à ce qu’il se passe outre-Manche, a tout de suite accroché à J&MC. Les vinyles ont dû tourner tels la vis d’Archimède sous son diamant, car certains traits se sont nettement infusés dans les compositions et la production de Pour nos vies martiennes, album ayant été (capillarité supplémentaire) enregistré et mixé à Londres.

« Caribbean Sea », c’est Jesus & Mary Chain qui reprend en français le « Bordeaux » de The Durutti Column, quelque chose de cet ordre-là. La rencontre de l’électricité brumeuse londonienne et d’une langueur créole. Tropisme personnel, mon esprit divague moins vers des archipels caribéens que vers des formes polynésiennes, des voluptés entraperçues, des regrets diffus mais légers, qui ne font effleurer le mal. Une mélancolie coco. Dark mais avec retenue ; une poésie de l’impuissance.

Alors, à l’approche de l’hiver (oui, les fans de Game of Thrones, on sait …), quand l’humeur est down, down, down, voilà un morceau qui passe plus souvent qu’à son tour. Dans ces nuits à ne savoir qu’en faire, jusqu’à des heures indues, des heures hindoues. Mais après tout, toutes les nuits ne dureront pas toute la vie, n’est-ce pas ? (Sauf si vous êtes un ragondin né à l’extrême-nord de la Norvège avec trois mois d’espérance de vie, auquel cas je ne peux que vous féliciter pour avoir trouvé un accès à ce blog.)

COCKPIT – Alpinism (2015)

J’ai été au lycée avec le guitariste de ce groupe en première et en terminale. On n’était pas très proches, donc je l’ai vite perdu de vue, dès le bac passé. Les seuls trucs dont je me rappelle, c’est qu’il était pote avec un mec qui s’appelait Léo et qu’il lui est arrivé de lire Sur la Route de Kerouac. Pas grand-chose quoi. Cela dit, quand je m’en suis rendu compte, ça m’a fait bizarre pendant deux secondes. Avant que leur grunrage n’assourdisse la cave de bientôt feu l’Heretic, il y a deux semaines de ça.

Oui, « grunrage ». Une étiquette inventée comme une blague, bâtardise sémantique expressément créée pour signifier ce mélange de guitares pleines et agressives, grunge, avec une rapidité propre au garage-rock. Cette sensation de jongler sous speed avec des tronçonneuses en marche.

Cockpit (un nom trouvé précipitamment juste avant leur premier concert) la rejoue comme dans les années 90, grunge, noise et indie-rock ; un précipité de boucan pop et furibard. C’est d’ailleurs Arthur de JC Satàn qui les a enregistré, histoire d’officialiser le parrainage, même si la musique de Cockpit obéit davantage aux canons sommaires du punk que celle de leurs collègues girondins, plus heavy, et dont, dernièrement, la ballade « Waiting For You » renvoie à des nuances adoucies.

J’adore la pochette de l’album, ce dessin représentant Stephen Hawkins sur une chaise électrique avec un pull tie-and-dye, flottant dans un vortex rougeoyant. Quant au CD, son visuel fait du Michael Jackson époque Thriller triomphale, un crackhead, une goule, un Michael Jackson circa 2009. A croire que Cockpit sont aussi bons pour la blague qu’aux commandes de leur aréopage sonique.

Sorti conjointement chez les Bordelais d’Adrenalin Fix et les Rochelais de Barbarella (attelage auquel s’est joint Bordeaux Rock pour la version CD), Cockpit ravira en tout cas tous ceux qui cherchent une alternative aux quatorze projets à la minute de Ty Segall, ou aux compilations venant butiner le cadavre de Jay Reatard, pour occuper leurs platines gloutonnes en galettes adrénalinisées. Noël approche – je dis ça, je ne dis rien (mais je le dis quand même) …

P.S. : Tant que je vous tiens, cliquez sur ce lien (ici, oui, ce truc écrit en bleu et souligné) si vous êtes sur la région bordelaise mi-janvier prochain ; J.C. Satàn et Cockpit sur la même scène, ça pourrait vous intéresser[1].

_____________

[1] Message pas du tout subliminal : allez-y.

MAGIQUE SPENCER ET SON GROS POUVOIR DU RÊVE – Michel Part II (2012)

Dans le contexte paranoïaque et sécuritaire qui nous entoure et nous étouffe, complaisamment relayé par les politiques et les chaines d’info, le futile, c’est important. Écouter de la musique, rire, ce genre de choses indispensables pour ne pas crever de désespoir sous les nuages gris qui s’amoncèlent. Alors, voilà, dites bonjour à Magique Spencer et son gros Pouvoir du Rêve.

Je ne sais pas dans quelle dimension farfelue ce Rochelais est parti pour trouver cet intitulé, mais wouoh ! ça doit être de la bonne ! Et les morceaux sont l’avenant : débridés, railleurs, toujours dans un esprit lo-fi loufoque et bordélique où une mère ne retrouverait pas ses petits. Ceci dit, en étant influencé (dixit sa page Facebook aux 218 fans) par « les névroses, le handicap, les déviances sexuelles et affectives », Thierry « Magique » Spencer n’est pas le premier neuneu venu. Juste un punk qui n’en a rien à foutre du punk, ainsi que l’écrivait Lester Bangs.

0002167427_10

En quarante secondes, ce morceau m’a fait éclater de rire. Ça commence par un générique télé bien connu pour accompagner les pousse-cafés des retraités. Tam-tchikitam-tchikititamtam-bedoumbambam-bedoumbam-ketepepetek … Un générique, disais-je ? Ne serait-ce pas plutôt le cri d’un animal, le signal d’une venaison prisée ?

Car c’est alors que fusils et mitrailleuses pétaradent, que les cors sonnent l’hallali, les chevaux galopent, les chiens aboient, la caravane passe. Ébaubi par la cavalcade, vous espérez, le sourire aux lèvres dans votre canapé, l’amorce d’une révolution certainement pas de velours contre les stégosaures du petit écran. Lançons la chasse au Michel Drucker ! Haro sur les permanentes violettes et les mangeurs de pot-au-feu dominical ! Sus aux Jean-Pierre Pernaut, Pierre Bellemare, Jean-Pierre Foucault et autres gibiers faisandés payés pour montrer leurs trombines dans des télés aussi plates que leurs émissions. Mort au vieux monde, un truc comme ça. Un happening chouette, sur courant alternatif-pour-tous. Pour de rire, mais pas totalement.

Parce que, hélas (de Kelliwic’h ?), ce n’est pas de sitôt qu’on verra du rock à la télévision, musique et esprit (es-tu là ?) confondus. Il faudrait déjà que les va-t-en guerre mettent en sourdine leurs catilinaires et leurs désirs à peine voilés (sic) de loi martiale. Et, surtout, que les gens veuillent bien cesser d’alimenter leurs propres peurs. Vivez, putain, la mort viendra quand elle voudra. En attendant, keep on rockin’ in a free world !

PULP – This Is Hardcore (1998)

Il fallait une grande, une très grande chanson pour m’extirper du mutisme dans lequel diverses circonstances (la rentrée, le retour mi-figue mi-raison à la fac, de nouvelles occupations radiophoniques, une flemme exagérée) m’ont plongé. Deux mois sans écrire, c’est long, j’en conviens. J’ai failli renoncer à ce blog, le reléguer dans mon rétroviseur. Finalement, non. Pas encore, pas tout à fait. Qu’ai-je donc fait pendant deux mois ? Me faire cajoler à l’huile de monoï par des vahinés voluptueuses ? Pas vraiment. Mon lot a été plus banal : traîner à Bordeaux, bosser pour des exposés universitaires insignifiants, préparer mes émissions de radio, écouter des disques et des singles (on ne se refait pas). Parmi la foison de groupes et de morceaux qui ont transité plus nombreux que les bagnoles au péage de Saint-Arnoult un jour de chassé-croisé, un d’entre eux est revenu avec assiduité, œuvre d’un groupe qui, lui aussi, a failli jeter l’éponge prématurément ; une chanson psychodrame, belle comme la fin d’un monde. Ouais, Pulp. Et « This Is Hardcore ».

Pulp, c’est d’abord Jarvis Cocker. Celui qui a créé le groupe en 1978 (!), à 15 ans, l’a traîné durant les années de vaches maigres, de lose et d’obsessions avant de le porter vers la lumière au début des années 90, avec (par ordre chronologique et de succès croissant) « My Legendary Girlfriend », « Babies », « Razzmatazz » puis « Do You Remember The First Time ? » . Pour n’importe quel ado classe-moyenne fan de pop du milieu des années 90, il fut le modèle, l’exemple, la pop-star rêvée : le doux-dingue dégingandé qui emporte la mise, chantant des paroles fines et mordantes avec le charisme d’un prince de sang qui prendrait un ecstasy avec sa tassé de thé en écoutant Roxy Music. L’ancien grouillot du marché au poisson de Sheffield devenu sex-symbol étrange et pivot pop générationnel.

Parmi tous les morceaux de choix de Pulp, deux chansons sont à consigner parmi les plus illustrissimes des années 90.

Côté pile, brillant, « Common People », habile critique du misérabilisme cool (et de l’accent cockney forcé de Blur ?) emportée dans les tourbillons d’une pop flamboyante et plastique. Tour de force génial, qui renvoie Blur à ses études et Oasis au bonnet d’âne. La lignée directe de cette chanson, c’est Go-Kart Mozart, ce loser magnifique qui n’a hélas jamais connu le destin successfull de Pulp.

Côté face, crépusculaire, « This Is Hardcore ». Après le succès, les Unes du NME, le trollage de Michael Jackson, le phénomène de société, la démesure, la vacuité : le contrecoup. Le chant du cygne. Et le chef d’œuvre, allons-y pour ce terme galvaudé mais qui mérite ici toute sa place. Les pulpeuses rutilances discoïdes se sont dérobées au regard, remplacées par des lignes symphoniques et une douleur acide sublimée. La section de cordes, isolée sur le « End of Line Mix », est d’une sensibilité à tomber. Après « Death goes to the disco », disco goes to the death. De la boule à facette à la boule coincée dans la gorge, Pulp bascule dans les graves, dans la matière noire des introspections.

Le départ, en 1997, du guitariste Russell Senior (présent depuis 1983) a peut-être favorisé ce basculement. Le sommet est franchi, la suite ne peut être que descente et désenchantement, les fêtes devenant des routines lugubres. D’où cette Chanson, ample, splendide, tragique, intense, bouleversante. Cocker y lâche les chevaux lyriques tout en conservant un mal-être malaxé. Immense. Ultime. Apothéotique.

Les torsions noires de Freaks se combinent aux lueurs faiblissantes d’« Underwear ». Sexe sans sentiment, mécaniques désabusées, romantisme vain, poudre aux yeux, dépendance, aliénation, pièges tendus, jeux de rôle sisyphien où le forçat gamberge sur le bien-fondé de sa tâche. Tout est perdu, bascule vers le précipice. Tout ceci s’exprime dans un clair-obscur à la puissance romantique telle qu’elle tiendrait aisément le menton aux Dvorak, Beethoven et autres figures du genre. Si la musique populaire est un art mineur, alors, devant « This Is Hardcore », on se trouve devant une de ces plus belles gemmes.

Et que dire du clip, d’ordinaire parent pauvre ou cache-misère d’une chanson, sinon qu’il est à la mesure de la chanson. Quatorze tableaux à la patine classieuse et aux compositions étudiées, tournés dans les vénérables studios Pinewood. Somptueux.

« What exactly do you do for an encore ? » Hmm, je n’en sais rien, Jarvis, mais ça pourrait aller loin, « ’cause this is hardcore ».